C'est à l'ombre des imposants néons du siège de Recor, un édifice emblématique du paysage hasseltois, que nous retrouvons le lauréat. " A vélo, je passais deux fois par jour devant ce bâtiment incroyable, c'était un point de rendez-vous quand j'étais ado et maintenant, j'y travaille. Pour les gens d'ici, il fait partie du décor, c'est la " sortie Recor " ", nous raconte le régional de l'étape, encore amusé par cette curieuse coïncidence. Il y a presque quatre ans, intrigués par son profil de jeunot déjà si pro, nous avions réalisé son portrait, afin de percer le secret de son opiniâtreté et de son dévouement total à une discipline exigeante, dans un contexte alors particulièrement compliqué - ce qui ne l'avait pas empêché de s'illustrer avec l'éditeur courtraisien Per/Use, à qui il offrit la famille de luminaires The Siblings, plusieurs fois récompensée à l'époque. Depuis, il a exploré le design par tous les côtés, via d'autres collaborations belges, avec Moome, Van den Weghe/Items ou Ars Fabricandi, mais également en tant qu'expert pour MAD Brussels, cocurateur de l'événement protéiforme Dialogues ou directeur créatif des marques Quincalux et Aluci.
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C'est à l'ombre des imposants néons du siège de Recor, un édifice emblématique du paysage hasseltois, que nous retrouvons le lauréat. " A vélo, je passais deux fois par jour devant ce bâtiment incroyable, c'était un point de rendez-vous quand j'étais ado et maintenant, j'y travaille. Pour les gens d'ici, il fait partie du décor, c'est la " sortie Recor " ", nous raconte le régional de l'étape, encore amusé par cette curieuse coïncidence. Il y a presque quatre ans, intrigués par son profil de jeunot déjà si pro, nous avions réalisé son portrait, afin de percer le secret de son opiniâtreté et de son dévouement total à une discipline exigeante, dans un contexte alors particulièrement compliqué - ce qui ne l'avait pas empêché de s'illustrer avec l'éditeur courtraisien Per/Use, à qui il offrit la famille de luminaires The Siblings, plusieurs fois récompensée à l'époque. Depuis, il a exploré le design par tous les côtés, via d'autres collaborations belges, avec Moome, Van den Weghe/Items ou Ars Fabricandi, mais également en tant qu'expert pour MAD Brussels, cocurateur de l'événement protéiforme Dialogues ou directeur créatif des marques Quincalux et Aluci. Frederik Delbart s'évertue à confirmer les attentes placées en lui, enrichissant à chaque opportunité une culture design qui fait déjà l'admiration de ses aînés. Désormais directeur artistique pour la marque Recor, où ce rôle partagé entre ombre et lumière lui permet de pleinement s'exprimer, il a coordonné pas moins de cinq collections complètes cette année, et s'éclate, bien entouré, dans un environnement 100 % industriel. Notre jury, composé des magazines Le Vif Weekend et Knack Weekend, du CID, de la Biennale Interieur et du Design Museum de Gand, a été séduit par l'irréprochable sérieux de cette abondante production, par l'humilité de son approche et par sa vision du job, qu'il nous expose sans détour ni langue de bois : " Je ne conçois pas des objets pour qu'ils crient mon nom, mais pour qu'ils fonctionnent. 99 % des gens se fichent de savoir qui a dessiné leur sofa. Certains peuvent éventuellement s'intéresser à l'histoire de la marque ou être sensibles au fait que leur canapé ait été imaginé par un Belge, mais c'est tout. Et ça me va très bien, même si c'est en train d'évoluer. La société d'aujourd'hui fait que des designers sans le moindre produit sur le marché peuvent avoir 150 000 followers sur Instagram. Et le problème est que ceux-là ont parfois plus de crédibilité que d'autres, pourtant dans le milieu depuis vingt ans. A choisir entre devenir un designer inconnu dont chacun a peut-être un objet chez soi et une star d'Instagram, j'ai fait mon choix. " Qu'est-ce que cela vous fait d'inscrire votre nom au palmarès des Designers de l'année ?C'est incroyable, génial. Je ne m'y attendais pas, j'étais curieux de savoir qui allait être sacré cette fois-ci. C'est vraiment un boost. Je suis très content de succéder à Unfold, un duo très novateur, mais surpris. Je l'ai appris à l'aéroport, alors que j'étais stressé parce que j'allais rater mon vol. Et soudain, je n'ai plus trop pensé aux 400 personnes qui faisaient la file devant moi... Vous n'êtes pourtant pas franchement porté sur les récompenses individuelles... Non, pas du tout. Même participer à des concours, ce n'est pas mon genre. Quand ça arrive, je ne le fais que pour les sociétés avec lesquelles je collabore - recevoir un award, ça peut aider. Ici, la récompense concerne mon boulot en général, donc mes clients, et tous ceux avec qui j'ai collaboré, ont des raisons d'être contents. Bien sûr, c'est un processus collectif, mais quand même c'est vous, personnellement, qui êtes célébré... Même si je constate une tendance à la starification, avec le show que certains font sur Instagram, le design ne se fait jamais seul. Nous ne sommes pas des artistes, qui peignons une toile dans notre coin. Et si quelques-uns y parviennent, ce sont toujours des produits de niche. J'aimerais bien en être capable, souder des pièces moi-même comme Tom Dixon, il y a trente ans, mais je pense que ma force, c'est plutôt de rencontrer des sociétés, d'appréhender leur vision, et d'aboutir, ensemble, à quelque chose qui tienne la route. Votre vision est assez éloignée de celle du design-artiste, en vogue pour l'instant... Pourtant j'aime ça. J'ai réalisé des choses chez moi, en solo, mais rester 7 jours sur 7 à la maison, ça ne me convenait pas. J'ai besoin de contact, d'interactions, d'apprendre des choses, d'accompagner des experts dans leur métier. C'est pour cela que je suis si bien chez Recor, au milieu des différentes équipes. Je peux aller trouver des prototypistes, leur parler, leur poser des questions, rechercher des solutions avec eux, les challenger. C'est en groupe que l'on fait grandir les produits. Il ne s'agit d'ailleurs pas que des objets finis, il y a aussi la présentation, le management, la stratégie, etc. Votre conception du design a-t-elle changé avec le temps ?Elle a évolué, et évolue constamment depuis... le début. A 3 ans, j'étais incollable sur les noms de voitures, modèles et marques ; c'était mon jeu préféré. Je me suis créé un catalogue visuel dans ma tête, pour savoir comment les reconnaître entre elles - inconsciemment, il était donc déjà question de design. En grandissant, le secteur automobile m'intéressait toujours, mais c'était plus un rêve d'enfant. On me disait que c'était irréaliste. Le design, personne ne savait trop ce que c'était, c'était comme dire que tu veux devenir astronaute ou rock star. Moi, je dessinais tout le temps, dans mes carnets, bouquins ou manuels scolaires, et j'ai commencé à faire les intérieurs, tableau de bord, poignées, volant, j'aimais aller dans le détail. De là, je me suis demandé pourquoi ne pas tenter autre chose ? Et j'ai fait des chaussures, des vélos, puis des chaises, etc. Je me suis simplement rendu compte que ce métier allait bien au-delà de l'automobile et que je ne voulais pas me sentir coincé dans un seul domaine.C'est l'héritage du Bauhaus qui motive votre inscription à La Cambre ?Oui, j'étais à fond dedans. J'avais lu des choses sur le sujet, j'avais déjà observé et apprécié les architectures, la géométrie pure, les formes fondamentales. Certains cours sont d'ailleurs proches. Par certains aspects, la formation est très théorique, mais elle donne une base à utiliser dans tous les domaines. A titre personnel, j'ai évolué chaque année, un peu à ma manière, et ce n'était pas nécessairement celle voulue par les profs : on a eu beaucoup de clashs, mais je pense qu'ils étaient nécessaires. Cela m'a fait grandir. Vous n'avez pourtant pas l'air d'avoir une personnalité très conflictuelle... J'avais une vision, et elle était souvent différente de celle des profs - qui, la plupart du temps, avaient raison. Et puis, j'ai découvert Dieter Rams, avant même qu'Apple ne s'en inspire tant. J'ai pensé : " C'est génial ! Enfin, quelqu'un a défini les dix principes de base du " bon design " ! " Et j'ai commencé à suivre ces règles avec acharnement. J'étais convaincu que si je commençais un travail et qu'un autre designer, lui aussi rompu à l'enseignement du Bauhaus et aux principes de Dieter Rams, devait l'achever, il aboutirait exactement au même résultat que moi. Puis j'ai fini par me sentir enfermé dans toute cette théorie. Même en trouvant ces objets " parfaits ", j'étais trop obnubilé par les règles et ça les rendait académiques, pas assez spontanés. Il y manquait ma personnalité. C'est ce qui vous a poussé à effectuer un stage chez Bram Boo ?Je suis arrivé chez lui une semaine après qu'il ait été élu Designer de l'année. J'ai grandi à Alken, lui est à Saint-Trond, à 7 minutes de chez moi à vélo. Je ne comprenais pas exactement son style, mais je me disais tout de même " Waouh ". Je voyais la fonctionnalité des objets, qu'il allait exploser puis ré-assembler. Et c'est un peu ce que je faisais aussi. Donc la façon de bosser n'était pas la même, mais il y avait des similitudes. Lui, il savait s'exprimer, c'était un fils d'artistes. D'ailleurs j'ai travaillé avec son père, Bram Bogart. Et ça, ça m'a ouvert les yeux ; j'avais tout à ma portée, je n'arrivais simplement pas à l'exprimer. Et un an plus tard, j'ai fait les luminaires Siblings. J'y ai mis tout ce que j'avais en moi, la passion pour les formes, la technique, la culture que j'avais acquis...Et une fois sorti des études ?J'ai fondé mon studio, j'ai essayé de démarcher des sociétés, avec pas mal de naïveté. Je voulais tenter ma chance. Beaucoup de portes se sont fermées. Le problème, c'est qu'il faut de l'expérience, mais personne n'est prêt à te donner ta chance. J'ai constamment planché sur des objets et des projets personnels, mais il fallait vivre et financer les prototypes, donc j'ai cherché un job dans un domaine qui me passionnait: l'éclairage. J'ai travaillé pendant quelques années chez Philips, où j'ai appris énormément. Tout ceci en combinaison avec mon studio, les soirs et les week-ends. A un moment, j'ai senti qu'il fallait que je parte pour avancer, j'avais trop de projets en cours pour combiner les deux. Les Siblings, c'était déjà une prouesse technique... J'aime aller plus loin, peu importe la matière, le verre, le métal, le marbre, le bois, et je le fais toujours. Les Siblings, c'est de la poésie technique à mes yeux. J'y ai combiné des mois de recherche avec une ligne pure. Le résultat est simple, mais le processus était énorme. J'ai adoré m'impliquer dans cet objet. Aujourd'hui, c'est cette technique personnelle qui me donne la base pour l'évolution de mes autres projets. Comment jugez-vous votre progression ?J'ai toujours été très exigeant envers moi-même. Parfois, je m'interrogeais : " Pourquoi suis-je encore ici ? Je devrais aller plus vite. " Je suis tombé plus souvent que je ne suis resté debout. J'avais investi tout ce que j'avais, argent, énergie... La motivation est venue des collaborations, des projets et des présentations. Souvent, on oublie les efforts qu'on a mis pour arriver à un certain point. Je suis donc heureux de mon évolution, j'ai compris que tout prend du temps. Avez-vous douté de votre carrière dans ce secteur ?Non, jamais. Mais j'ai dû me couper de tout ce qui était moins important, notamment mes hobbys. Mon saxophone est juste là, je l'adore mais j'ai laissé tomber, trop chronophage. Avant, je faisais de la planche à voile tout l'été, maintenant, je travaille. Ce sont des sacrifices, des choix compliqués, mais je ne les regrette pas. Je devais me donner les moyens de réussir.Cette haute exigence envers vous-même, c'était le seul salut pour durer dans le milieu ? J'en ai vu se casser la figure et tout arrêter. Mais moi, je ne peux pas, c'est ça que je veux faire. Bien sûr, à certains moments, on est seul face à soi-même et on se demande si on va y arriver. Et puis, les feed-backs positifs arrivent. Des bons retours du secteur, les médias qui s'intéressent à vous, une invitation en tant que guest d'honneur à BAD (Belgium Art and Design) ou à la Triennale du Design à Londres, une autre pour faire partie de la délégation belge à Milan... Et ça repart. Prendre de l'énergie, donner de l'énergie, je crois que j'ai trouvé mon équilibre. Grâce aussi à des clients, comme Quincalux, qui sont très importants pour moi - on a vite été sur la même longueur d'ondes, on se fait confiance. Mais j'en veux encore plus. Ce n'est pas un job, c'est une façon de vivre. On en arrive enfin à l'aventure Recor... Un jour, j'ai eu un appel d'un chasseur de tête, qui prospectait pour un fabricant de meubles à Hasselt. La rencontre s'est super bien passée mais, en pensant à Recor, je me suis dit que je ne savais même pas ce qu'ils faisaient exactement ! Et j'ai pensé : " Tant mieux, ça signifie qu'il y a du boulot pour les faire connaître. " Ça a été une décision difficile à prendre ?En tant que designer, on rêve tous d'intégrer une grosse boîte hyperconnue, mais ce n'est pas mon ambition aujourd'hui. J'adore faire ce que je fais, ici. Beaucoup de gens n'ont pas compris ma décision, on m'a dit que je mettais ma carrière en pause... Et maintenant, les mêmes reconnaissent qu'ils ne s'attendaient pas à un tel résultat. Mais je n'ai pas tout révolutionné non plus : la boîte tourne sans moi depuis presque septante ans, j'ai d'abord dû faire mes preuves. C'est un grand projet, avec une grande équipe.