Au Moyen Age, le Seigneur de Durbuy assurait la défense de son territoire à l'aide de tours d'observation carrées, disséminées dans les patelins alentour. La plupart de ces volumes en pierre furent détruits au fil des siècles mais le petit village d'Izier parvint à conserver le sien, témoin précieux d'une époque reculée. Un bien datant de 1350, aujourd'hui classé... et réanimé puisque depuis quelques années, l'architecte liégeois Pascal Dumont de l'agence p.HD (lire encadré) y a aménagé une résidence secondaire. "C'était il y a près de dix ans, se souvient-il. La Communauté française (NDLR: aujourd'hui Fédération Wallonie-Bruxelles) avait exproprié le fermier propriétaire parce qu'il n'entretenait pas le site, qui était en péril. Nous étions auteur de projet pour l'institution mais notre dossier n'avançait pas. J'ai eu l'idée d'acheter moi-même la tour et de la réhabiliter ensuite, aidé de subsides pour y créer une maison de campagne. A partir du moment où il y avait une affectation, le lieu pouvait revivre." Il faudra toutefois près de six ans à ce professionnel de la construction pour finaliser la vente, faire un certificat de patrimoine et obtenir le soutien financier permettant d'entamer le chantier.

Désormais, après de longs et lourds travaux, le donjon revit et profite à tout un chacun puisqu'il ouvre parfois lors des Journées du Patrimoine et est par ailleurs loué à des touristes, via la plate-forme Airbnb - "Au départ, je ne voulais pas que les gens viennent chez moi mais finalement, je suis ravi qu'ils puissent découvrir l'endroit. Et leurs commentaires sont élogieux."

Cette tour de garde médiévale est l'une des seules de Belgique encore debout. © Caroline Dethier

Respect et modestie

Redonner du lustre à un tel ouvrage fut toutefois une aventure, même pour ce spécialiste de la question. "En restauration, on a toujours de mauvaises surprises... mais on gère", avoue-t-il, ajoutant que pour ce dossier en particulier "tout fut surprise". Hormis la toiture, qui avait été refaite dans les années 70 à des fins conservatoires, le volume était ouvert aux quatre vents. Plus rien ou presque ne subsistait à l'intérieur. Minutieusement, à l'aide des vestiges sur place et de documents anciens, le concepteur a donc recomposé le monument, en tentant de rester le plus fidèle possible aux traits d'origine. "Je n'ai pas voulu intervenir sur la tour proprement dite par des agrandissements, des ajouts de fenêtres ou autres transformations, explique-t-il. J'ai conservé le parallélépipède initial et la tour-escalier qui lui fut annexée en 1550. Classé ne veut pas dire qu'on ne peut toucher à rien, mais il faut être attentif à ne pas faire des interventions irréversibles ou qui n'auraient pas un caractère acceptable." Extérieurement, l'empierrement en grès et calcaire fut donc "simplement" remaçonné et rejointoyé à la chaux, un matériau souple qui assure une meilleure pérennité. "Dans ce genre de projet, il faut rester humble, poursuit le professionnel. On n'a pas l'occasion d'exprimer l'ego de l'architecte."

A l'arrière, une radassière fait office de salon. Son tissu est assorti au sol en calade. © Caroline Dethier

Intérieurement, on perçoit ce même respect du trésor patrimonial, mais avec davantage de liberté, le maître des lieux ayant pensé un aménagement plus personnel - "J'y ai regroupé tous mes fantasmes et mes souvenirs de voyage, pour donner du cachet", s'amuse-t-il. La surface au sol de chaque niveau du logement fait environ 10 mètres sur 10, mais augmente peu à peu lorsque l'on monte, les murs du rez-de-chaussée étant épais de 2 mètres, ceux des étages plutôt d'1,6 mètre. Le hall d'entrée est situé au niveau de la rue, où l'on retrouve par ailleurs une cave dans laquelle Pascal Dumont s'est clairement fait plaisir en y plaçant... un bain traditionnel à vapeur tout de tadelak vêtu: "Je pars régulièrement à l'étranger et j'adore tout ce qu'on y voit en matière de sauna et hammam. J'en ai donc installé un dans cet espace au départ peu avenant. Il est très grand, on peut y prendre l'apéro ou y finir la soirée." On imagine que les clients hébergés doivent trouver l'idée plutôt sympathique.

Artisanat local... et exotique

Au premier étage, le séjour est constitué d'une grande pièce non-cloisonnée autour de l'âtre, évoquant la vie d'antan, à la campagne. Une longue table en bois, provenant de Michiels Jacques à Bruxelles (Saint-Gilles), donne le ton de la convivialité. Y répond une cuisine de collectivité en inox - "pratique, fonctionnelle et abordable" - sur laquelle on imagine bien de grandes casseroles fumantes à partager en bande. Pas de salon en revanche, mais contre le mur une radassière, rappelant ces banquettes dédiées à la sieste dans les régions du Sud. Le tissu qui la recouvre a été tissé artisanalement et se marie parfaitement au motif du sol en calades, qui évoque les rues pierreuses en Provence notamment. "C'est le revêtement d'origine, souligne le concepteur. Mais il a été refait aux deux-tiers. L'entrepreneur se demandait comment dénicher des galets identiques et je lui ai proposé de faire comme autrefois et d'aller à la rivière près d'ici les ramasser!" Aux murs, les enduits ont également été refaits selon les méthodes ancestrales, en deux couches, à l'aide de poils de vache.

Dans la chambre principale, le lit surélevé permet d'observer le paysage environnant, même couché. © Caroline Dethier

Le reste du mobilier, lui, est constitué de meubles de famille - à l'instar du grand fauteuil - ou chinés - comme ce petit dressoir XVIIe siècle repéré lors d'une vente, et dont la couleur noire a séduit l'habitant. Quant à la porte en bois qui isole cette belle pièce de la cage d'escalier, elle semble remonter à la nuit des temps. "Au niveau des détails de menuiseries intérieures, on s'est vraiment inspirés de l'ancien mais on a tout refait, avec un artisan ferronnier, puisque plus rien n'existait", précise notre guide du jour.

L'escalier à vis qui mène aux deux étages de nuit, par contre, était encore dans un état correct et ses marches ont seulement été réparées pour garder la patine séculaire. En haut, les quatre chambres, à l'ambiance un peu austère et monacale, sont décorées dans le même esprit mêlant antiquités et accents exotiques - notamment grâce à des textiles et dessins glanés sur des marchés africains. Dans la suite parentale, on repère toutefois un élément original: un lit très haut, réalisé sur mesure. "Où mettre le matelas dans un espace où il y a une cheminée, des portes et des fenêtres partout? J'ai préféré le placer au centre avec un dressing derrière, et perché pour voir le paysage même quand je suis couché", se réjouit Pascal Dumont qui, de son propre aveu, après avoir travaillé dix ans sur ce projet, s'ennuyait un peu... "J'ai donc identifié un autre bâtiment, la plus vieille maison de Huy inscrite dans les remparts de la ville, où je suis en train d'implanter un petit théâtre, une salle de musique et un foyer." Une nouvelle aventure patrimoniale qui, sans nul doute, sera encore pleine de surprises.

En quelques mots

D'abord actif dans le secteur de la restauration et de la décoration d'intérieur, le cabinet d'architecture p.HD est devenu au fil du temps une référence en matière de réhabilitation pointue de monuments reconnus. En parallèle, l'agence travaille sur des réalisations plus contemporaines, mais en conservant cet intérêt pour les matériaux ancestraux et l'artisanat. Parmi les chantiers marquants suivis par l'équipe, on peut relever Saint Barthélémy et le Grand Curtius, ainsi que les églises Sainte-Croix et Saint-Jean, à Liège. Ou encore des salles de l'hôtel de ville de Mons...

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Le lavabo en onyx de la salle de bains a été conçu sur mesure, un joli travail artisanal. © Caroline Dethier
Un peu partout, on retrouve de la déco africaine, provenant des voyages du propriétaire. © Caroline Dethier
Must de ce logement, un hammam traditionnel aménagé dans la cave de la tour. © Caroline Dethier
Dans la cage d'escalier, les petites meurtrières ont été conservées, tout comme la plupart des marches en bois. © Caroline Dethier