Le lieu est des plus sereins. Une grande bâtisse bourgeoise, dans un quartier résidentiel à quelques kilomètres de la capitale du Grand-Duché. C'est ici qu'est installée la Croix-Rouge luxembourgeoise, une base arrière proprette pour épauler ceux qui, sur le terrain, viennent en aide aux plus démunis. Sur la pelouse, devant cette ferme-château, se dresse assez anachroniquement une immense tente blanche. "Elle est là depuis quatre ans ; elle est un peu verte mais elle tient le coup", nous fait remarquer d'entrée de jeu Vincent Virgo.
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Le lieu est des plus sereins. Une grande bâtisse bourgeoise, dans un quartier résidentiel à quelques kilomètres de la capitale du Grand-Duché. C'est ici qu'est installée la Croix-Rouge luxembourgeoise, une base arrière proprette pour épauler ceux qui, sur le terrain, viennent en aide aux plus démunis. Sur la pelouse, devant cette ferme-château, se dresse assez anachroniquement une immense tente blanche. "Elle est là depuis quatre ans ; elle est un peu verte mais elle tient le coup", nous fait remarquer d'entrée de jeu Vincent Virgo. Cet architecte belge a travaillé plusieurs années chez Médecins Sans Frontières, pour les aspects logistiques. Aujourd'hui, il oeuvre pour la Shelter Research Unit (SRU) qui a été mise en place par les Croix-Rouge du Benelux et vise à réfléchir sur la problématique de l'abri (shelter en anglais). "Après le tsunami, fin 2004, nous avons été frappés par le nombre de solutions inadéquates en la matière, explique le docteur Christian Huvelle, lui aussi originaire de notre pays, présent de nombreuses années sur le terrain et aujourd'hui directeur de l'aide internationale à la Croix-Rouge luxembourgeoise. Nous avons constaté que ce secteur manquait d'innovations, de labellisations et de banques de données... Et nous avons proposé de mettre sur pied un centre de recherche, en 2006."Et d'observer que la catastrophe naturelle asiatique de 2004, qui coûta la vie à plus de 250 000 personnes, fut un moment charnière dans l'histoire de l'humanitaire. "Nous sommes passés de l'âge romantique - où tout un chacun qui savait bricoler partait au Burkina Faso pour construire des cabanes de fortune - à celui de la professionnalisation, analyse-t-il. Désormais, nous nous devons d'être rigoureux, presque militaires. Le romantisme, lui, a glissé vers d'autres actions telles que celles d'Amnesty International, Human Rights Watch ou WikiLeaks." Labo persoInstallé sous la tente test, Vincent Virgo en énumère les qualités et défauts. "On ne s'en rend pas compte mais tout a son importance quand on imagine un abri à envoyer aux équipes sur place. Par exemple, le polyester utilisé en Europe ne convient pas du tout car lorsque la toile est chauffée par le soleil, c'est invivable. Il y a aussi des questions sanitaires : avec le virus Ebola, on a dû recourir à davantage de matières plastiques." Armés de thermomètres et autres ustensiles de mesure, l'expert belge et ses confrères soumettent donc leur hutte témoin à diverses conditions et analysent comment elle réagit. Ils croisent ces données avec d'autres, prélevées lors de leurs voyages in situ, pour en tirer des conclusions. "Il est primordial de travailler aussi avec les bénéficiaires eux-mêmes pour les sensibiliser à mieux comprendre les enjeux d'un logement sain, insiste notre guide du jour. On ne peut par exemple pas relocaliser un village de pêcheurs dans une colline du Sri Lanka car ils vivent de la mer !" Dans la cave du bâtiment, le team de chercheurs va même plus loin. Dans un atelier qui ressemble à celui de Géo Trouvetou, ils ont bidouillé un dynamomètre et y testent pour l'instant diverses techniques pour attacher les toiles au sol ou à un arbre. "Un banc d'essai dans un labo universitaire nous coûterait les yeux de la tête. Ici, on n'est pas à la micro-virgule près... On a entre autres analysé 80 piquets de fixation, dont certains très chers qui ne sont absolument pas adaptés", raconte Vincent Virgo devant une armoire remplie d'articles. Le résultat de ce comparatif : "c'est finalement le modèle le plus standard qui fonctionne le mieux. Mais il faut le planter convenablement", résume-t-il, démonstration à l'appui. De ces observations découleront des recommandations qui seront diffusées aux équipes de l'institution et au-delà, via des fascicules et des conférences. En parallèle de ses analyses empiriques, le SRU travaille notamment, grâce à des fonds européens, et en collaboration avec des industriels et des universités, sur le projet Speedkits. L'idée : compléter le catalogue du matériel d'urgence dont dispose la Croix-Rouge ; relever les items jamais utilisés et ceux qui manquent. C'est ainsi que, par exemple, des châteaux d'eau ont été développés et dimensionnés pour pouvoir être empaquetés facilement et transportés à destination. Le SRU essaie aussi de trouver des matériaux industriels qui peuvent être détournés à des fins humanitaires. Les filets qui ombragent les cultures de tomates en Espagne servent également à préserver les populations déplacées des rayons brûlants du soleil. Penser avant d'agirLa tâche reste néanmoins complexe et les concepteurs marchent sur des oeufs. "Quand on fait une recherche sur Google sous le mot-clé "emergency shelter" (NDLR : abri d'urgence), on tombe sur un million d'images, mais 900 000 de ces propositions sont complètement irréalistes et ne prennent souvent pas en compte les techniques et ressources locales. Or ces dernières permettent de réduire les coûts de fabrication, en ne recourant pas à des chaînes d'approvisionnement trop onéreuses... Et on peut dès lors aider davantage de victimes. Regardez ces modules mis au point par Ikea, on a vu mieux en matière de résistance au feu, de durabilité, de bioclimatique et de respect des coutumes des habitants, dénoncent Christian Huvelle et Vincent Virgo. Les entreprises ont désormais voix au chapitre. Avant, on faisait des dons de façon privée. Aujourd'hui de grosses fondations et sociétés s'investissent mais diffusent des messages tronqués sur la générosité..." Le Japonais Shigeru Ban, connu entre autres pour le Centre Pompidou de Metz mais également pour ses nombreux travaux sur l'hébergement d'urgence, insiste aussi sur cet aspect spécifique du terrain qui fait qu'un module pensé en atelier et parachuté çà et là ne conviendra a priori pas."Il faut toujours aller sur place pour s'apercevoir des véritables besoins des gens, parce qu'ils sont différents selon les cultures, les climats, les sexes, etc.", explique celui qui vient notamment de signer un prototype parasismique au Népal, constitué d'une ossature en bois et d'un remplissage à base de briques récupérées dans les décombres du tremblement de terre de 2015. Les habitants peuvent, depuis lors, s'inspirer de ce modèle pour agir à leur tour. Bâtir durableDerrière ces réflexions, c'est en réalité une question cruciale du secteur des shelters qui se dessine en filigrane : doit-il offrir aux populations sinistrées des habitations momentanées qui parfois deviennent définitives, faute de moyens ? Ou est-il préférable d'investir davantage, dès l'instant zéro qui suit la catastrophe, pour proposer des logements plus durables ? Certes les tentes s'imposent dans certaines circonstances d'urgence absolue. Mais après ? C'est le credo de la Fondation française d'utilité publique Architectes de l'Urgence, créée en France en 2001 suite à des inondations dans la Somme mais qui, très vite, s'est lancée à l'international. "Nous sommes capables de reconstruire partout dans le monde. Nous envoyons quelques personnes seulement, qui se chargent de la formation locale et suivent le projet de A à Z : du concept à la finalisation du chantier", précise Patrick Coulombel, le directeur général. L'homme n'a pas sa langue en poche et n'hésite pas à défendre avec fougue son point de vue, prenant pour exemple la très problématique situation des réfugiés dans le nord de l'Hexagone. "Il est proprement scandaleux que des camps comme ceux qu'on a vus à Calais et Grande-Synthe aient pu s'installer, et de laisser ainsi des gens dans la boue. La France est capable d'offrir autre chose que ces cabanons dégueulasses." Ce constat, le Français le dresse aussi par-delà les frontières de son pays... "Quand il faut soigner des gens, on trouve cela normal d'envoyer des médecins. En revanche, n'importe qui se considère constructeur et il y a plein d'associations qui vont bâtir des unités qui ne tiendront pas six mois. Nous, nous proposons du dur au prix du temporaire." Pour le professionnel, l'important est donc de "tirer parti" du drame pour améliorer la situation de la région sinistrée, ce qui passe par une réflexion sur le bâti mais aussi sur l'urbanisme. "Ce qui a été fait à Haïti, après le séisme qui a ravagé l'île, est une aberration totale. On aurait dû en profiter pour reconstruire des villes viables et on a fait des bidonvilles de bric et de broc", confirme d'ailleurs Christian Huvelle de la Croix-Rouge. Ce point de vue est également relayé par le Chilien Alejandro Aravena, qui a reçu cette année le Pritzker Prize - la plus haute récompense en matière d'art de bâtir - et est curateur de la Biennale d'architecture qui se tiendra dès fin mai à Venise. "Le problème avec les habitations temporaires, c'est que c'est de l'argent gaspillé. Et c'est dommage", relevait-il lors d'une conférence à la University of East London l'an dernier. Et de proposer son "incremental approach" qui consiste à bâtir des ensembles de maisons dont la moitié est achevée et l'autre le sera progressivement par les habitants eux-mêmes. La technique a d'ailleurs déjà été expérimentée au Chili et au Mexique et dans une version d'habitats d'urgence après l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans. Si les approches divergent, elles rejoignent toutes une quête commune : celle de renforcer la qualité des constructions d'urgence car, comme le signale Shigeru Ban : "Souvent, ce n'est pas le séisme ou le tsunami qui tue les hommes, mais ce sont les bâtiments mal construits ou mal conçus qui se cassent et causent leur mort, et c'est là que les architectes doivent travailler pour améliorer la situation." .