Cela ne vous aura pas échappé, notre Designer de l'année, Linde Freya Tangelder (lire par ailleurs), est née dans la Gueldre, verte province néerlandaise. L'observateur attentif du design belge aura peut-être noté que ce n'est pas une première, puisque la lauréate de 2017, Claire Warnier, du duo Unfold, nous venait déjà d'outre-Moerdijk. Pourquoi considère-t-on que des créateurs étrangers font partie du paysage belge, et qu'est-ce qui les attire chez nous, généralement à Bruxelles? Pour nous éclairer, nous avons rendu visite à Wallonie-Bruxelles Design Mode, agence lancée en 2006 pour soutenir et promouvoir sur la scène internationale nos stylistes et designers. Italienne résidant en Belgique depuis vingt-cinq ans, dont la moitié passée chez WBDM, Giorgia Morero a forcément sa petite idée sur la question. A notre demande, elle commence par resituer les diverses missions de l'institution: "Nous organisons des stands collectifs sur des salons, par exemple à Paris pour Maison & Objet, ou à Milan au SaloneSatellite (NDLR: antichambre de la cour des grands, où s'exposent les talents émergents), nous montons des expos dans des festivals et foires, faisons la promotion du savoir-faire belge et des personnes à titre individuel, pour donner une visibilité globale au design national." Si cette représentation est primordiale pour nos jeunes talents, le budget nécessaire pour se présenter dans les différents places to be du calendrier dépasse généralement leurs maigres moyens. Sans même compter la hausse générale des tarifs qui accompagne souvent la tenue de tels événements, le fait d'additionner le voyage, l'hôtel, les frais divers, plus le prix de location d'un espace, de matériel promotionnel et de transport des pièces, démontre simplement qu'une telle logistique est pour le moins compliquée, pour ne pas dire inaccessible, aux nouveaux du secteur. A moins d'user d'audace et d'inventivité, comme les Ateliers J&J (lire par ailleurs) en 2015, avec leur campagne de guérilla marketing et leur expo sauvage, ce qui n'est pas non plus à la portée du premier venu.

© Jeroen Verrecht

L'expo Gorgeous Nature et le stand du SaloneSatellite, tous les deux montés à Milan par la plate-forme nationale Belgium is Design. © Jeroen Verrecht

Tirer son plan

On ne va pas se mentir, le nerf de la guerre reste bien souvent l'argent. Et c'est la première raison qui attire les créatifs dans nos riantes contrées: le coût de la vie y est moins élevé que dans d'autres capitales européennes. Quand on a déjà du mal à se nourrir et se loger, on ne met pas longtemps à redéfinir ses priorités - à contempler tout l'espace dont disposent les Ateliers J&J, encore eux, on repense à ce Parisien qui nous avait confié rechercher "un deux-pièces avec salon avant de penser à louer un atelier". "Les raisons économiques sont prépondérantes, nous confirme Giorgia Morero. Le niveau de vie à Paris, Londres ou Amsterdam, c'est délirant pour des jeunes aux moyens par définition limités. Or les designers ont souvent envie ou besoin de vivre dans des grandes villes", que ce soit pour l'ébullition culturelle ou l'accessibilité. Et avec sa position centrale, bien desservie par les Eurostars, Thalys et son aéroport, Bruxelles n'est pas mal lotie. Autre atout non-négligeable lorsque l'on vient d'un pays étranger: la facilité de la langue. On peut y vivre trente ans en ne parlant qu'anglais, sans que ça pose problème. On déconseille de mener le même genre d'expérience à Milan, "où même certains grands patrons ne maîtrisent que l'italien", dixit Giorgia.

On s'en voudrait enfin d'oublier l'importance considérable que revêt la proximité des établissements scolaires de qualité. Très prisée par les créateurs du monde entier, la Design Academy d'Eindhoven se situe ainsi à égale distance de Bruxelles et d'Amsterdam. Au sein des dix-neuf communes, le College of Art and Design applique le modèle anglo-saxon, sa formation est donc entièrement dédiée à l'apprentissage par la pratique, et clairement tournée vers l'international - les cours y sont d'ailleurs dispensés en anglais. A seulement deux kilomètres du CAD, une autre école a de quoi séduire les étudiants: La Cambre. Héritière directe du légendaire Bauhaus, fondée par Henry Van De Velde lui-même, elle connaît un rayonnement mondial et affiche dans son organigramme des professeurs de premier plan. Comme au CAD, nombre de professionnels réputés y figurent ou y ont figuré, dont Alain Berteau, Nathalie Dewez ou le Français Julien Carretero. Pour ne rien gâcher, notre système éducatif n'est pas tellement porté sur la sélection et les examens d'entrée, attirant de ce fait toujours plus d'élèves venus d'ailleurs. Notamment des candidats d'outre-Quiévrain, qui font souvent du bon boulot ; en témoigne la production de PaulinePlusLuis, Damien Gernay, Julien Renault ou encore Pierre-Emmanuel Vandeputte. Né dans la Nièvre, malgré son patronyme bien de chez nous, ce dernier a profité de son cursus à La Cambre pour renouer avec ses origines belges, et put compter sur les différentes formes de soutien évoquées précédemment. "En venant à Bruxelles, j'ai bénéficié d'un sens de l'accueil et d'une bienveillance dont je n'aurais pas pu rêver en France, confirme-t-il. J'ai vraiment eu des facilités pour m'installer après mes études: le MAD - Home of creators, WBDM, la plate-forme nationale Belgium is Design, tous m'ont très vite fait confiance." Ce qui lui a permis de participer aux grands salons et de bénéficier d'une résidence de deux ans au Mad LAB. En dépit de son passeport français, le concepteur délaisse donc les actions du VIA, équivalent hexagonal de nos diverses agences, sans le regretter une seconde: "Mon travail est sourcé ici, il est inspiré du territoire, je bosse avec un maximum de partenaires locaux, parfois avec les pouvoirs publics, donc je me définis comme un designer belge. J'ai besoin de ce sentiment d'appartenance, mieux, je le revendique."

© Miko Studio

Les carafes Scissor Sisters et la collection Legs, du plus rockeur des designers, Pierre-Emmanuel Vandeputte. © Miko Studio

© Miko Studio

"Certains aiment critiquer nos institutions, leurs actions, leur façon d'utiliser leurs budgets, mais pour moi, leur boulot a été super efficace, ça a été un incroyable tremplin", tient à préciser celui qui fut aidé, sponsorisé, soutenu dans ses démarches. Si cette politique visant à épauler les non-Belges comme s'ils l'étaient étonne parfois, c'est d'abord une question de loi, rappelle Giorgia Morero: "Selon nos critères, il faut qu'ils soient résidents, aient leur siège, atelier ou bureau ici. Légalement, on ne peut pas discriminer un usager du service public par rapport à sa langue ou son pays d'origine." Ça, c'est pour la théorie. "Après, il faut voir en pratique, qui est sélectionné, comment sont composées les délégations dans les autres pays, etc., tempère-t-elle. Chez nous, les organismes, institutions publiques ou ASBL qui accompagnent les designers sont particulièrement nombreux; quand je parle avec des Italiens ou des Français, ils envient nos mécanismes de soutien."

Zinneke parade

Bruxelloise d'adoption elle aussi, Ana Maria Gomez a quitté la Colombie à 18 ans, en direction de l'Espagne, où elle se destinait à une carrière dans la scénographie ou la réalisation de costumes. Après un premier cursus, elle retourne deux ans vers ses racines, avant de retraverser l'Atlantique pour atterrir à Bruxelles - une destination qui ne doit rien au hasard. " Le riche passé textile de la Belgique m'intéressait beaucoup, avoue-t-elle. Et une amie française m'avait parlé de La Cambre, de sa réputation, de son héritage Arts and Crafts, ça m'intéressait aussi. Alors je me suis renseignée. Et j'ai immédiatement voulu m'y inscrire. " Tandis que l'on s'étonne que certains puissent parcourir autant de kilomètres pour suivre les cours d'un établissement, si renommé soit-il, Ana Maria nous rappelle une réalité vécue par des millions d'adolescents de la planète. " Même si j'avais pu trouver des études équivalentes en Colombie, ça aurait été dans une école privée dont je n'aurais jamais pu payer le minerval, admet-elle. En Amérique du Sud, comme dans d'autres parties du globe, l'enseignement supérieur est vraiment un luxe " - parents et rhétoriciens du royaume, mesurez donc votre chance.

La collection Mist, ou les meubles Kewlox revus et corrigés par Julien Renault, designer français devenu directeur artistique de la marque de rangements typiquement belge. © Julien Renault

Son diplôme validé, elle a décidé de rester. "J'ai déjà habité dans quatre pays différents, signale-telle. Et c'est ici que je me sens le plus chez moi. Bruxelles, c'est le pays "de personne et de tout le monde". Je n'ai jamais reçu un tel accueil. La ville est très internationale, très stimulante: théâtre, musique ou culture en général, je suis impressionnée par tout ce qui s'y passe, c'est un vrai moteur. De plus, les jeunes peuvent recevoir beaucoup d'aides de la part de différentes institutions, c'est également quelque chose qui m'a étonnée. Je n'en revenais pas que quelqu'un comme moi puisse être emmenée par la délégation belge à Milan, pour représenter la nation, mais j'en étais très fière", nous dit celle qui a lancé son studio de design textile, AMGS, proposant à la fois du vêtement et des éléments de mobilier fonctionnels mais plus inattendus, avec toujours l'objectif "d'expérimenter les dimensions tactiles, visuelles et spatiales" offertes par son médium.

Total respect

N'en déplaise à ses éternels détracteurs, notre capitale bouge - et ce sont des expat' qui le disent. Après Ana Maria Gomez, notre Designer de l'année, Linde Freya Tangelder: "Je suis venue ici parce que c'est plus chaotique, plus brut, totalement différent des Pays-Bas, et c'est ce qui m'a plu. C'est un bonus pour mon studio. Je trouve qu'il se passe énormément de choses dans cette ville. L'offre culturelle y est particulièrement dynamique, les gens comprennent bien les différentes démarches, les apprécient et les valorisent - c'est peut-être dû à cette proximité avec le domaine des arts, très présents. Donc après Gand et Anvers, j'ai décidé de m'y établir." Choisir Bruxelles plutôt qu'Anvers pour son côté créatif, c'est un discours que l'on n'a pas forcément l'habitude d'entendre. "Bien sûr, reconnaît-elle, Anvers est très arty également, mais il y aura toujours une différence entre une petite ville et une capitale internationale, avec sa population cosmopolite." Ça ne fera peut-être pas plaisir à tout le monde dans le nord du pays, mais c'est dit.

Carmen, aérienne suspension éditée par Hartô, oeuvre des magiciens du design luminaire, PaulinePlusLuis. © Harto

Pour Giorgia Morero, la bouillonnante marmite bruxelloise doit ses multiples saveurs à certaines particularités historico-géographiques: "On bénéficie ici d'une grande liberté d'expression, notamment parce que la Belgique n'a pas de culture propre, qui soit vraiment dominante. Tout au long de son histoire, elle a été un lieu de passage, de cohabitation, de rencontre entre différentes influences. On n'est pas écrasé par un mode de pensée unique qui s'impose, ça nous distingue de l'Italie, de la France ou des Pays-Bas, où il est plus difficile de s'exprimer en tant que designer." Ce formidable métissage rend la production bruxelloise - et, par extension, belge - inventive et imprévisible, voire un peu mystérieuse parce que difficile à cerner. Et c'est ce caractère insaisissable qui fait notre force, selon l'experte de WBDM: "La Belgique paraît très hybride pour le secteur créatif - de l'extérieur, on en a l'image d'un mélange, d'un brassage. L'avantage, c'est qu'ici, en tant que créateur, on n'est pas seulement spectateur, on peut agir et trouver sa place. Le design noir-jaune-rouge est moins une identité qu'un label de qualité, la plupart des visiteurs ne se demandent pas quelle est la nationalité des gens qui exposent sur nos stands. Mais pour les connaisseurs, on reste synonyme d'originalité, d'avant-garde. Au-delà de la mode et du design, on peut encore citer la danse, le cinéma, la bande dessinée ou le sport, il y a vraiment beaucoup de domaines où l'on compte des noms très respectés, au vu de la petite taille du territoire."

© Alexandra Colmenares Cossio

© Alexandra Colmenares Cossio

Oruga et Ciempiés, deux étonnantes créations de la designer textile colombienne, Ana-Maria Gomez. © Alexandra Colmenares Cossio

Que conclure de ce tableau apparemment idyllique, à part que l'on a beaucoup de chance? Pour être complet, on terminera tout de même en reconnaissant qu'il existe un revers à cette blinquante médaille: la Région bruxelloise compte un grand nombre de designers, mais pas de tissu industriel susceptible de donner suite à leurs projets, et donc aucune chance de pouvoir rivaliser avec les forces vives disponibles chez nos voisins. Bruxelles a beau être un terreau fertile, propice à la créativité, il faut en sortir pour faire du business et tenter de survivre. C'est un pôle d'attraction, mais y développer une activité 100% locale reste compliqué - ou alors en se consacrant uniquement à l'aménagement d'espace, ce qui revient à renoncer au design produit.

La Belgique des autres

Les cale-portes communautaires de Pascal Koch. © Jan van Deuren / SDP

Experte bien connue sous nos latitudes, Giovanna Massoni est née à Milan mais installée en Belgique depuis plus de vingt ans, et exerce en tant que consultante, conférencière et commissaire d'expo. Actuellement aux prises avec un projet dans le cadre de Lille Métropole 2020, Capitale Mondiale du Design, elle est bien placée pour mesurer l'efficacité de nos modestes structures face à la lenteur de grosses machines.

Mais si nous l'avons contactée, c'est pour parler de l'exposition La Belgique des autres, réflexion sur l'ici et l'ailleurs, qu'elle a coordonnée en 2008 à la Biennale de Saint-Etienne: "A l'époque, comme aujourd'hui d'ailleurs, le pays était sans gouvernement fédéral et on notait beaucoup de tensions entre la Wallonie, la Flandre et Bruxelles. Or, des designers étrangers, talentueux et bénéficiant d'une belle notoriété, officiaient déjà chez nous. En discutant avec eux, on se rendait compte qu'ils avaient une image de la Belgique encore très unie, bien plus qu'aux yeux des Wallons et des Flamands. Tous ces créateurs ne développaient pas de sentiment commun "national", mais par contre on constatait une sorte d'unité parallèle, une conscience d'appartenance à travers le design. La Belgique des autres explorait les questions de l'héritage, de l'expression d'une entité dans un pays qui n'est pas le sien. En plus de montrer leurs pièces, on avait filmé chaque créateur au pied de l'Atomium et on passait la vidéo de l'interview. Et l'expo a rencontré un énorme succès."

A quand une nouvelle mouture, dix ans plus tard? On en reparle après Lille 2020?

La collection de luminaires A beam as a lamp de Norayr Khachatryan. © Jan van Deuren / SDP
La collection de chaises en bois de Nedda El-Asmar. © Jan van Deuren / SDP