De son vivant, l'architecte René Heyvaert n'a jamais bénéficié de l'attention qu'il méritait. Décédé prématurément à 55 ans, ce créateur belge en avance sur son temps a pourtant laissé derrière lui cette maison, dans laquelle vit son frère Gilbert depuis les années 50, et qui s'inscrit dans la mouvance du modernisme international, tout en s'ancrant clairement dans le paysage flamand. Un trésor patrimonial que nous avons eu la chance de découvrir en compagnie de Lieve, la fille de Gilbert, elle-même artiste. Ayant grandi dans cette habitation, elle en connaît chaque recoin. " A l'origine, il s'agissait véritablement d'un bâtiment sur pilotis, explique-t-elle. Cette structure flottante avait été privilégiée par nécessité car la région était régulièrement sujette aux inondations, dans le passé. ". Aujourd'hui toutefois, le rez-de-chaussée a été vitré et aménagé en appartement.
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De son vivant, l'architecte René Heyvaert n'a jamais bénéficié de l'attention qu'il méritait. Décédé prématurément à 55 ans, ce créateur belge en avance sur son temps a pourtant laissé derrière lui cette maison, dans laquelle vit son frère Gilbert depuis les années 50, et qui s'inscrit dans la mouvance du modernisme international, tout en s'ancrant clairement dans le paysage flamand. Un trésor patrimonial que nous avons eu la chance de découvrir en compagnie de Lieve, la fille de Gilbert, elle-même artiste. Ayant grandi dans cette habitation, elle en connaît chaque recoin. " A l'origine, il s'agissait véritablement d'un bâtiment sur pilotis, explique-t-elle. Cette structure flottante avait été privilégiée par nécessité car la région était régulièrement sujette aux inondations, dans le passé. ". Aujourd'hui toutefois, le rez-de-chaussée a été vitré et aménagé en appartement. " Il s'agit d'une maison préfabriquée avant l'heure, relève l'architecte Peter Swinnen, qui a récemment rénové une partie de la construction. C'était en quelque sorte un projet-pilote, destiné à déterminer le montant minimum nécessaire pour ériger un tel ouvrage. " A l'époque, le propriétaire et ses amis s'étaient d'ailleurs retroussé les manches sur le chantier, utilisant des matériaux standards tels que des blocs en béton, de type Ytong, et des tôles ondulées - dont René faisait aussi usage pour des placards encastrés. On y trouve également des panneaux bruts en fibre de bois, de ceux qui décorent aujourd'hui de nombreux bars branchés. " Il aimait tester de nouvelles techniques. C'était un précurseur, en quête de révolution, insiste notre hôte. Aujourd'hui, les gens trouvent cette réalisation atypique ; alors qu'elle était considérée comme honteuse au départ. On en parlait comme d'une sorte de pigeonnier. " Un comble quand on sait que le bien est désormais classé et reconnu pour son intemporalité. " Mon oncle était influencé par Willy Van Der Meeren, qui prétendait qu'on pouvait imaginer une bicoque pour le prix d'une Ford, soit 148 000 francs, ajoute-t-elle. Ses expérimentations lui ont permis de concevoir quelques logements à faible coût mais son but ultime était d'en créer des milliers et de proposer une architecture accessible à tous. " Le jeune Gantois était friand des magazines d'architecture américaine et se laissait guider par de grands noms à l'instar des Eames, de Frank Lloyd Wright et de Richard Neutra. Il se documentait également au sujet des Case Study Houses - ces volumes à vivre bon marché qui entendaient répondre à la pénurie de logements - et rêvait d'élever ses idées à l'échelle industrielle... Il n'y est hélas jamais parvenu. En cause : son radicalisme et sa rigidité face aux compromis. Il souhaitait travailler pour la masse mais cette dernière n'était pas prête pour ses grandes visions. Il ne perça jamais en tant que bâtisseur et finit par se tourner vers l'art. Son credo, alors : donner une seconde signification à des objets du quotidien trouvés - boîtes d'allumettes, peignes, etc. Des interventions poétiques sur des choses banales, en somme. L'habitation du frère de René Heyvaert menaçait depuis quelques années de tomber dans l'oubli, tandis que sa fragilité devenait palpable. " Les infiltrations d'eau avaient affecté sa structure et le toit était complètement gondolé, décrit Peter Swinnen. Tout était de travers. L'entrepreneur a eu beaucoup de mal à redresser les murs. Il faut savoir que les projets modernes, de manière générale, étaient conçus pour perdurer le temps d'une seule génération et non pas pour de longues années. " Mais détruire et reconstruire n'était pas une option. " Certains architectes ont fait des propositions dans ce sens mais je ne souhaitais pas changer radicalement cette empreinte ", insiste Lieve. Quelques éléments neufs ont cependant été ajoutés çà et là, mais il faut le savoir pour le remarquer. " Le passé doit être respecté sans pour autant être sacralisé ", résume Peter Swinnen. Ainsi, pour permettre au frère de René et à son épouse de vivre encore au premier étage, malgré leur âge avancé, un ascenseur a été intégré à l'escalier. Ils peuvent dès lors continuer à profiter de la lumière et de la vue à travers les énormes baies qui laissent entrer la nature et les paysages de l'Escaut dans le séjour. " Avant, il n'y avait presque rien dehors, assure Lieve. Les grands arbres n'étaient que des boutures. René les a plantés avec mon père. " Une continuité entre intérieur et extérieur qui rappelle d'autres chefs-d'oeuvre du modernisme. Tout comme les tentures de teintes vives qui confèrent au lieu un petit côté De Stijl. Elles ont été confectionnées sur mesure par le duo textile belge Chevalier Masson et c'est Lieve elle-même qui a choisi les coloris. " René les aurait trouvées fantastiques ", note-t-elle, rappelant que son aïeul était un grand adepte de la couleur... En 2015, l'écrivain Sam Steverlynck a eu l'idée géniale d'installer une résidence d'artistes dans le lieu en quête d'avenir. Le photographe Filip Dujardin, les artistes Patrick Van Caeckenbergh, et D.D. Trans, ainsi que les architectes Jan De Vylder, Inge Vinck et Jo Taillieu y ont vécu momentanément et en ont traduit l'histoire. L'auteur a même écrit une lettre à René, qui a été publiée dans De Standaard sous le titre " Groeten uit Destelbergen ". " Cette résidence d'artistes a permis d'activer les choses, se réjouit Lieve. Lors de l'expo qui a suivi, durant laquelle les participants révélaient leurs travaux, les architectes étaient présents en nombre. Le travail de René n'est pas encore enterré. Lentement, pointe la reconnaissance dont il a manqué de son vivant... " Mais si les professionnels y voient tout le potentiel, le grand public, lui, doit encore en être convaincu. L'exposition rétrospective prévue au Musée M de Louvain, l'automne prochain, devrait y contribuer . Par Veerle Helsen