Le premier mouvement d'avant-garde du XXe siècle est apparu en 1909, lorsque l'Italien Filippo Marinetti publia un manifeste enflammé dans le journal français Le Figaro, dans lequel il rejetait le passé et se rebellait contre la tradition. Dans ce texte fougueux, il glorifiait la jeunesse, le dynamisme, la vitesse, la technologie, la violence, le bruit et la guerre. Une déclaration qui trouva rapidement un écho: d'autres futuristes écrivirent des manifestes sur l'architecture, la peinture, la cuisine, la mode et la littérature. C'est ainsi que les idées des futuristes imprégnèrent tous les aspects de la société. Leur objectif: reconstruire le monde.
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Le premier mouvement d'avant-garde du XXe siècle est apparu en 1909, lorsque l'Italien Filippo Marinetti publia un manifeste enflammé dans le journal français Le Figaro, dans lequel il rejetait le passé et se rebellait contre la tradition. Dans ce texte fougueux, il glorifiait la jeunesse, le dynamisme, la vitesse, la technologie, la violence, le bruit et la guerre. Une déclaration qui trouva rapidement un écho: d'autres futuristes écrivirent des manifestes sur l'architecture, la peinture, la cuisine, la mode et la littérature. C'est ainsi que les idées des futuristes imprégnèrent tous les aspects de la société. Leur objectif: reconstruire le monde. Le peintre et poète Giacomo Balla (1871-1958) se trouvait lui aussi à la barre de ce mouvement qui - plutôt ironiquement - fut brisé dans son élan par la Première Guerre mondiale. "Je veux une explosion de couleurs si joyeuse, si forte, aérienne, lavée à l'électricité", écrivit Giacomo Balla en 1918. Il appliqua littéralement ce souhait en 1929, lorsqu'il emménagea dans cet appartement à Rome. Cette habitation expérimentale de la Via Oslavia n'est pas seulement une étude de cas de ce que la couleur peut produire dans un espace: c'est carrément une oeuvre d'art en 3D, où l'on devient, en tant qu'habitant, une sculpture nomade. A l'occasion de la grande rétrospective que le MAXXI Museum de Rome consacre à l'artiste, il est exceptionnellement possible de visiter l'habitation. Une expérience vraiment "futuriste" car, il y a presque cent ans, Balla annonçait déjà les tendances d'aujourd'hui. 1- Parce que les teintes choisies sont toujours tendance. Dans son manifeste sur la couleur de 1918, Giacomo Balla plaidait pour "une explosion de teintes joyeuses, légères, électriques, dynamiques et agressives". De grandes étendues de couleurs font vibrer son appartement jusque dans ses moindres recoins. Il y a bien sûr des oeuvres d'art hyper colorées aux murs. Mais les tons vifs de ces oeuvres s'étalent en réalité sur tous les murs, les meubles et même les objets du quotidien comme les chaises et les assiettes. Et quelle palette! Lorsqu'on consulte un cahier de tendance pour 2021, on y retrouve pas mal de nuances de cet intérieur: jaune limoncello, lilas, vert olive, rose pêche et vert acidulé. 2- Parce qu'elle prône l'upcycling. Giacomo Balla a non seulement décidé des couleurs de l'appartement, mais il en a aussi conçu le mobilier et les objets de déco, en collaboration avec son épouse, Elisa Marcucci, et surtout avec ses filles Luce et Elica, toutes deux artistes. Les Balla recyclaient toutes sortes de matériaux récupérés et en faisaient des abat-jour, des paravents, des tapisseries, des broderies et des fleurs en bois. De l'upcycling avant la lettre, donc. Après la mort de Giacomo, ses filles sont restées vivre là, considérant l'endroit comme un grand atelier vivant, où elles ont continué leurs expériences formelles. Ce qui colle tout à fait à l'esprit des futuristes: avec leur obsession de la vitesse et du dynamisme, ils voulaient que tout continue d'évoluer en permanence. Dans ce sens, il est même étrange que l'appartement des Balla ait été "restauré" récemment. Le pire que l'on puisse faire à un futuriste est de le laisser moisir dans le passé. 3- Parce qu'elle a inspiré une collection de mode. Pour Giacomo Balla et ses collègues futuristes, il n'y avait pas de cloisonnement entre les beaux-arts et les arts appliqués. La céramique et la mode se trouvaient au même niveau que la peinture, l'architecture et la sculpture. Tout faisait partie du "total look" futuriste. L'art était un style de vie et cet intérieur en est un exemple extrême. A 100% dans la philosophie de l'oeuvre d'art totale, Giacomo Balla a également conçu, avec ses filles, des vêtements et des accessoires. Dans son manifeste pour la mode masculine de 1913, il écrivait: "Nous devons concevoir des tenues futuristes, de la mode hap-hap-hap-hap-happy, avec des couleurs étincelantes et des lignes dynamiques." Et parce qu'il trouvait le vestiaire Homme généralement monotone et conservateur, il a opté pour des silhouettes asymétriques, avec des triangles, des ellipses et des cercles, dans des tons toniques et des déclinaisons de blanc "squelettiques". Obsédé par la lumière électrique, il a même conçu des vêtements avec des ampoules intégrées, que l'on pouvait allumer et éteindre. Une mode interactive des plus avant-gardistes. 4- Parce que ses murs sont décorés de motifs organiques. Actuellement, nombre d'intérieurs se caractérisent par un come-back des peintures murales et des formes organiques, qui contrecarrent l'architecture anguleuse. Et ces deux tendances traversent l'appartement de Giacomo Balla. Prenez par exemple ses suspensions en forme de nuage. Et surtout son hall d'entrée et son "studiolo" - son espace de réflexion et de méditation -, tous deux peints de fougueuses formes sinueuses. Dans le couloir, il a opté pour des rondeurs en jaune moutarde, bleu clair et vert arsenic. Dans son studio, il fait claquer des teintes minérales telles que bleu électrique, bordeaux et jaune vif. L'effet est vertigineux: du fait que les motifs traversent les murs et les plafonds, on perd tout sentiment de profondeur ou de volume. Et l'espace semble plus grand qu'il ne l'est. On se promène littéralement dans un tableau. 5- Parce que sa cuisine est expérimentale.La pensée futuriste s'est immiscée jusque dans la cuisine de Balla, dont la table et les chaises ont été dessinées par l'artiste. Les assiettes et les bols ont eux aussi été peints en mode customisation. Et même ce qu'on y préparait s'intégrait au concept futuriste. En 1930, Marinetti publia le "manifeste de la cuisine futuriste": un plaidoyer pour servir des oeuvres d'art comestibles comme tentative de renouveler la cuisine italienne traditionnelle. Marinetti ouvrit même un restaurant, avec des serviettes en aluminium et des plats conceptuels à la carte. Comme des saucisses cuites dans du café fort et de l'eau de Cologne. Ou du poulet "au goût de balles d'acier". De quoi interpeller même les foodies d'aujourd'hui.