Non, l'ornement n'est pas un crime. L'architecte Adolf Loos, adepte du dépouillement, avait beau penser haut et fort le contraire, l'équipe du Musée Horta Saint-Gilles s'est laissé aller au plaisir du papier peint ornemental pour faire " reculer les murs " et mettre en valeur, en résonance, son patrimoine volontairement chahuté. Elle a donc proposé à cinq artistes, une créatrice et quatre créateurs, venus d'ici et d'ailleurs, de prendre ses murs d'assaut. Ainsi le duo Chevalier-Masson, Christoph Hefti, Nicolas Stolarczyk et Pierre Marie ont eu carte blanche. Avec comme seul impératif, en amont, de s'imprégner de la réalité artistique du musée et du raffinement des matériaux de ce lieu précieux où se concentrent tous les préceptes de Victor Horta, théoriques mais aussi de chair et d'os, puisqu'il dessina cette maison pour y vivre avec sa famille. Y travailler aussi. Et laisser à la postérité un manifeste d'Art nouveau à taille humaine.
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Non, l'ornement n'est pas un crime. L'architecte Adolf Loos, adepte du dépouillement, avait beau penser haut et fort le contraire, l'équipe du Musée Horta Saint-Gilles s'est laissé aller au plaisir du papier peint ornemental pour faire " reculer les murs " et mettre en valeur, en résonance, son patrimoine volontairement chahuté. Elle a donc proposé à cinq artistes, une créatrice et quatre créateurs, venus d'ici et d'ailleurs, de prendre ses murs d'assaut. Ainsi le duo Chevalier-Masson, Christoph Hefti, Nicolas Stolarczyk et Pierre Marie ont eu carte blanche. Avec comme seul impératif, en amont, de s'imprégner de la réalité artistique du musée et du raffinement des matériaux de ce lieu précieux où se concentrent tous les préceptes de Victor Horta, théoriques mais aussi de chair et d'os, puisqu'il dessina cette maison pour y vivre avec sa famille. Y travailler aussi. Et laisser à la postérité un manifeste d'Art nouveau à taille humaine.Ancrés dans leur contemporanéité, avec leur esthétique propre, pour une pièce de leur choix, ils ont créé un papier peint avec l'atelier d'Offard à Tours. En ligne de mire : cette réflexion de William Morris, qui signa quelques oeuvres tapissées in situ : " N'ayez rien chez vous qui ne soit utile et beau à la fois ". On retiendra le conseil.Anne Masson et Éric Chevalier occupent le fumoir. Ils forment depuis 2006 un tandem prolifique expérimentant " le textile en tant que medium lié à des enjeux intimes et collectifs ". Leur dessin prend racines dans les sinuosités d'un ruban auxquels ils se sont confronté en amont. Ils l'ont baptisé " Entrée de service ", en hommage à peine surligné à la circulation double dans cette maison, des maîtres du lieu et des domestiques, qui laisse ainsi " l'imagination divaguer sur l'utilisation licite ", pouvant mener à " un jeu de cache-cache et de vaudeville ". Plus sérieusement, les entrelacs aléatoires ont beaucoup à voir avec ceux que chérissait Victor Horta. " Cet archétype de la ligne est significative de l'Art nouveau, précise Anne Masson. Le duo ne s'est pas interdit l'aventure de la (presque) caricature à l'art nouille, comme l'avaient appelé ses détracteurs. Dans un corps à corps assumé, ils laissent la place au geste artisanal. Ainsi, ils ont travaillé sur la densité de la surface et sur la saturation, par le biais d'aplats imprimés au brou de noix qui texture ainsi le papier peint, se dévoile différemment selon les angles, " offre d'autres lectures grâce à sa texture presque micro organique ". Le contraste est épatant, entre la grande tenue qui corsetait Horta et cette part contemporaine d'imprévisible laissé aux sinuosités, à la matière, à sa transparence divergente, à la main de l'artisan façonneur de tampon ou poseur de papier peint. Car ces lés ont été amoureusement imprimés à la planche, dans l'atelier d'Offard, à Tours, presque exactement comme on le faisait au XVIIIe siècle et ensuite soigneusement placés dans cette demeure de la rue Américaine à Saint-Gilles. Il n'y eut pas de poids ni de fardeau plus que de raisons, la binôme Chevalier-Masson a simplement eu " recours à son réservoir d'idées, de concepts, de techniques et a laissé une part assez belle à l'intuition, malgré la solennité de l'invitation ".Christoph Hefti occupe la chambre de Simone, au deuxième étage. Y dormait la fille unique de l'architecte bruxellois. Il y est forcément question de nuit, de cet état propice à l'endormissement, de la lune bienveillante qui multiplie ses quartiers, les faisant croître et décroître sur un rythme immuable. Il y est question peut-être aussi de monstres et autres tentations effrayantes propres à la nuit. L'artiste et designer textile s'est laissé aller au jeu du collage sur aplats bleus remarquables. " Le bleu outremer de Christoph Hefti d'une puissance fabuleuse change l'équation ", analyse la conservatrice-adjointe Elisabeth Horth. Car la gamme de couleurs est évolutive dans la maison Horta: du bois clair, du blanc, de l'orangé, seules quelques taches bleues liées à l'eau parsèment la cuisine, la salle de bain et un vitrail. Le designer a pris cette couleur à bras le corps et fouette la palette chromatique, donnant ainsi raison à Henry Vande Velde - " Le papier peint ornemental recule le mur, parce qu'il participe quand même du dehors qu'il évoque. Il suggère la vie sans plus l'affirmer ".Nicolas Stolarczyk occupe le boudoir de Simone, jouxtant la chambre. Il l'a choisi sans hésiter, pour son jardin d'hiver. Le jeune artiste visuel et créateur textile vit et travaille à Bruxelles mais a grandi dans la campagne française, en Touraine, immergé dans la nature - il en a conservé un amour inconditionnel. Mais il a préféré laisser le vert aux vraies plantes d'intérieur, pour mieux mêler le rose flash à des chrysanthèmes asiatiques et quelques volutes obsessionnelles. " J'ai développé un travail de composition complexe qui tourne autour du cercle, avec des pigments fluo pour être plus vif, presque psychédélique et un liséré noir comme un trait de crayon aux reflets changeants. J'ai fabriqué mes couleurs, j'aime être dans la patouille. J'avais une envie de légèreté, j'y suis juste allé - je suis jeune et assez naïf ! " Et en un lien-contraste entre le passé et le présent, il a couché quelques insectes futuristes tout au long de son papier peint qui enlève le tout d'un titre allègre, " Honey, You're so good psychedelic. "Pierre Marie occupe le bureau. Parce qu'il avait visité le lieu en 2015, qu'il en était tout tremblant - un tel écho en lui, quelle rencontre. " Cette maison m'avait parlé, se souvient l'artiste ornementaliste. J'ai choisi le bureau, parce que c'était une façon d'être au coeur du réacteur de cette maison manifeste, voulue par Horta pour asseoir une esthétique, un style. Et aussi parce qu'il y travaillait et y discutait avec ses étudiants. C'était beau de prendre possession de ce lieu sans pour autant me l'approprier, il y a ici quelque de très présent, un esprit fort, il ne s'agissait pas de venir forcer mais plutôt essayer de m'inscrire dans une prolongation. J'aurai réussi si le doute s'insinue : est-ce vraiment un papier peint neuf ou a-t-il toujours été là ? Voilà le brief que je m'étais donné. La gamme colorée est précisément celle de la maison, ces tons familiers mais en s'autorisant à chamailler cette ambiance colorielle. " Et puisqu'il s'agit de reculer les murs, va pour un fond argent qui réfléchit la lumière, la difracte, avec posées dessus des cardamomes, " cette graine amenée à germer, symbole d'hospitalité ". Et des frises pour délimiter le plafond, cadrer le haut et le bas d'un motif presque abstrait, des rubans polylobés, des anneaux, et une évocation post-moderne façon zèbre en une répétition du motif, pour un effet plaisir - on sait que le cerveau éprouve une jouissance face aux motifs répétés.Tout ceci est éphémère, telle est la volonté de l'équipe du Musée Horta Saint Gilles. Les artistes n'y sont pas opposés, au contraire : " Cet éphémère est intéressant, renchérit Pierre Marie, c'est l'idée même du décor. Et le propos d'un décorateur est de changer régulièrement le papier peint, que tout ceci soit ludique, en un propos libre et léger, ce ne sont pas des archives, ce serait étouffant. ""Ces créateurs ont vu des choses auxquelles nous n'avions pas pensé, commente encore la conservatrice-adjointe. Elles sont liées aux habitants de la maison, pour les rêves de Simone, liées à la circulation architecturale pour Chevalier-Masson et aux couleurs d'origine du lieu pour Pierre Marie et Nicolas Stolarczyk. Si nous avons invités ces artistes, ce n'est pas pour être in. Mais pour que ce soit une rencontre, que les visiteurs du Musée Horta - qui pourraient détester l'art contemporain - puissent également s'y retrouver, que l'oeuvre d'Horta puisse s'entretenir avec des créateurs contemporains. " Pari tenu. La momification ne passera pas par ce musée-là.