"D'immenses silos, une haute cheminée, quatre kilomètres de souterrains et des salles de machine étaient devant moi. Pendant ma première visite dans cette cimenterie, j'ai tout à coup pensé que l'horrible pouvait être transformé en beau. En changeant la façon de regarder l'objet, comme à travers un kaléidoscope, j'ai commencé à imaginer les différents systèmes esthétiques inclus dans cet ouvrage. "
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"D'immenses silos, une haute cheminée, quatre kilomètres de souterrains et des salles de machine étaient devant moi. Pendant ma première visite dans cette cimenterie, j'ai tout à coup pensé que l'horrible pouvait être transformé en beau. En changeant la façon de regarder l'objet, comme à travers un kaléidoscope, j'ai commencé à imaginer les différents systèmes esthétiques inclus dans cet ouvrage. " Ces mots sont ceux de Ricardo Bofill. Lorsque l'architecte espagnol découvre, au début des années 70, cette fabrique abandonnée, témoin de la première phase d'industrialisation de Barcelone, il entrevoit d'emblée le potentiel de l'endroit. Ce mix de brutalisme, dû aux matières utilisées et à l'aspect sculptural des volumes, et de surréalisme, tant le site semble complexe et insensé, le touche. " Des espaces inutiles, puissants, aux proportions bizarres mais magiques par leur tension et leur disproportion ", résume-t-il. Motivé par le défi à relever, il décide de garder l'usine, " de transformer la laideur en oeuvre d'art ", et d'y installer son atelier, Taller di Arquitectura. Le chantier durera plusieurs décennies et aujourd'hui encore, l'homme considère ce travail comme inachevé... Il n'empêche, sa Fábrica perdue dans la végétation est probablement l'exemple le plus remarquable de réappropriation de tels ensembles désaffectés, le plus porteur de sens et le plus abouti surtout. Mais dans son sillage, ce sont des dizaines de projets qui, aujourd'hui, empruntent cette voie et offrent une nouvelle vie à de vieilles pierres, parfois à cent lieues de leur fonction initiale. " Il y a désormais une tendance à réinventer les ruines sans trop y toucher, relève le journaliste et historien Olivier Darmon, auteur du livre Habiter les ruines (*). On n'est pas du tout dans l'optique de "retape" l'ancien ou de le reconstituer à l'identique. On est plutôt dans le collage, la juxtaposition, le détournement de l'ouvrage du passé. Je trouve que le mot "colonisation" convient très bien. "Certes l'attrait pour ces murs lézardés et envahis par le lierre et la mousse n'est pas neuf. Il date même de la nuit des temps. " De temples grecs, on a fait des églises ; des châteaux forts ont été transformés en palais. A la chute de l'Empire romain, les constructions issues de cette époque dorée sont aussi devenues de véritables carrières et leurs matériaux ont été réemployés pour d'autres choses ", énumère le spécialiste de la question, qui souligne néanmoins que ces réoccupations furent bien souvent " basiques " et sans égard pour le bâti lui-même. Aux XVe et XVIe siècles, néanmoins, apparut un véritable " goût des ruines ". Les peintres accoururent alors dans la Ville éternelle pour immortaliser les vestiges antiques... Plus tard, certains artistes, comme Hubert Robert (1733-1808), en vinrent même, sur leurs tableaux, à imaginer effondrés des édifices en parfait état. Et les paysagistes anglais se prirent au jeu de décorer leurs jardins de colonnades et restes de temples montés de toutes pièces... " Mais au milieu du XIXe siècle, l'inflation des écrits sur le sujet lasse. Simultanément, ces sites ne sont plus seulement visités par les écrivains-voyageurs mais désormais foulés par les touristes nourris de la littérature des guides instituant le paysage pittoresque comme un stéréotype ", observe l'auteur français. Au XXe siècle, le modernisme s'invite dans l'art de bâtir et le fonctionnalisme incite les concepteurs à raser pour ériger de nouveaux buildings en phase avec leurs dogmes. Une attitude qui générera bien des traumatismes et refera partir le balancier dans l'autre sens, comme l'explique l'architecte bruxellois Francis Metzger, qui a réalisé de nombreuses restaurations dans la capitale, parmi lesquelles la Villa Empain ou l'église Notre-Dame de Laeken : " Durant une période, on a beaucoup démoli chez nous et cela a provoqué énormément d'émotions et de prises de position des comités de quartier et d'associations comme l'Arau. Et le patrimoine est revenu au centre du débat... Mais il ne faudrait pas basculer dans l'excès inverse : le tout n'est pas de préserver à n'importe quel prix et de figer la ville, encore faut-il générer de nouveaux territoires d'invention ", avertit-il. Dans les années 90 apparaît également l'exploration urbaine, discipline qui a pour but de partir à la découverte, souvent clandestine, de buildings décrépis et oubliés. Dans le même temps, relève encore Olivier Darmon, le photographe Camilo José Vergara suggère de classer une partie du centre de Detroit - frappé de plein fouet par la désindustrialisation - parc naturel, pour le laisser en l'état. En 2011, c'est Karl Lagerfeld qui, pour le défilé Chanel, décore le Grand Palais de pans de murs d'un théâtre détruit et, en 2014, la Tate Britain, à Londres, inaugure son expo Ruin Lust (Désir de ruine)... Peu à peu le romantisme qui entoure ces stigmates d'un autre âge s'amenuise et laisse place à une nouvelle conscience... et c'est ce qui est réellement intéressant, aujourd'hui, dans l'approche que font les architectes contemporains de ces traces du passé : " Cette démarche renvoie à des préoccupations actuelles en termes de recyclage, de revalorisation des "déchets", de réemploi des matériaux de construction ", analyse Olivier Darmon. Francis Metzger, qui en 1999 a coécrit le bouquin La ville recyclée (CFC Editions), renchérit : " Aujourd'hui, l'époque du tabula rasa et de Le Corbusier, où l'on démolissait l'existant pour ériger des immeubles modernes, est révolue. Pour des raisons économiques, politiques ou géographiques, les cités s'arrêtent de grandir et il faut désormais recréer la ville à partir d'elle-même. En d'autres termes, cela signifie qu'il faut la redensifier car la population continue de croître. " Et de souligner qu'à Bruxelles, par exemple, de plus en plus de demandes de permis d'urbanisme sont introduites pour rehausser des immeubles afin de générer un étage supplémentaire. C'est d'ailleurs ce qui a été réalisé pour le tout nouveau Centre de la mode et du design, le MAD, inauguré cette semaine dans le quartier Dansaert. Trois maisons ont été rassemblées pour former un splendide ouvrage contemporain où certains matériaux d'origine ont été laissés apparents, le projet s'inscrivant ainsi en quelque sorte dans cette vague où l'ancien se voit mis en avant et pas forcément lifté. Par-delà les préoccupations écologiques, les concepteurs trouvent également dans cette voie une façon de booster leur imagination. " Les architectes ont besoin, pour créer, d'un contexte - une topographie, un environnement... - et ces restes leur offrent un paysage sur un plateau d'argent, avec lequel ils vont pouvoir composer tout en racontant une nouvelle histoire, relate Olivier Darmon. De plus, ces vestiges permettent aussi de tester des configurations de l'espace auxquelles ils n'auraient peut-être pas pensé et d'engendrer des modèles neufs pouvant aider à remettre en question les stéréotypes de l'art de bâtir. " Sans oublier que ces chantiers donnent l'occasion d'expérimenter des techniques pointues de mise en oeuvre du verre, du béton ou du métal pour effleurer l'ancien sans le dégrader. " Se réapproprier une ruine, c'est comme découvrir un roman inachevé et en écrire les cent dernières pages ", conclut Francis Metzger. Voilà donc une belle perspective d'avenir pour une discipline qui cherche à se réinventer, en cette période où la surconsommation a montré ses limites et où le paysage se doit d'être refaçonné plus durablement... avec supplément d'âme. " La charge poétique de ces sites est importante. Il ne s'agit pas toujours de grands monuments ; parfois de petits bâtiments peuvent se révéler très inspirants... Mon bouquin milite pour modifier le regard sur ces lieux anciens afin qu'on les considère comme des espaces à investir et qu'on les fasse renaître plutôt que de participer à la mise à sac du territoire ", insiste l'historien. La preuve de la richesse de cette tendance, en six exemples remarquables.