Certains architectes d'intérieur apportent à leur composition une signature tellement forte que la personnalité des habitants ne parvient pas à s'imposer. Une vision radicale qui a certes ses qualités esthétiques mais qui à terme peut poser problème à ceux qui occupent les lieux, et ce pour longtemps. Il est donc crucial que le concepteur connaisse ses clients et témoigne d'empathie envers eux. Afin de créer un lieu agréable à vivre, le professionnel doit renoncer aux dogmes stylistiques et faire preuve de respect pour guider le maître de l'ouvrage, tout en acceptant son point de vue.

Dans le cas qui nous occupe, l'architecte d'intérieur Magali Van den Weghe connaissait évidemment très bien ses commanditaires, puisqu'il s'agissait... de ses propres parents. Elle savait qu'ils voyageaient beaucoup, qu'ils possédaient une collection de tapis à laquelle ils tenaient énormément et qu'ils souhaitaient emmener quelques meubles anciens avec eux dans leur nouvelle maison, dans la banlieue de Gand. "Il fallait aussi prévoir de la place pour leurs acquisitions futures, car ils achètent encore de temps en temps des objets, comme cette table d'appoint pliable en bois dénichée au Kenya, explique la créatrice. La commode ancienne qui trône aujourd'hui dans le salon, mon grand-père l'a achetée deux semaines avant sa mort: pas question de s'en séparer! Les tambours de pluie Dong Son en bronze, qui viennent du Vietnam, étaient également non négociables... Ce sont des impératifs dont on a tout intérêt à tenir compte dans l'élaboration d'un projet." Le plus grand défi a toutefois été de caser le grand vaisselier ancien. Les dimensions du couloir ont même été adaptées spécialement pour l'accueillir. Il contient aujourd'hui une collection de porcelaine chinoise du début du XIXe siècle, retrouvée dans l'épave du navire britannique Diana. Pour mettre le meuble en valeur, une palette de gris profonds a été choisie pour peindre le vestibule.

Avec son plateau en marbre sur un pied de récup', la table de la salle à manger est entourée de chaises de Pierre Jeanneret et d'autres modèles en rotin tressé. La table d'appoint en bois est un souvenir ramené du Kenya. © ANNICK VERNIMMEN

Jouer avec les matières

Il y avait cependant encore une autre exigence à respecter: le paternel possédait autrefois l'entreprise spécialisée en pierre naturelle Van den Weghe à Zulte, reprise en 2012 par son ancien collaborateur Tanguy Van Quickenborne. Une place de choix devait donc être dévolue à ce matériau... Pas question néanmoins d'utiliser au sol des marbres tape-à-l'oeil, qui ont même été bannis des sols au profit d'un enduit Odilon aux chaleureuses nuances pastels. "Nous tenions à préserver l'équilibre entre luxe et simplicité", explique l'architecte. En concertation avec son père, elle a donc choisi un muschelkalk aux larges pores - un mélange de pierre calcaire et de marne originaire d'Europe - dont les tons gris s'invitent sur la terrasse, sur l'escalier, sur les murs en guise de lambris, dans l'îlot central de la cuisine et même à l'intérieur des armoires, assurant à l'ensemble une uniformité très reposante sur le plan visuel.

Seule exception, la table de la salle à manger arbore un plateau en marbre (un subtil calacatta oro) installé sur un pied de récup' provenant de l'ancienne salle de jeux de Magali. L'association avec les chaises dessinées par Pierre Jeanneret confère à l'ensemble un look à la fois classique, vintage et contemporain, un mélange de styles omniprésent dans cette rénovation approfondie.

La cuisine a conservé sa place originale au centre de la maison. L'omniprésence du muschelkalk dans l'îlot central et même dans les armoires assure une belle cohérence à l'ensemble. © ANNICK VERNIMMEN

S'adapter au temps qui passe

Côté aménagement, la cuisine a conservé sa place d'origine au centre de la maison, mais pour le reste, pratiquement tout a changé. Le séjour se trouvait côté rue, orienté plein nord, tandis que l'arrière du bâtiment, plus ensoleillé, était occupé par u ne succession de petites pièces et d'annexes doublées d'une véranda, ce qui bloquait complètement la lumière. Pas étonnant que cette maison ait été en vente si longtemps, car il fallait vraiment une bonne dose d'imagination pour en voir le potentiel... Désormais, l'ensemble est tourné vers le jardin et la lumière y entre à flots!

Sans le dire explicitement, les parents de Magali voulaient déménager parce qu'ils ne se voyaient pas vieillir dans leur ancienne habitation, à un jet de pierre de l'entreprise familiale. "Elle n'était tout simplement pas adaptée à leurs besoins futurs. Ils cherchaient un endroit où ils pourraient rester jusqu'à la fin de leurs jours, décrit la professionnelle. C'est pour cela que nous avons prévu un ascenseur, au cas où l'escalier deviendrait trop dur à négocier. Les espaces ont aussi été conçus pour permettre le passage d'une chaise roulante, mais sans jamais donner l'impression d'une demeure pour personnes âgées: il suffisait d'élargir un brin les portes et d'éviter les dénivelés." Une belle histoire de famille, qui rend l'endroit cohérent et plaisant à vivre aujourd'hui, comme plus tard.

En quelques mots

Magali Van den Weghe © ANNICK VERNIMMEN

Fille d'un négociant en pierre naturelle, Magali Van den Weghe a obtenu son diplôme d'architecte d'intérieur au College of Advertising & Design (CAD), à Bruxelles, en 2004. Elle a travaillé pour le bureau d'aménagement d'intérieur Obumex et le cuisiniste Bulthaup et lancé son propre bureau d'aménagement en 2015. Désormais, elle est spécialisée dans la création d'espaces dans le respect des éléments authentiques, des textures et des matériaux expressifs.

www.magalivandenweghe.be

Pour cet aménagement, il a fallu composer avec un certain nombre de meubles existants, comme cette commode en bois, héritée du grand-père de Magali. © ANNICK VERNIMMEN
Magali Van den Weghe a associé la collection d'antiquités et de souvenirs de ses parents à des éléments vintage. La lampe flambant neuve est signée Claudio Brocchini. © ANNICK VERNIMMEN
Partout dans la maison, pierres et marbres rappellent la carrière du propriétaire dans ce secteur. © ANNICK VERNIMMEN