Avec Sophie Brasseur
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Avec Sophie BrasseurOn dit souvent qu'il suit les tendances dictées par la mode avec quelques années de retard. Le principe semble à nouveau se vérifier quand on s'aperçoit du puissant coup de projecteur donné sur le design africain ces dernières années, dans la foulée de la déferlante wax dans la sphère fashion. Enfin, on s'autorise à dépasser les stéréotypes stylistiques éculés, total look safari, attrape-touristes à vocation décorative, voire embarrassantes reliques familiales de l'époque coloniale, pour découvrir une nouvelle génération de créateurs ancrés dans leur temps et dans leur environnement, pressés de dévoiler au monde une Afrique contemporaine, moderne et protéiforme, prenant la place qui lui revient dans un contexte mondialisé. Avec l'avènement des nouvelles technologies, du Net 2.0, des réseaux sociaux, le continent tout entier a changé. Les idées voyagent plus vite, les villes et pays sont interconnectés; l'engouement actuel n'est pas le fruit d'une hype cyclique, qui reviendrait mécaniquement imposer ses motifs et ses palettes de couleurs, mais un véritable changement de paradigme, dont les racines remontent au tournant du millénaire. Car c'est à cette période que l'Afrique commence à se mettre en vitrine, que ce soit sous l'impulsion d'éditeurs consacrés comme Moroso avec M'Afrique ou par l'entremise de sa diaspora - dont sont issus certains de ses plus illustres représentants, tels que Stephen Burks ou David Adjaye (lire par ailleurs). Aujourd'hui, on ne s'étonne plus de l'ouverture d'une boutique de déco 100% africaine ou de prestigieuses collaborations intercontinentales qui prennent au sérieux les techniques et le savoir-faire local, sans feindre l'authenticité tribale ou la réduire à un gimmick ethnique-chic. Et l'un des exemples récents les plus marquants concerne sans conteste le poids lourd absolu du design mondial, Ikea, qui a décidé de faire de sa collection Överallt, disponible en mai prochain et sous-titrée "African rituals meet scandi design", l'un des points d'orgue de son année. L'occasion était belle d'interroger à ce propos Bethan Rayner et Naeem Biviji, époux qui composent le studio kényan Propolis, parties prenantes du projet, et notamment responsables du banc incurvé en eucalyptus, sans doute l'une des pièces les plus remarquées de la gamme avec le rocking-chair de Bibi Seck. "Ce qui se passe pour l'instant est très excitant, nous dit Naeem Biviji. Les choses bougent énormément en Afrique, et ça a attiré l'attention de l'Occident. Mais cela reste trop souvent des collaborations à sens unique : des designers viennent en Afrique et créent des projets sociaux que la main-d'oeuvre locale construit ou un journaliste nous appelle, de n'importe où, pour une exposition de nos créations, et on doit fournir toutes les infos possibles. C'est le premier projet où une grande entreprise occidentale nous demande ce que nous pensons." Au moment d'établir son casting, le géant suédois s'est tourné vers les organisateurs du festival Design Indaba (lire par ailleurs), afin de se faire aiguiller vers des professionnels susceptibles d'accepter et de mener à bien une telle collaboration. D'où la constitution de ce groupe plutôt éclectique de designers et d'architectes dont les produits "racontent l'Afrique" - une manière aussi de ne pas considérer le design africain comme un style homogène. Plus philosophique que stylistique, le leitmotiv de cette collaboration est donc de "réunir les gens" et d'observer les habitudes qui ont un impact sur leur quotidien, tout en dessinant des objets utilisables partout, pas juste dans le contexte africain. Invités à Almhult pour rencontrer les équipes d'Ikea, les différents studios sélectionnés ont salué l'ouverture d'esprit de la marque, ainsi que le temps laissé à la recherche théorique, sans obligation de résultat. "Nous avons quitté la Suède avec une vague idée des rituels urbains contemporains, c'est tout, résume Bethan Rayner. Nous avons exploré des tas de concepts, dont beaucoup n'aboutiront pas, mais le but était de trouver des projets riches, à la fois pour l'Afrique et pour le monde entier. Nous nous sommes posés ensemble, avons mangé ensemble, et réfléchi à des idées qui nous ressemblent. Certains d'entre eux doivent beaucoup à la culture du do-it-yourself qui prévaut en Afrique, et au fait que nous recyclons au maximum - rien ne se perd. Mais c'est un concept intéressant pour tous! Et on nous a donné l'opportunité de l'interpréter à notre manière." Si la présentation en avant-première a emballé les visiteurs du salon Design Indaba en février dernier, les créateurs eux-mêmes ne sont pas peu fiers de leur succès: "Selon moi, c'est l'une des meilleures productions d'objets contemporains par des designers africains, déclare Naeem. Les pièces proposées sont très hétéroclites, mais parviennent à former un ensemble, tout en reflétant nos différences, nos parcours professionnels respectifs, nos personnalités, nos voyages... Ikea ne nous a pas imposé son esthétique. Ça a beaucoup influencé le projet: respecter nos idées et nos envies nous a motivés encore davantage. C'était pourtant risqué pour eux de nous donner une telle carte blanche." Heureusement, tout est bien qui se vendra sûrement très bien. La partie est-elle gagnée pour autant? Pas si vite. Le design africain, pour peu qu'il soit possible de le considérer comme un tout - et rien n'est moins sûr, ainsi qu'en témoignent nos experts -, n'a pas de sens s'il ne doit son salut qu'aux collaborations intercontinentales. Il en reste, du chemin à parcourir, avant que les créateurs du continent noir parviennent à se débarrasser de l'étiquette "africaine", pour être considérés comme des designers "tout court", sans devoir justifier ou voir questionner leur identité, sans que l'on connecte constamment production et pays d'origine - tant de choses que l'on épargne généralement à leurs collègues occidentaux. Au-delà des étiquettes, les défis sont encore immenses, tant il reste du boulot à abattre, dans les mentalités comme sur le terrain. A l'heure actuelle, décoration et design venus d'Afrique relèvent plus de l'artisanat que d'un processus industriel. Et même si le continent a entrepris de combler son retard avec le reste de la planète au niveau de la formation et de la production, il importe de professionnaliser les structures à tous les étages afin que la fabrication en série, et les perspectives économiques qu'elle suggère, ne devienne réalité. En attendant, on peut compter sur la passion des designers du cru pour mettre en application une spécialité africaine, à savoir la recherche de solutions et la débrouille, comme le confirme Naeem Biviji: "Travailler dans cette partie du monde, c'est plus compliqué pour de nombreuses raisons, dont le manque de matériaux, de main-d'oeuvre qualifiée ou de produits de qualité, reconnaît-il. Mais c'est tout doucement en train de changer. En Afrique, on réalise encore beaucoup de modèles et de prototypes à la main, alors qu'en Occident, on travaille derrière un ordinateur. Ici, nous avons désormais accès aux deux, à ces techniques numériques, mais aussi à d'autres, traditionnelles et artisanales. C'est une synergie qui permet d'arriver à des résultats impressionnants. Et en attendant de combler notre retard, nous devons redoubler de créativité. Nous, on adore ça, et ce ne sont pas les sources d'inspiration qui manquent."