Namur, du côté de Saint-Servais. Un peu en retrait de la chaussée de Waterloo, se dressent les bâtiments de la Ressourcerie namuroise, bureaux, ateliers, entrepôts et le magasin, Madame Ravik. Nous y retrouvons Olivier Deruyttere, écodesigner et l'une des principales chevilles ouvrières du projet: c'est lui qui va nous le faire visiter, et en raconter la belle histoire. "Il y a douze ans, nous dit-il, il n'y avait rien: les encombrants étaient collectés par la commune sur le principe des "grandes poubelles" comme n'importe où ailleurs." Jusqu'à ce que Marc Detraux ait l'idée de développer une alternative au modèle traditionnel, en considérant les déchets comme une ressource, "alors qu'avant, c'était broyé et mis dans des trous, on les oubliait". Au passage, il crée pas moins de septante emplois temps plein, dont la moitié est dévolue à des personnes porteuses de handicap. Désormais, ici, on revalorise tout, ou presque, et ce qui est jugé irrécupérable finit dans les circuits de recyclage. Les livres sont envoyés vers des magasins, donneries, bibliothèques ou écoles après le tri, les vélos sont réparés et revendus, le matériel informatique démantelé et expédié pour être refondu, et le petit électroménager, testé avant de filer dans le circuit commercial, avec garantie. Ce qui est encore en bon état va subir un brin de toilette avant de repartir en magasin, puisque "la remise à l'emploi tel quel, c'est la meilleure économie d'énergie". Le mobilier "en bon état mais moche" sera aérogommé et remis au goût du jour.
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Namur, du côté de Saint-Servais. Un peu en retrait de la chaussée de Waterloo, se dressent les bâtiments de la Ressourcerie namuroise, bureaux, ateliers, entrepôts et le magasin, Madame Ravik. Nous y retrouvons Olivier Deruyttere, écodesigner et l'une des principales chevilles ouvrières du projet: c'est lui qui va nous le faire visiter, et en raconter la belle histoire. "Il y a douze ans, nous dit-il, il n'y avait rien: les encombrants étaient collectés par la commune sur le principe des "grandes poubelles" comme n'importe où ailleurs." Jusqu'à ce que Marc Detraux ait l'idée de développer une alternative au modèle traditionnel, en considérant les déchets comme une ressource, "alors qu'avant, c'était broyé et mis dans des trous, on les oubliait". Au passage, il crée pas moins de septante emplois temps plein, dont la moitié est dévolue à des personnes porteuses de handicap. Désormais, ici, on revalorise tout, ou presque, et ce qui est jugé irrécupérable finit dans les circuits de recyclage. Les livres sont envoyés vers des magasins, donneries, bibliothèques ou écoles après le tri, les vélos sont réparés et revendus, le matériel informatique démantelé et expédié pour être refondu, et le petit électroménager, testé avant de filer dans le circuit commercial, avec garantie. Ce qui est encore en bon état va subir un brin de toilette avant de repartir en magasin, puisque "la remise à l'emploi tel quel, c'est la meilleure économie d'énergie". Le mobilier "en bon état mais moche" sera aérogommé et remis au goût du jour. A son bureau, surplombé d'une publicité Armani avec Cate Blanchett et d'une reproduction de la Joconde, Pina effectue les petites réparations sur les meubles qui doivent rapidement repartir en boutique. Sur une journée, elle s'affaire sur quatre, cinq pièces différentes, parfois plus. Engagée depuis peu, elle semble très satisfaite de son nouveau job: "L'ambiance est très sympa, et puis c'est un peu comme travailler dans la Caverne d'Ali Baba, c'est gai!", sourit-elle. On la croit sur parole, tant l'atmosphère respire la franche camaraderie; ça fourmille de partout dans la joie et la bonne humeur. Mais pas question de flâner dans cette gigantesque brocante où l'on a déjà repéré un Amiga 500 encore nickel dans sa boîte, entre un double-CD Serious Beats 14 et un box de discours de Jean-Paul II en vinyle. "Oui, on tombe parfois sur des trésors, enfin ça dépend aussi de ce qu'on appelle "trésor", tempère Olivier, mais on devient vite assez blasé et, surtout, on n'a pas le temps de traîner: tous les jours, on "rentre" vingt tonnes d'encombrants. Et il faut les traiter dans la journée, l'accumulation est interdite, on serait immédiatement débordés. Du coup, tout ce que vous voyez autour de vous sera traité aujourd'hui - et même plus, car d'autres camions doivent encore arriver." Vingt tonnes par jour, ça paraît vertigineux, et pourtant ça devient immédiatement crédible quand on observe l'incessant ballet des camions qui vont et viennent sans discontinuer. "On a sept camions, avec chaque fois trois personnes, qui sillonnent la province de Namur pour aller collecter les encombrants. Sur appel téléphonique, on fixe un rendez-vous et on vient chercher ce qui est en bon ou mauvais état." Inutile de dire que les équipes rendent un fier service à la population locale, qui retrouve ensuite les objets réhabilités à bas prix dans les boutiques. "Difficile de faire plus circulaire", résume Olivier. Outre les objets susceptibles d'être revendus, tout ce qui est métal, encombrants, bois ou carton est séparé en différentes sections. "Notre objectif est de mettre un maximum de choses au réemploi, mais il y a certaines matières sur lesquelles on ne peut pas s'attarder: s'il s'agit de vieux meubles Ikea qui ne valent rien, on les évacue parce qu'on sait qu'on ne saura rien en faire; par contre, si c'est du mobilier en bois massif, on peut le récupérer pour repartir en production." Et le bois, c'est son affaire. Ecodesigner autodidacte, "chipoteur, bidouilleur", il a "toujours transformé des trucs", et commence plus particulièrement à s'y intéresser lors de la rénovation de sa maison. "J'avais plein de bois de récup', j'ai commencé à les coller ensemble et c'est comme ça que ça a démarré, vers 2012. A l'époque, je me disais qu'il y avait certainement moyen de recréer de l'emploi localement avec des matières premières locales." C'est à cette période qu'il rencontre Marc Detraux, déjà directeur de la Ressourcerie: "Lui avait le gisement de matière, donc on s'est rapidement dit qu'on allait bosser ensemble." Olivier Deruyttere sera chargé de développer la partie upcycling "bois", la remanufacture d'objets sur la base de ressources considérées comme "déchets". Emballé par les perspectives qui s'offrent à lui, il creuse le sujet, demande une bourse à la région, ce qui lui permet d'investir dans diverses machines destinées au prototypage, au dessin de marques, logos, etc. En 2014, il commence à commercialiser ses premières pièces et, un an plus tard, participe à l'élaboration du pavillon belge de l'Expo universelle de Milan, dont il conçoit l'espace de dégustation de bières - le genre d'expérience qui en jette sur un CV. Désormais équipée pour produire en interne, la Ressourcerie honore divers types de commandes sous la marque Raymonde: vitrines, comptoirs horeca ou desk d'entreprises, mais également tables et plans de travail pour particuliers, le plus souvent suivant la technique du lamellé-collé, qui consiste à assembler des languettes de bois. A la menuiserie, dite "la Fabrik", nous retrouvons Xhili et Xavier, épaulés par le chef d'atelier, Eric. C'est d'ici que sortent les créations faites des fameuses bandelettes, des sections de 4,5 cm mélangées pour créer un résultat harmonieux. "La composition, le collage, le pressage, tout prend du temps, explique Olivier, d'où le prix de vente qui est plus proche de l'artisanat que de la récup' ou du mobilier low-cost." Mais le résultat est suffisamment probant pour séduire de grosses boîtes comme Exki, dont le restaurant de l'aéroport Charles De Gaulle est meublé de tables Raymonde. "A force, on reconnaît les types de bois, sinon, on se documente. Mais en général, il y a toujours quelqu'un qui sait de quoi il s'agit. Les trucs hors du commun, on les met de côté et on les garde pour des projets exceptionnels, comme les guitares; l'idée d'un ami luthier qui voulait utiliser notre bois", poursuit Olivier. Là encore, le produit final a des arguments, du moins suffisamment pour convaincre des musiciens comme Saule, lui aussi propriétaire d'un instrument fabriqué ici. Nous interrompons ensuite Eric, en train de placer des tiroirs de récup' sur un comptoir commandé par la Ressourcerie de Liège. De bonne grâce, il s'arrête le temps de nous donner un rapide cours sur les différentes essences de bois: "Nous avons ici du meranti, du sapin, du chêne, du hêtre, un zeste de merbau, du pin de Caroline, du framiré, de l'afzelia, et du tulipier." "C'est même du tulipier de Virginie, renchérit Olivier, on le reconnaît à sa teinte vert olive, qui a tendance à foncer avec le temps." Oeuvrant au milieu des machines et des copeaux, les gens d'ici connaissent leur sujet, et leurs affaires se portent plutôt bien: "On a beaucoup de commandes, confirme Olivier, on n'arrête pas, le carnet est rempli. Et les perspectives sont bonnes, donc on continue - et on se réjouit de voir s'ouvrir d'autres menuiseries qui basent leur activité sur le réemploi de bois, mais ne font pas nécessairement de lamellé-collé." En quittant la menuiserie pour aller voir le call center, on traverse le rayon livres - riche d'une trentaine de catégories différentes - et la section vinyles, "gardée sous clé pour éviter les convoitises". Pour le transport, des monceaux de caisses contenant autrefois des bananes, pour les différents enclos grillagés, de vieux sommiers en métal assemblés. Ici, rien ne se perd, tout se crée. Au sortir du bâtiment, nous croisons Patricia, "shampooineuse" présentement occupée à laver des tapis sur des structures faites maison. Elle travaille pour La Ressourcerie depuis trois ans, étant déjà passée par le magasin d'Andenne. Et nous annonce sans détour qu'elle est toujours très contente de bosser ici. "Moi, je ne voudrais pas travailler ailleurs! Il faut que je bouge, que je touche à tout, je ne suis pas faite pour rester assise. Ici, au moins, ça change, le boulot est différent tous les jours, et on ne sait jamais sur quoi on va tomber, parfois sur des pièces rares, voire même uniques. On a une certaine liberté et il faut être polyvalent. Par exemple, je fais les tapis, les vaisselles, des apports de magasin, ou parfois, quand j'ai envie de donner un coup de main aux collègues qui déchargent, j'y vais. On fait un peu de tout, quoi. Et l'ambiance est vraiment bonne. On est une grande famille, on s'entraide beaucoup, et quand on a un coup de mou, on se motive les uns les autres, on se dit "On s'y met", et en dix minutes, c'est réglé. On le fait en se marrant, comme un jeu." Juste à côté se trouve l'atelier occupé par Handipar, ASBL qui emploie une quarantaine de personnes handicapées et qui épaule la Ressourcerie. "C'est un vrai travail, pas du bénévolat ou de l'occupationnel. Sans lui, tous ces gens seraient en foyer ou resteraient chez eux", tient à préciser le responsable, Cédric. Les employés présents, Michael, Sam et Roger pour aujourd'hui, aident de trois façons différentes: ils participent au tri des papiers, cartons, DVD ou vaisselles, vérifient les puzzles et jeux de société, lavent les peluches, le "petit travail" qui pourrait sembler un peu rébarbatif aux ouvriers de la Ressourcerie. Ensuite, viennent les charges liées à la collectivité: chaque jour, ils font de la soupe, et du café pour le matin et les pauses. Et enfin l'atelier boissellerie. "On y fait des hôtels à insectes, explique Cédric, différents types de nichoirs et de mangeoires, puis des boîtes à livres pour les communes, et des pièces de chantournage - des petits sujets, des petits jeux, suivant les thèmes du moment; par exemple, pour la période de Pâques, on a fait des lapins. Et on assure aussi différentes commandes, des jeux en bois type Puissance 4 géant, trucs de fancy-fair, billard japonais, etc." Avant de clôturer la visite par un tour au magasin, on fait un saut au call center, véritable centre névralgique des lieux, où l'on échange quelques mots avec Jean-Marie. Vieux de la vieille, il est là "depuis les débuts", et a assisté à la professionnalisation de la structure depuis le premier rang. "Avant, on était à cinq dans le même bureau, avec le patron, on n'avait qu'un camion et il ne tournait que trois fois par semaine, pour à peu près cinq clients. Puis, ça a grandi, au fur et à mesure." Et aujourd'hui, ce centre d'appels de cinq personnes dispose d'une base de données de cent mille entrées qui recense chaque appel, chaque adresse et la nature des encombrants enlevés, de fiches et de plannings détaillés, et même d'un suivi GPS en temps réel de chaque camion sur la route. L'organisation logistique semble réglée comme du papier à musique, grâce notamment au programme développé en interne par Walter, un précieux outil qui permet à tout ce petit monde de tourner. Seul bémol, nous fait remarquer Olivier, l'espace est pour le moins exigu. "Les conditions sont encore un peu précaires, reconnaît-il, dans les bureaux comme dans l'entrepôt, on pousse un peu les murs. Mais on déménage très bientôt dans de nouveaux locaux, ce sera beaucoup mieux d'ici peu." Comme dans les visites de musée, on termine par un tour à la Boutik, un vaste espace tenu par Nicole, d'où l'on sortira certainement avec, sous le bras, une paire de verres, un 33-tours à la pochette kitsch et quelques Marabout Flash. Infirmière de profession, elle nous raconte son expérience à la Ressourcerie, où elle a été engagée il y a bientôt un an. "Franchement, c'est super, je ne peux qu'en dire du bien, avoue-t-elle en un large sourire. On ne s'ennuie jamais, les clients et les collègues sont au top. Et j'ai beaucoup appris ici: le bois, les meubles, la vaisselle, ce qui est en cristal, ce qui peut aller au lave-vaisselle, etc. En plus, tout ce qu'on vend a une histoire. Et la récup', c'est dans l'air du temps; maintenant, les gens refusent les sacs et le ticket de caisse. Avec les manifs, le climat, les gens sont mobilisés, ils adhèrent au projet." Bref, à la Ressourcerie, tout le monde est ravi: personnel, clients, pouvoirs publics et même l'environnement. Mieux que du win-win: ce projet, c'est du win au carré.