En pénétrant dans la célèbre Villa Savoye de Le Corbusier, située à Poissy, aux portes de Paris, la première chose que l'on rencontre... est un lavabo ovale. A première vue, on pourrait penser à une erreur architecturale, ou encore à l'oeuvre d'un entrepreneur étourdi qui aurait confondu vestibule et salle de bains et décidé, après avoir constaté son erreur, de s'en laver les mains. Et pourtant, cet accessoire sanitaire se trouve exactement là où il devait être! En 1931, l'architecte a volontairement placé cet évier dans son hall d'entrée, comme symbole d'une nouvelle ère, où l'hygiène serait essentielle.
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En pénétrant dans la célèbre Villa Savoye de Le Corbusier, située à Poissy, aux portes de Paris, la première chose que l'on rencontre... est un lavabo ovale. A première vue, on pourrait penser à une erreur architecturale, ou encore à l'oeuvre d'un entrepreneur étourdi qui aurait confondu vestibule et salle de bains et décidé, après avoir constaté son erreur, de s'en laver les mains. Et pourtant, cet accessoire sanitaire se trouve exactement là où il devait être! En 1931, l'architecte a volontairement placé cet évier dans son hall d'entrée, comme symbole d'une nouvelle ère, où l'hygiène serait essentielle. Avec la grippe espagnole, qui a coûté la vie à des millions de personnes dans le monde entier après la Première Guerre mondiale, et la tuberculose, qui a fait de très nombreuses victimes durant la première moitié du XXe siècle, une nouvelle génération d'architectes et de promoteurs immobiliers s'est mise à chercher des solutions pour éviter de nouvelles contaminations grâce à leurs créations. Le Corbusier, à nouveau, a commencé à construire ses maisons sur pilotis, au-dessus du "sol contaminé". A Prague, l'architecte autrichien Adolf Loos a équipé sa Villa Müller (1930) d'une pièce spéciale pour isoler les enfants en quarantaine. Et en 1932, le designer scandinave Alvar Aalto a conçu son fauteuil 41, aussi appelé Paimio, de sorte que le dossier permette l'ouverture optimale des poumons. Au départ, ce siège était destiné à un sanatorium situé à Paimio, en Finlande, qu'il avait d'ailleurs lui-même dessiné, tout comme plusieurs de ces collègues modernistes ont également contribué à faire connaître ces maisons de convalescence pour tuberculeux. Dans le monde, une personne sur sept a été victime de la tuberculose. A Paris, le bilan s'élevait même à une personne sur trois. Les concepteurs d'espaces de l'époque avaient donc toutes les raisons de se concentrer autant sur l'esthétique que sur la santé publique. "Au début du siècle dernier, la tuberculose préoccupait beaucoup les architectes. En fait, elle les obsédait, confirme Beatriz Colomina, professeure d'histoire de l'architecture à l'université de Princeton et autrice du livre X-Ray Architecture. Il se pourrait bien que ce soit elle qui ait convaincu toute cette génération d'enlever les décorations murales, les tapisseries et les draperies typiques du XIXe siècle pour faire place à des lignes droites et épurées." Pour la spécialiste, qui a développé cela dans un article du magazine Pin-up, c'est donc une maladie qui est à l'origine d'un des plus grands courants de l'art de bâtir, plus que l'arrivée de nouveaux matériaux et de la technologie: "L'architecture moderne est plus une campagne de santé publique qu'autre chose, poursuit-elle. En fait, beaucoup d'idées avancées par ses précurseurs ne sont pas issues de la théorie de l'architecture. Elles proviennent des conseils des médecins et des infirmières et de l'aménagement des hôpitaux, notamment des sanatoriums pour tuberculeux." C'est ainsi que les murs blancs, l'abondance de vitrages pour laisser entrer la lumière extérieure, l'absence d'ornements et les lignes épurées sont devenus les normes du Modernisme. Il ne s'agit toutefois pas là du premier courant architectural à avoir été influencé par une crise sanitaire internationale. Au XIXe siècle déjà, le choléra - qui coûta la vie à des milliers de personnes - incita les autorités à investir dans des boulevards et des parcs plus vastes, entre autres. A Londres, l'épidémie étant directement liée à la pollution de la Tamise dans laquelle se retrouvaient urine, excréments et déchets industriels, un véritable système d'égouts fut créé pour enrayer ce problème. D'autres villes empruntèrent également le même chemin. Au vu de ces exemples passés, il est donc légitime de se demander si la pandémie actuelle va également influencer le futur de nos villes. La Covid-19 va-t-elle mener à une révolution dans le monde de l'architecture et de l'immobilier? "Prédire l'avenir en fonction du passé n'est jamais sans risques, avertit Gustaaf Cornelis, professeur d'histoire du design et de psychologie environnementale à l'université d'Anvers et à la VUB. Mais en général, nous remarquons toujours une réaction de libération après une période sombre. Les designers aiment anticiper cela, ils savent repérer les changements et certains ont une influence considérable sur la société. Aujourd'hui, on entend parler de nouvelles "années folles", en référence à celles du siècle passé. L'arrivée de l'Art déco, après la Première Guerre mondiale et la grippe espagnole, était le résultat d'un sentiment de libération, en architecture comme dans la mode."Une soif d'ouverture et de relâchement que d'autres professionnels de l'art de bâtir anticipent également (lire encadré). Mais qu'adviendra-t-il des défauts de nos villes d'aujourd'hui? En raison du manque d'espaces verts, les parcs ont été envahis par les promeneurs lors du premier confinement et de nombreuses habitations se sont avérées inadaptées au télétravail. Nos immeubles de bureaux et nos écoles se sont également révélés mal pensés en matière de circulation de l'air. En ce qui concerne les espaces publics, Claire Pelgrims, chercheuse en architecture et urbanisme à l'ULB, s'attend à des changements nécessaires. "La discipline de l'urbanisme elle-même a vu le jour à la suite de crises comme celle-ci. Comment construire une ville pour éviter la propagation des maladies? Les modernistes comme Le Corbusier cherchaient en effet déjà des moyens pour apporter plus de lumière, d'air et d'espace vert dans la cité et dans les logements. Une fois de plus, cette crise nous rappelle que la médecine ne résout pas tout, ce que nous aurions pu oublier pendant un certain temps en raison du développement du secteur pharmaceutique. Or, les espaces publics semblent aujourd'hui être insuffisants pour répondre aux besoins essentiels des habitants. Les parcs ont été fermés parce qu'ils étaient trop fréquentés, alors que pour beaucoup de gens, c'était la seule opportunité de sortir et de voir d'autres personnes. Les sentiers, comme les trottoirs, sont trop étroits, les pelouses publiques trop petites. A l'avenir, nous devrons apporter une réponse à ces problèmes." Et des pistes apparaissent déjà, çà et là, pour faire face à ces constats. Plusieurs villes ont investi dans de nouvelles voies piétonnes et cyclables, ainsi que dans des espaces verts. A Vilnius, en Lituanie, certaines rues ont même été fermées afin que les restaurants puissent agrandir leurs terrasses en toute sécurité. Selon le professeur Gustaaf Cornelis, bien que nous ayons eu tendance à vivre à l'intérieur ces dernières années, nous pourrions être à nouveau attirés par l'extérieur après la crise. "Ces derniers mois, nous avons dû sortir pour trouver des lieux de rencontre, et les architectes et les designers peuvent avoir une énorme influence sur cela, même dans les maisons. Prenons un exemple concret: vous devez accueillir quatre personnes dans votre jardin, et une seule d'entre elles a le droit de se rendre aux toilettes, situées à l'intérieur, selon les règles de distanciation en vigueur. Cela ne veut pas dire que les concepteurs vont se mettre à prévoir des WC dans tous les jardins, mais ils penseront peut-être à les en rapprocher. Auparavant, les pièces arrière des habitations étaient d'ailleurs souvent équipées d'un lavabo et d'un urinoir pour les hommes. De plus, nous allons accorder encore plus d'importance à l'hygiène. Le petit évier dans les toilettes des invités, si souvent ignoré depuis cinquante ans et utilisé comme support à désodorisants, va faire son grand retour." Cependant, le lavabo dans l'entrée, à la manière de Le Corbusier, ne devrait pas faire partie de notre quotidien durant la prochaine décennie. Ni le vestibule, cet espace intermédiaire entre les pièces de vie et le monde extérieur où nous pouvons nous nettoyer, comme le prédit un historien américain dans Architectural Digest. Selon lui, la polyvalence sera le changement le plus important dans nos maisons. "Nous avons constaté, avec le lockdown, un vaste impact sur la vie étudiante et professionnelle. Il semble logique que les créateurs envisagent désormais un espace où s'isoler pour étudier ou organiser des vidéoconférences. A terme, de petits ajustements très spécifiques seront certainement nécessaires dans de nombreux secteurs. Ainsi, les restaurants sont souvent décorés de petites lampes fixées au mur au-dessus de chaque table. Durant la période où les établissements devaient déterminer des bulles, ces appliques n'étaient plus à la bonne place et n'éclairaient plus toutes les tables. Je ne serais pas surpris de voir qu'on utilise davantage de luminaires mobiles et que les designers imaginent des tables encore plus fonctionnelles. Nous devons également nous attendre à ce que les architectes pensent à des entrées et sorties distinctes, lors de la conception de magasins et bâtiments de bureaux." Reste à se demander pourquoi une crise est nécessaire pour qu'enfin nous repensions notre manière de vivre. "Les designers et architectes se penchaient déjà sur ces thèmes depuis longtemps, ils ont juste dû agir plus rapidement, explique Gustaaf Cornelis. De plus, je pense que cette pandémie est considérable, bien sûr, mais elle n'aura pas duré assez longtemps pour provoquer de véritables bouleversements dans notre conception de l'architecture. Elargir tous les couloirs des bâtiments pour respecter le 1,50 mètre de distance, cela semble tellement peu naturel. Les concepteurs n'auraient jamais pensé qu'un jour, ce mètre et demi deviendrait une nécessité. Une conversation normale entre amis ou avec une connaissance se déroule à 75 à 120 centimètres. S'il s'agit de votre meilleur ami ou de votre partenaire, cette distance est encore plus réduite. Nous n'aurions donc jamais pensé à concevoir des espaces aussi peu naturels."