A la question initiale "How will we live together?" lancée par Hashim Sarkis, curateur de cette édition 2021 de la Biennale de Venise et doyen de la Faculté d'architecture du Massachusetts Institute of Technology, répondent souvent d'autres questions. C'est que la grand-messe italienne dédiée tous les deux ans à l'art de bâtir est à chaque fois un bouillon créatif où les concepteurs n'hésitent pas à bousculer les idées reçues. Le pavillon néerlandais ainsi interpelle: C'est qui "nous"? C'est quoi? L'artiste Debra Solomon y célèbre la diversité, en enjoignant à imaginer un "urbanisme multispéciste" où les communautés humaines renoueraient avec la flore et la faune. Cet urbanisme activiste (qu'elle pratique) serait fait de jardinage mais aussi de danses ou de soins. Il serait multiculturel, queer et féministe. Au milieu de drapeaux colorés, de textes réflexifs et de vidéos, le pavillon dresse le portrait d'une soixante de femmes militantes écologistes... dont la moitié a été assassinée.
...

A la question initiale "How will we live together?" lancée par Hashim Sarkis, curateur de cette édition 2021 de la Biennale de Venise et doyen de la Faculté d'architecture du Massachusetts Institute of Technology, répondent souvent d'autres questions. C'est que la grand-messe italienne dédiée tous les deux ans à l'art de bâtir est à chaque fois un bouillon créatif où les concepteurs n'hésitent pas à bousculer les idées reçues. Le pavillon néerlandais ainsi interpelle: C'est qui "nous"? C'est quoi? L'artiste Debra Solomon y célèbre la diversité, en enjoignant à imaginer un "urbanisme multispéciste" où les communautés humaines renoueraient avec la flore et la faune. Cet urbanisme activiste (qu'elle pratique) serait fait de jardinage mais aussi de danses ou de soins. Il serait multiculturel, queer et féministe. Au milieu de drapeaux colorés, de textes réflexifs et de vidéos, le pavillon dresse le portrait d'une soixante de femmes militantes écologistes... dont la moitié a été assassinée. Car non, cette Biennale d'architecture ne traite pas que... d'architecture. A l'instar des éditions précédentes, la discipline s'y fait plutôt le réceptacle de thèmes de société: écologie, (dés)urbanisation, genre, migration, lutte sociale ou encore le futur de la fête dans l'après-Covid... Sur les sites de l'Arsenale et des Giardini, mais aussi dans la ville, les 46 pavillons nationaux et plus d'une centaine d'autres contributions abordent ce "How will we live together?" de multiples manières. L'engagement est souvent présent, de près ou de loin. Le propos, avouons-le, est plus d'une fois abstrait, hermétique ou inondé de données. A l'inverse, un grand nombre d'interventions touchent par leur simplicité, leur poésie, leur force narrative... ou leur architecture. Aménager des pavillons, des maisons, des quartiers, des villes, des plaines de jeux ou des lieux de palabre, apprendre à redécouvrir et respecter notre environnement (bâti, social ou naturel), vivre ensemble au XXIe siècle, passera par divers chemins. Dont certains mènent dans la lagune, sous le soleil exactement. Sur place, nous avons repéré huit des ces réflexions pertinentes, un choix forcément exhaustif, et délibéré. Il pleut constamment à l'intérieur du pavillon danois. L'eau s'écoule du plafond. Elle alimente un étang intérieur et nourrit des plantes, dont sont issues les délicieuses tisanes que l'on vous sert. La poésie du lieu, ainsi, fait corps avec vous. Le système de récupération d'eau de pluie joliment mis en scène dans le bâtiment est une métaphore du cycle de l'eau. "Le vrai cycle de l'eau s'étend à l'échelle de la planète, nous sommes tous connectés, explique la curatrice Marianne Krogh. Le monde est un système ouvert que nous créons ensemble." En parallèle de ce geste architectural délicat est paru un catalogue impressionnant (An Incomplete Encyclopedia of the Anthropocene), où l'on retrouve une centaine d'architectes, auteurs et chercheurs... mais aussi Björk et Greta Thunberg. Pour son retour à Venise, le Chilien Alejandro Aravena, curateur de l'édition 2016, s'est inspiré des constructions des Indiens mapuches afin de réaliser ce gigantesque parloir en troncs d'arbre, planté au bord du bassin de l'Arsenale. L'édifice est un geste invitant à renouer un dialogue rompu. Chiliens et Mapuches sont en conflit depuis des siècles. Par cet hommage à leur culture traditionnelle, une culture de parole et de négociation, l'architecte entend créer les conditions d'un dialogue égalitaire, libéré des postures coloniales. Appelé à être rapatrié ensuite dans son pays, il agira également tel un monument adressé aux deux populations. Projetées sur écran géant, les images de l'ensemble de logements du Grand Parc à Bordeaux sont vertigineuses. Le génie de cette architecture sociale, économe et généreuse, est manifeste et le récent Pritzker Prize - l'équivalent du prix Nobel en architecture -, attribué à Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, se révèle bien justifié. Mais la visite nous est offerte ici par Christophe Hutin, co-auteur du projet. L'architecte français nous mène aussi à Mérignac, où il rénove un quartier main dans la main avec ses habitants, mettant à profit leur savoir-faire. Avec lui, nous allons à Hanoi et Detroit, pour d'autres projets collaboratifs. Enfin, il nous transporte à Soweto, où son parcours a débuté. Une trop longue histoire à raconter ici, mais disons que c'est là qu'il a compris que la créativité à l'oeuvre dans les communautés était le meilleur moteur architectural possible. L'essor des plates-formes digitales a bouleversé nos vies... jusqu'à changer le sens de l'architecture et de l'urbanisme. Télétravail ou coworking, mais aussi GPS, Amazon, Airbnb ou UberEats modifient nos activités et notre environnement. A petite et grande échelle. A force d'exemples (sombres ou ironiques), le pavillon autrichien mesure l'ampleur du phénomène. A noter que l'espace a été lui aussi organisé en plate-forme (platform-austria.com). Son site réunit des travaux photos et théoriques, témoignages et débats entre acteurs du monde entier. Une manière de prôner une réappropriation citoyenne des plates-formes. Ou plutôt: une architecture citoyenne de celles-ci! Soixante ans de la vie d'un quartier populaire de Santiago résumés en 500 témoignages traduits en 500 peintures. De l'importance du football ou des fêtes à l'église, de l'architecture particulière des maisons, des détails et joies du quotidien aux souvenirs de la violence, les architectes Emilio Marin et Rodrigo Sepulveda se sont associés au peintre Pablo Ferrer pour raconter la vie telle qu'elle est. Car pour répondre à la question "Comment allons-nous vivre ensemble?", il faut regarder comment nous avons vécu ensemble. Direct, physique, à la fois concret et onirique, le pavillon belge séduit. Avec sa cinquantaine de maquettes de projets récents reproduits à l'échelle 1/15e, il est sans doute celui qui parle d'architecture de la façon la plus architecturale. Ces îlots de bâtiments, entre lesquels on se promène, dessinent une ville imaginaire proprement belge où se côtoient anarchiquement des bâtiments d'époques et styles hétéroclites. Plutôt que de voir un problème dans cette "présence composite", l'architecte Dirk Somers - curateur commissionné par le Vlaams Architectuurinstituut - invite à y reconnaître une chance à saisir. Sans avoir à être parfaits, ces projets récents - des rénovations pour la plupart - montrent comment il est possible d'assumer un héritage tout en répondant aux besoins actuels. Tempérer l'ego du geste pour favoriser un dialogue humble et raffiné... Un beau credo. Réinterpréter le patrimoine moderniste est un enjeu contemporain. On le voit au pavillon brésilien avec ces gigantesques ensembles abandonnés enfin "revitalisés"... grâce à un squattage massif. Le pavillon hongrois offre lui des pistes de réflexion originales et réjouissantes pour l'adaptation de son architecture bétonnée. Au Monténégro aussi, un patrimoine appelle à être redécouvert. Un matrimoine plutôt. Au coeur de la vile, l'expo monténégrine revient sur le parcours oublié de Svetlana Kana Radevic (1937-2000), dont les folles réalisations lui ont valu d'être la seule femme à recevoir le Grand Prix d'architecture en ex-Yougoslavie.De nombreux pavillons ont beau être passionnants, le peu de réalisations architecturales concrètes présentées en détail à la Biennale a de quoi décontenancer. Cet ensemble d'habitats ruraux dans le village de Dongziguan en Chine est une magnifique exception. A moindre coût, mais de façon robuste, le bureau Line+ basé à Huangzou a réalisé ces maisons et espaces communautaires offrant un habitat sur mesure et adapté à la vie paysanne. Les formes traditionnelles inspirent une architecture proprement contemporaine. Maquettes et vidéos vous y plongent.