Comment anime-t-on un patrimoine riche d'authentiques icônes du XXe siècle ? Quelles limites poser, comment organiser la pérennité et la transmission, quelles implications en termes de légitimité ou de filiation ?
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Comment anime-t-on un patrimoine riche d'authentiques icônes du XXe siècle ? Quelles limites poser, comment organiser la pérennité et la transmission, quelles implications en termes de légitimité ou de filiation ? En l'absence des principaux intéressés, nous avons tenté un tour de la question à travers une série de rencontres, entretiens et récits, hasards et belles histoires, vécues par les gardiens de la mémoire.Pierre Paulin (1927-2009) : "Il m'a appris l'excellence"Il a hérité de son père ce regard intense et cette distance tranquille. Malgré l'effervescence autour de son paternel depuis la sortie du livre de Nadine Descendre, Pierre Paulin. L'homme et l'oeuvre (Albin Michel), et à l'annonce de la rétrospective qui lui sera consacrée prochainement à Paris (*), Benjamin Paulin, auteur-compositeur passé du rap à la pop, garde les pieds sur terre. Son objectif : redonner vie, avec l'aide de Maïa, sa maman, aux centaines de dessins et prototypes laissés par son papa. Et ce à travers une structure baptisée Paulin, Paulin, Paulin. "Elle a pour vocation de mettre en lumière la créativité de mon père, l'acuité de son regard et sa liberté d'esprit, explique le trentenaire. Nous souhaitons insuffler de la cohérence entre les différents éditeurs et accompagner toutes les initiatives - livres, expos, etc." Comment expliquez-vous ce regain d'intérêt pour ses meubles ? Ils incarnent la modernité. C'était un visionnaire. Il a été le premier à utiliser des toiles de maillot de bain en Stretch pour recouvrir les assises en mousse. Et l'un des premiers à concevoir, dans les années 60, du mobilier "organique" ou à travailler, dans les années 70, sur le concept de modularité. Il a toujours eu plusieurs longueurs d'avance. Il se définissait comme une queue de comète de l'ère fonctionnaliste. Il était aussi rigoureux dans la réalisation des meubles que novateur et joyeux dans les couleurs, les textures et le design. Votre père se considérait-il comme un artiste? C'est un mot qu'il détestait. Néanmoins, son oeuvre est irrésistiblement artistique. A l'origine, il se rêvait sculpteur. Mais, un jour, en travaillant, il se blesse et doit renoncer à sa vocation. Virtuose du crayon, il se tourne alors vers le design. Mon père avait le talent de visualiser instantanément l'objet en 3D et de le reproduire sur le papier. Il ne s'arrêtait jamais. Le mot "passe-temps" ne faisait pas partie de son vocabulaire. Dans notre maison de famille, il était perpétuellement en mouvement. Quand il ne coupait pas les arbres, il sculptait la roche, bricolait ou inventait des objets. Entre nous, la communication passait non par le dialogue, mais par le "faire". Cela dit, je me souviens de quelqu'un de tendre et attentionné. Y a-t-il d'autres valeurs qu'il vous a transmises ? Ado, je me rebellais contre son intransigeance, mais je reconnais qu'il m'a appris l'exigence, même si ce n'était pas toujours facile de répondre à son désir d'excellence. Le laisser-aller était sa hantise. Mais je dois admettre qu'il a forgé mon goût pour les belles choses, intemporelles, loin du superflu ambiant. Jules Wabbes (1919-1974) : la femme derrière l'hommeC'est bien volontiers que Marie, la veuve de Jules Wabbes, accepte d'aborder avec nous l'héritage de son illustre époux - mais pas par téléphone. "Passez plutôt à la maison", a-t-elle immédiatement proposé. Et l'on ne s'est pas fait prier.Direction la splendide bâtisse du XIXe que son Jules lui avait aménagée. Garni de ses plus belles créations, l'endroit est le nirvana des collectionneurs. "Ces pièces valent beaucoup d'argent mais je ne les ai pas vendues, puisque je vis toujours dedans !", plaisante la pétillante octogénaire, qui avec son charme et son énergie, paraît allègrement vingt ans de moins. Elle aura élevé des chevaux, travaillé des années pour Le Soir, réalisé d'innombrables portraits et 200 livres pour enfants. Mais reste aussi la femme à qui l'on doit la pérennité de l'oeuvre Wabbes. "Aujourd'hui, précise-t-elle, c'est ma fille, historienne de l'art et écrivain, qui a repris l'héritage en charge - j'avais tout gardé, ses archives, même ses agendas, et j'étais bien contente qu'elle se propose. Moi, je m'occupe des aspects pratiques des rééditions, selon deux principes : respect et mémoire." Et ce n'est pas une mince affaire, car la licence Wabbes connaît un véritable boom de rééditions depuis 2010. "J'ai géré General Decoration pendant trente-cinq ans, j'ai détesté ça. J'ai tout cédé à Vincent Collet, qui s'est vraiment inscrit dans cette recherche d'excellence - contrairement à d'autres qui m'ont déjà proposé des horreurs. Je me suis parfois battue pendant des années." Dépositaire de l'esprit Wabbes, elle aura chèrement gagné ce droit de refuser les projets ineptes. A sa mort en 1974, son époux n'est plus propriétaire de son propre travail, et Marie se retrouve sans un franc, avec la maison à payer et quatre enfants. "J'ai alors vendu tout ce que j'avais, mes chevaux, mes tableaux, et j'ai finalement pu racheter ses droits d'auteur avec l'argent des miens. Sinon ils auraient pu faire n'importe quoi." "Vous avez faim ?", demande-t-elle, soudain. Pas trop. "Eh bien vous aurez une petite omelette et puis c'est tout !" Un déjeuner sommaire mais délicieux, pain maison et oeufs du poulailler, dégusté sur la magnifique table en bois de bout qui décrocha la médaille d'or à Milan, en 1960. "Bien sûr, les gens poussent des cris quand on mange dessus, sourit-elle. Mais c'est fait pour, vous savez !"Andrée Putman (1925-2013) : "Il fallait donner un sens à tout ce qu'elle avait bâti. On ne savait pas ce qu'allait devenir son bureau après elle."Olivia Putman, qui succéda à sa mère Andrée, "la grande dame du design français", à la tête du studio familial en 2007, nous commente cette citation tirée d'une interview de Business O Féminin (mars 2014)."La pérennité de l'oeuvre était acquise, mais à un niveau plus pragmatique, il fallait encore assurer celle de la société. Ça faisait longtemps qu'elle voulait que je la rejoigne, moi je n'en avais pas envie. Puis c'est arrivé un matin sans être prévu, c'est ce qui rend l'histoire magique, rien n'était préparé. On m'attendait au tournant, et je n'ai pas voulu créer de rupture, pour m'inscrire dans ce goût intemporel qui signe les oeuvres du studio Putman. Des gens très proches pensaient que l'affaire ne pouvait appartenir qu'à ma mère, mais cela a très vite pris du sens et est devenu évident. Je n'ai ressenti aucune pression ; dans sa grande ouverture d'esprit, elle n'avait laissé aucune instruction, c'est le genre de preuve qui donne des ailes. Et les clients sont restés fidèles. Aujourd'hui, le bureau connaît une activité créative très mouvementée, tout en faisant vivre l'oeuvre de ma mère, en la replaçant dans une histoire plus large, qui raconte le style français. J'ai la chance d'appartenir à une véritable famille, très peu d'autres studios connaissent ce genre de passation."Mogens & Flemming Lassen (1901-1987 et 1902-1984)By Lassen en 4 termes INOPINÉ Dans le cadre d'un travail pour son bac, à la Copenhagen Business School, la jeune Nadia Lassen souhaite obtenir des informations sur la société Vipp. Face à son manque de coopération, elle reporte son attention sur les chandeliers Kubus, alors produits par son oncle Søren, et découvre l'oeuvre de son prolifique arrière-grand-père, Mogens Lassen, architecte, designer et inventeur de l'objet. CAMIONNETTE Décidée à faire revivre les créations de son aïeul mais ne sachant trop par où commencer, Nadia effectue une demande auprès de la Bibliothèque nationale des arts pour obtenir une copie de ses travaux. Quand on lui répond que la somme de documents "pourrait remplir une camionnette", elle comprend qu'elle est dans le bon. COMBINAISON Co-propriété de Nadia et de son oncle, By Lassen renforce sa dimension familiale en 2012, en impliquant dans le projet la famille du cadet de Mogens, Flemming, lui aussi architecte, et se retrouve ainsi à la tête d'une "fantastique collection combinée", signée par les deux frères. Le label se lance à l'assaut des marchés internationaux en 2014. JACOBSEN Mogens et Flemming Lassen ont tous les deux côtoyé le grand Arne Jacobsen, et ce dès l'école primaire de Naerum en 1910. Si Flemming collaborera ensuite régulièrement avec le maître, la légende veut que ce soient les Lassen qui parvinrent à convaincre le jeune Jacobsen de préférer l'architecture à la peinture. On les en remercie. Isamu Noguchi (1904-1988) : Rien au hasardNé en 1904 à Los Angeles, l'artiste américano-japonais Isamu Noguchi grandit au Japon mais s'installe à New York à 20 ans. Il se fixe dans le Queens, où il vit et travaille, dès les années 60. Quand il rachète le bâtiment industriel en face de son studio, c'est d'abord pour en faire un entrepôt, puis héberger une fondation dont il a lui-même établi les statuts, ainsi que le Noguchi Garden and Museum, dont il va jusqu'à dessiner les plans. Il investira près de trois millions de ses propres dollars dans le projet. Lors de l'inauguration en 1985, il devient le premier sculpteur majeur depuis Rodin à connaître les honneurs d'un musée de son vivant - sans vanité, le geste est celui d'un solitaire foncièrement suspicieux, désireux de préserver et d'exposer une oeuvre qu'il continuera à alimenter en nouvelles pièces jusqu'à sa mort, trois ans plus tard. De nos jours, le Noguchi Museum rassemble des centaines de créations de cette figure-clé du modernisme organique - sculptures, maquettes, mobilier... - mais accueille aussi ateliers et expos temporaires, dont la première consacrée à un artiste autre que le maître, l'installation Tea Ceremony du plasticien Tom Sachs, visible jusqu'au 24 juillet prochain. www.noguchi.orgCharlotte Perriand (1903-1999) : à la barrePar un curieux soubresaut de l'histoire, des designers aux relations parfaitement cordiales de leur vivant voient parfois leur production faire l'objet de polémiques, et leurs héritiers se bagarrer jusqu'aux barres des tribunaux. On se rappelle notamment le litige déclenché en 2005 par l'expo sur Charlotte Perriand au Centre Pompidou - où la fille et héritière unique de la célèbre designer, Pernette Martin-Barsac, s'était étranglée en découvrant que sur les cartels de certaines oeuvres, dont la bibliothèque Tunisie, les ayants droit de Jean Prouvé revendiquaient une part active dans le processus créatif. Déterminée à faire reconnaître l'unique maternité des pièces créées par sa mère, elle engagea une action en justice contre les éditeurs d'un livre reprenant les infos erronées, la SARL Bergerot de la Galerie Patrick Seguin et la société de droit américain Sonnabend Gallery. Ce n'est qu'en rendant l'arrêt du 15 février 2012 que la cour d'appel de Paris trancha finalement en faveur de Pernette Martin-Barsac, et referma sept années de bataille juridique opposant deux icônes du design français.Roger Tallon (1929-2011) : aux bons soins des arts décoCréateur français parmi les plus prolifiques de l'après-guerre, pionnier du design hexagonal dont les oeuvres cultes jalonneront toute la seconde moitié du XXe siècle, Roger Tallon a choisi de faire don de l'ensemble de ses archives aux Arts décoratifs, en 2008, pour que "son travail et son savoir puissent être mis à disposition du public et des chercheurs et communiqués au plus grand nombre". De la TV au TGV, de l'horlogerie à l'électroménager, son oeuvre jette des ponts inédits entre production industrielle et art contemporain, et tous les dessins, plans, notes ou photographies qui composent ce "réservoir d'idées et de recherches" sont ainsi devenus propriété du musée parisien, où une salle éponyme lui était déjà réservée. Forte de cet estimable patrimoine, l'institution a mis en ligne plus de mille images issues de ces archives, et s'apprête à célébrer ce génie créatif avec une expo (*) dont on ne manquera pas de reparler en septembre prochain. Charles et Ray Eames (1912-1988 et 1907-1978) : "Notre job ? Restituer l'expérience."Entretien avec Eames Demetrios, petits-fils de Charles et Ray, directeur du Eames Office. Qu'est-ce qui plaît encore, cinquante ans après ? Quel était leur secret ? C'est beau, confortable, fonctionnel, il ne faut pas savoir qui ils étaient pour apprécier leur mobilier. Ils considéraient le job de designer comme celui d'un hôte, qui doit anticiper les besoins de ses invités. Quand avez-vous décidé de vous impliquer personnellement ? A la mort de ma grand-mère, j'ai réalisé un film sur la fermeture de leur studio et durant le processus, qui a duré six mois, j'ai réalisé que j'en savais plus que ce que j'imaginais. Quand ma mère a hérité de tout, j'avais conscience qu'elle avait besoin d'aide; il restait énormément à faire. Comment décidez-vous de ce qui peut ou non sortir sur le marché ? Mon boulot consiste à restituer une expérience et à la rendre appréciable, encore et encore. Selon les études, les populations européennes ont grandi de dix centimètres en un demi-siècle, alors nous avons rehaussé certaines assises, de 41 et 43 cm. Vous savez, ils avaient mis au point certaines des chaises les plus prisées de tous les temps, et parvenaient tout de même à vouloir les améliorer. La chaise DSX devait son nom au piétement en X, jusqu'à ce qu'ils se rendent compte qu'une structure en H présentait plus d'avantages. Et ils l'ont modifiée, tout en gardant le nom, au grand dam des puristes. Vous n'avez jamais eu peur de franchir la ligne rouge ? Si, mais dans ce cas, on s'arrête là. Quand on nous dit "vous ne savez pas ce que Charles et Ray auraient fait", en fait, on le sait. Ils nous ont demandé de poser ces choix, sinon ils auraient écrit à ma mère, à Herman Miller et à Vitra, pour demander le gel de leur oeuvre à leur mort. Mais ça n'aurait eu aucun sens. Charles disait toujours que le design était un processus dynamique, il n'aurait pas compris que l'on continue à utiliser des colles toxiques au lieu d'équivalents plus écologiques. Le Corbusier (1887-1965): Une oeuvre qui se suffit à elle-mêmeTrois questions à Michel Richard, directeur de la fondation.Comment la Fondation Le Corbusier est-elle née ? Elle a été créée par Le Corbusier. N'ayant pas d'héritiers, il souhaitait que ses archives et collections ne soient pas dispersées, et qu'un organisme diffuse la connaissance autour de son oeuvre après sa mort. Au-delà de cette question de transmission, notre principale mission est de veiller au droit moral sur son travail, à s'assurer que son oeuvre architecturale soit préservée, que son oeuvre plastique ne soit pas dénaturée ou contrefaite - et à gérer ses droits d'auteur. Quel est l'avantage principal de ce mode de fonctionnement ? Avant tout celui d'une gestion collégiale, au nom de l'intérêt général et non d'intérêts privés ; toutes les décisions sont prises par le conseil d'administration sur l'avis de comités d'experts. On ne peut prétendre parler "à la place" de Le Corbusier et son oeuvre se suffit à elle-même, d'ailleurs elle n'a pas besoin d'être "enrichie" par ceux qui ont la charge de veiller sur elle. Selon quels principes tranchez-vous les questions les plus ardues ? Il y a évidemment des débats : la conservation du patrimoine en général et la préservation/restauration d'une oeuvre architecturale de la modernité suscitent forcément des réflexions et des discussions, d'où l'intérêt de débats et de décisions collectives, étayées par nos archives, qui apportent un témoignage direct de l'auteur. Il n'y a pas de doctrine intangible mais un examen au cas par cas de chacun des projets. En matière de restauration d'oeuvres architecturales, nous appliquons le principe "dans le doute, abstiens-toi" qui nous semble un bon compromis, en attendant que la science ou la recherche nous permette d'éclairer certaines décisions. Ettore Sottsass (1917-2007): Retour à l'usineDans certains cas, la valorisation d'un patrimoine et la réalisation de voeux posthumes sont le fait d'éditeurs - et l'un des exemples récents les plus frappants fut la collection Ettore Sottsass de Kartell. Huit vases, tables et tabourets à l'esthétique inimitable, volumes post-futuristes et éclatantes couleurs pop, conçus en 2004 mais jamais mis en production à cause d'un degré de sophistication inaccessible à l'époque. PDG de Kartell, Claudio Luti s'est évidemment félicité de leur arrivée sur le marché : "Je suis convaincu que le maestro aurait été enthousiaste de nous voir donner vie à ses objets, qui sont reconnaissables entre tous. Certains connaîtront un avenir industriel et international, l'hommage à leur créateur n'en sera donc que plus durable, et concrétisera ce "retour à l'usine" qu'Ettore Sottsass souhaitait tant."