Une maison trahit toujours ses origines et cette survivance a du bon. Surtout quand, comme dans ce loft à la campagne, il suffit de lever les yeux au plafond en voussettes de briques rouges qui rappellent l'état premier du lieu - les dépendances d'un château XIXe fortement abîmé pendant la Seconde Guerre mondiale et rasé ensuite. Quand Bruno Pani et sa femme visitent l'endroit, il est en ruine, les écuries à l'abandon, le foin épars, des calèches y prennent l'eau et la poussière, de grands arbres sauvages ont crevé les toits sans pitié. C'était en 1999, ils avaient lancé comme on parie: "On achète!" Ils avaient éclaté de rire, un rire un peu nerveux, dans quelle folie s'engageaient-ils?
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Une maison trahit toujours ses origines et cette survivance a du bon. Surtout quand, comme dans ce loft à la campagne, il suffit de lever les yeux au plafond en voussettes de briques rouges qui rappellent l'état premier du lieu - les dépendances d'un château XIXe fortement abîmé pendant la Seconde Guerre mondiale et rasé ensuite. Quand Bruno Pani et sa femme visitent l'endroit, il est en ruine, les écuries à l'abandon, le foin épars, des calèches y prennent l'eau et la poussière, de grands arbres sauvages ont crevé les toits sans pitié. C'était en 1999, ils avaient lancé comme on parie: "On achète!" Ils avaient éclaté de rire, un rire un peu nerveux, dans quelle folie s'engageaient-ils? Vingt ans plus tard, ils ne regrettent rien, pas même les dix années de travaux qui furent nécessaires pour transformer ces anciennes remises en un nid familial qui étage le blanc sur le noir et laisse entendre une petite mélodie qui ressemble à celle du bonheur. Il ne fut pas nécessaire d'entreprendre un grand travail architectural, le bâti se suffisait à lui-même. La structure mise à nu, il a fallu stabiliser la maison, réinventer la circulation, avec un bloc central et escalier minimaliste pour accéder à l'étage nuit volontairement peint en blanc virginal, de même les poutres ancestrales, qui jouent les nefs de cathédrale dans la suite parentale. "Cette maison n'est pas très homogène, mais elle l'est cependant par l'espace. Chaque pièce est grande et représente ce que l'on aime, esquisse Bruno Pani. Ma femme Ronane adore cuisiner, c'est donc une maison qui vit par la cuisine, elle devait impérativement être un endroit où tout le monde peut travailler, s'installer, s'asseoir où il veut." Même le chat Mortex, qui a l'exacte couleur de cette matière made in Belgium, que Bruno Pani aime pour sa douceur et sa profondeur. En une enfilade lumineuse, deux pièces spacieuses s'ouvrent de part et d'autre de ce coeur battant par lequel on entre ici sans faire de chichi. "On a voulu faire un loft à la campagne, dans lequel il n'y a quasiment pas de portes, un lieu pour tous, rempli du matin au soir par les copains de mes enfants, Théa, 25 ans qui travaille avec moi chez Profirst, Elio, 23 ans, et Nala, 14 ans." Nul besoin d'un dessin, on comprend pourquoi elle donne sur une salle de jeux, avec billard, home cinéma, bibliothèque éclectique, duo de photos de famille signées Peter Lindbergh, devenu un ami de Bruno Pani, à tel point qu'avant de mourir, le sachant malade, sa famille lui avait confié l'orchestration parfaite de son enterrement. Dans la salle à manger, la grande table - 5,50 mètres de longueur - pose ses pieds peints à l'encre de Chine sur un tapis de chanvre, ne chassez pas le naturel, il revient toujours au galop chez Bruno Pani qui s'amuse de sa démesure. "Il faut être huit pour la porter, elle vient de chez l'antiquaire-architecte d'intérieur Axel Vervoordt. J'ai un respect immense pour lui, il est un de mes maîtres. J'ai fait beaucoup de collaborations avec lui, dont les noces de Marta Ortega, l'héritière de Zara, et l'anniversaire de mariage de Kanye West et Kim Kardashian. C'est un visionnaire, il a créé un langage dont il est le seul détenteur mais qui est basé sur l'histoire et l'art. J'ai découvert avec lui la relation entre l'homme et l'espace dans chaque création, la transposition du nombre d'or." Voilà pourquoi ce loft des champs, enraciné dans le Brabant wallon, a des airs de pure sérénité patinée. Car en metteur en scène des lieux, des événements et de ceux qui les vivent, en "architecte d'expériences", le propriétaire a débridé sa créativité pour s'inventer un cadre hors normes. Ce projet abouti est aussi une histoire de famille, car aux côtés de Bruno Pani et de son épouse Ronane, graphiste sous la signature de Hoet & Hoet, on trouve le frère de sa femme, propriétaire d'Instore. C'est de cette boutique bruxelloise classieuse que vient la plupart du mobilier - canapé Flexform, deux chaises longues Charles & Ray Eames, table B&B qui ose une hauteur non standard et quelques sièges courts sur pattes forcément assortis. Çà et là, on reconnaît les oeuvres de leur mère, Frédérique Hoet, l'une des premières femmes architectes à avoir été diplômée de La Cambre, qui travaille patiemment les chutes de cuir et les réinvente en oeuvres puzzle d'une grande et belle sensualité. Dans le salon patiné en taupe gris, les rideaux en gros lin brut parachèvent l'impression de cocon: "On est dans un espace qui nous porte, où le silence amène à la méditation." Le lieu parfait pour faire une sieste quotidienne, Bruno Pani a emprunté l'idée à Salvador Dalí, 20 minutes à peine pour se ressourcer avant d'aller arpenter le monde, Paris, Bruxelles, Londres, Los Angeles et organiser un défilé sur la 5e Avenue, une noce espagnole de 400 invités ou un anniversaire façon pique-nique dans le jardin d'un rappeur amoureux.