"C'est sûr que cela a une signification particulière d'entrer dans les collections du CID ", confirme d'emblée Sarha Duquesne, co-fondatrice de LeviSarha - pour cause de départ en vacances imminent, son acolyte Levi Dethier la laissera s'exprimer au nom du studio. " Quand on est étudiant en design en Belgique, poursuit-elle, c'est un endroit où l'on aime aller, on y voit certaines des plus belles expositions de tout le pays, ça fait plaisir de laisser notre trace là-bas."
...

"C'est sûr que cela a une signification particulière d'entrer dans les collections du CID ", confirme d'emblée Sarha Duquesne, co-fondatrice de LeviSarha - pour cause de départ en vacances imminent, son acolyte Levi Dethier la laissera s'exprimer au nom du studio. " Quand on est étudiant en design en Belgique, poursuit-elle, c'est un endroit où l'on aime aller, on y voit certaines des plus belles expositions de tout le pays, ça fait plaisir de laisser notre trace là-bas."La raison de leur entrée dans les collections du CID, c'est ce projet un peu particulier, mené en 2017 avec le collectif Hors Pistes ; sa particularité résidant notamment dans le fait de passer plusieurs semaines au Groenland. " Hors Pistes est une association qui organise des résidences un peu partout dans le monde, ils avaient déjà été au Burkina-Faso, et je crois que le programme actuel est à Singapour ", explique Sahra. Evitant les écueils de l'appropriation culturelle et le plagiat de l'artisanat local, leur objectif est d'emmener des créateurs à l'étranger, pour découvrir des techniques, mais aussi et surtout des gens et une culture. Le genre d'idée qui emballait bien Sarha et Levi : "on a postulé, on a été pris, alors même que notre profil ne jouait pas en notre faveur : nous sommes un binôme, ce qui ne les arrangeait pas forcément, et que nous sommes plutôt intéressés par les méthodes de production industrielles. Mais finalement, on s'en est plutôt bien tirés."Pourtant, même passée la première sélection, les difficultés rencontrées lors de l'élaboration de ce projet pas comme les autres ne manquaient pas ; rien que le fait d'être un mois sur place semble déjà être un challenge en soi. " Déjà, c'est au bout du monde, commence Sarha. Donc c'est sûr que c'était dépaysant, oui. Ensuite, l'arrivée s'est faite dans un petit coucou, et on avait un peu peur, parce que la piste est embrumée comme pas possible les deux tiers de l'année, super courte et entourée de rochers noirs. Ca nous a tout de suite mis dans le bain. Nuuk a beau être la capitale du pays, ça reste très petit, d'ailleurs on était logés dans le gymnase de la ville. " Pendant toute la première semaine, Sarha et Levi auront le luxe de prendre le temps de s'imprégner des lieux et de la culture, de visiter les musées qui traitent de l'histoire locale, et de rencontrer tous les artisans que le collectif avait sélectionnés. "Ca fait partie de leur philosophie de Hors Pistes, de ne pas arriver en ovni pour pondre quelque chose en venant complètement de l'extérieur, résume-t-elle. Le but de cette première semaine, c'était de comprendre, autant qu'on le peut en l'espace de quelques jours, la manière dont la population fonctionne et l'histoire du pays, qui est très particulier - en gros, ils appartiennent au Danemark mais aimeraient bien obtenir leur indépendance. "A l'issue de cette première prise de contact avec l'environnement groenlandais, chaque participant est invité à exprimer ses souhaits, ses envies de collaborer avec les uns ou les autres, avant de s'en aller à la rencontre des artisans sélectionnés, pour évaluer la faisabilité des différents projets. " Ca a amené certaines personnes à travailler pour des artisanats tous très variés, se rappelle Sarha, comme des céramistes, qui vont chercher une terre très particulière sur la plage, ou les tailleurs de costumes traditionnels - et pour s'adonner à l'équarrissage de peaux de phoque, il faut avoir le coeur bien accroché. Nous, on s'est intéressés à un truc un tout petit peu plus industriel, les filets de pêche. "L'entreprise avec laquelle Sarha et Levi souhaitait s'associer ne tisse pas les filets mais les reçoit déjà prêts, afin de les monter suivant les besoins des pêcheurs. " Leur art, c'est de fabriquer des filets sur-mesure, et en fonction du poisson recherché, de la profondeur, et de divers paramètres, le filet ne va pas du tout avoir la même allure, s'enthousiasme-t-elle. Ces mecs, c'est des dentellières, sauf qu'il n'y a que des hommes et qu'ils écoutent le foot en travaillant. Il n'y a que des hommes parce que c'est un travail très dur, mais ils disaient tout de même que dans les îles Féroé, on pouvait trouver des femmes qui le pratiquaient ", tient-elle à préciser."Ils associent les filets entre eux pour obtenir un certain résultat, mais ce n'est pas juste de la couture, ils donnent des formes très complexes - tellement que je n'ai pas toujours tout compris, reconnaît-elle sans ambages. Et pour y arriver, ils utilisent des sortes de patrons énormes, longs de deux cent mètres. Ils viennent border tout ça avec des cordages, il y a des variations de maillage, des poids pour les lester et des flotteurs, c'était hyper technique. " Autre source d'admiration pour les jeunes designers : la beauté brute du site de production : " L'entrepôt est juste superbe, les filets ont des couleurs de dingue, qui varient en fonction de leur type - ils aiment dire que ce n'est pas pour faire joli au fond de la mer, parce que les poissons n'y voient rien. Eux-mêmes, ils s'en fichent un peu de ces couleurs, mais nous, quand on a découvert l'endroit, ça nous a marqués, c'était magnifique, ces fils hyper beaux et hyper colorés. "Malgré l'accueil chaleureux et la bonne volonté des uns et des autres, un premier problème de taile s'impose très vite: parmi les travailleurs, en majorité groenlandais ou danois, aucun ne parle anglais. Pas pratique, alors que l'on doit expliquer à des artisans la manière selon laquelle on compte réutiliser ou détourner son savoir-faire. Heureusement, l'atelier dispose d'un magasin, où les gens des environs viennent s'équiper, et le responsable de la logistique semble capable de parler anglais." C'était un jeune type très cool, groenlandais natif, et surtout il était fou de noeuds, se rappelle Sarha. Il nous avait montré sa " Bible " avec 3900 noeuds, et en clin d'oeil, on a appelé l'objet en cours 3901, parce qu'on avait créé pour l'occasion un noeud qui ne figurait pas dans le bouquin."Le garçon officiant à la boutique, et n'opérant donc pas directement sur les filets, quelques soubresauts de communication : " Par moments, c'était super drôle, admet Sarha, mais on a fini par se comprendre, notamment en communiquant par dessins de ce qu'on voulait. Ils nous laissaient faire, puis on revenait vers eux, pour leur poser des questions, demander leur avis. On a fait plein de teste avec des parties métalliques que l'on courbait ou que l'on attachait ensemble avec des noeuds, on allait chercher des trucs dans le magasins et on expérimentaient, ils nous regardaient parfois bizarrement, mais ils étaient plutôt content d'avoir un peu de distraction - dans ce coin-là, ça n'arrive pas tous les jours. "A ces allers-retours au sein de l'atelier s'ajoutent des trajets parfois pénibles, dans des conditions que l'on devine difficile. " Le pays est vraiment rocailleux, on n'avait pas de voiture sur place donc on devait aller à pied jusqu'à l'usine quasiment tous les jours, avec des montées et des descentes pas possibles pour y arriver. A un moment, on a fini par dessiner une petite structure métallique, qui rappelait un peu les cages destinées à la piéger les crabes, et on a décidé de creuser cette idée ", dit-elle, en parlant de ce qui deviendra plus tard Knott.3901Hélas, malgré toute la bonne volonté de Qalut Vònin et de ses magiciens des filets, Sarha et Levi ne trouvent pas chez lui le matériel nécessaire à la poursuite de leur entreprise. C'est alors qu'ils découvrent un allié précieux dans le chef d'un certain Alan Larsen, constructeur de bateau basé dans l'autre port de la ville. " Nous avons donc été le voir, et il nous a dit qu'il avait les outils adéquats, qu'il nous ouvrait volontiers les portes de son atelier, et qu'il nous aiderait même à souder. " A nouveau, certaines étapes de la communication entre les deux parties se révèlent plutôt folkloriques, le duo doit parvenir à expliquer ce dont il a besoin, donner des indications et dimensions les plus exactes possibles, et tout transbahuter d'un côté à l'autre de la ville. " Et l'acier, ça pèse des tonnes ", insiste Sarha. Une fois l'ensemble soudé, retour à l'autre port, où il faut encore terminer le travail. " Et là on a eu de la chance, sourit Sarha, des gars trop gentils nous ont trouvés sur le bord de la route, ils avaient une camionnette et nous ont aidés à tout transporter. A partir de là, on a fait beaucoup d'essai/erreur, à essayer de jouer sur la tension des fils avec des lests ". Il leur faudra néanmoins recommencer plusieurs fois avant d'obtenir satisfaction, et ça ne fut pas sans mal, car comme se le remémore Sahra, " il fallait tirer comme des malades pour que les noeuds tiennent ". Après quatre semaines sur place, le projet s'achève par la finalisation de l'objet, et un petit épisode événementiel dont Sarha garde un souvenir particulier : " Ce qui a été très sympa, raconte-t-elle, c'est que l'on a monté une exposition là-bas. Pour que les gens qui nous avaient aidés et tout le reste de la ville puisse voir le résultat, montrer que ce projet n'était pas uniquement destiné à l'étranger, à tourner en France et en Belgique. C'était génial d'observer la réaction de nos différents partenaires, qui pour la plupart ne l'avaient jamais vu. Peut-être que certains d'entre eux se sont effectivement dit 'Ah, c'est donc là qu'ils voulaient faire'. " En évoquant leur Knott.3901, Sarha reconnaît que la fonction a plutôt suivi leur forme de départ, bien que l'on puisse facilement imaginer comment il s'utilise, avec un côté siège et un autre où placer des livres ou des journaux. " Il n'est pas super fonctionnel, on s'est surtout beaucoup amusés, conclut-elle. On avait bien une idée de ce que l'on voulait, mais c'est vrai que ce n'est pas franchement le top de la praticité. Pour ça, autant aller chez Ikea. Par la suite, nous avons aussi fait des plateaux, avec l'aide des membres du club de kayak, qui nous ont expliqué la technique pour courber du bois - les groenlandais sont champions de la discipline. " Mais ça, c'est une toute autre histoire, que l'on racontera peut-être une prochaine fois.