Gucci souffle cette année sa centième bougie. Comparée avec Delvaux (fondé en 1829) ou Louis Vuitton (1854), la maison de luxe aux origines florentines est une petite jeune. Mais un siècle, c'est tout de même assez long. La marque italienne a connu des temps heureux et des coups durs, des guerres et des querelles familiales, et a survécu. Jusqu'à un meurtre - le sujet de House of Gucci, le film du vétéran Ridley Scott avec Lady Gaga et Adam Driver qui sort ce 24 novembre dans les salles.
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Gucci souffle cette année sa centième bougie. Comparée avec Delvaux (fondé en 1829) ou Louis Vuitton (1854), la maison de luxe aux origines florentines est une petite jeune. Mais un siècle, c'est tout de même assez long. La marque italienne a connu des temps heureux et des coups durs, des guerres et des querelles familiales, et a survécu. Jusqu'à un meurtre - le sujet de House of Gucci, le film du vétéran Ridley Scott avec Lady Gaga et Adam Driver qui sort ce 24 novembre dans les salles. Le fondateur Guccio Gucci, né en 1881, a commencé sa carrière à Londres, sur la liste des employés du prestigieux Savoy Hotel. Ce qu'il y faisait précisément n'est pas tout à fait clair. Selon certaines sources, il était groom, mais d'autres prétendent qu'il a d'abord travaillé comme commis de cuisine et plus tard comme serveur. Quoi qu'il en soit, le jeune homme aurait été fasciné par le style de vie et la garde-robe des clients fortunés de l'hôtel. De retour en Italie, il travaille chez Valigeri Franzi, une marque de bagages fondée en 1864, le plus ancien spécialiste d'articles en cuir du pays, fournisseur officiel des familles royales d'Italie, de Grèce, d'Autriche et d'Egypte. Plus tard, il lance son propre atelier, spécialisé dans les selles et les accessoires en cuir pour les cavaliers et ouvre un premier magasin en 1921. Il aime se présenter comme un riche aristocrate descendant d'une vieille famille. "Mais ce n'était que des cordonniers", confiait Jenny Gucci, membre de la famille par alliance, à Vanity Fair il y a un quart de siècle. Le patriarche a quatre fils, dont trois avec sa deuxième épouse, Aida. C'était, à ce qu'il paraît, un père méchant, un tyran qui aimait monter ses enfants les uns contre les autres, avec succès. C'était aussi un homme d'affaires particulièrement malin, passionné par l'artisanat et doté d'un instinct infaillible. Lorsque l'importation de cuir vers l'Italie est stoppée en 1936 par un boycott de la Société des Nations (futures Nations Unies), il fabrique des valises à partir de chanvre beige, imprimé de petits diamants brun foncé: le premier motif du label reconnaissable. Au fil des ans, GG crée toute une gamme de symboles qui sont toujours associés à la griffe: les mocassins ornés d'un mors, le sac Jackie avec sa poignée en bambou, la bande rayée vert et rouge. L'entreprise ne devient toutefois vraiment florissante qu'après la Seconde Guerre mondiale, et alors surtout grâce à deux fils de Guccio, Aldo et Rodolfo, même si ce second a d'abord tenté d'être acteur. Mais, choisi pour quelques films, il ne fit jamais vraiment carrière. Pendant que Rodolfo tentait de conquérir Cinecittà, Aldo partait aux USA, ouvrant des boutiques à New York, Palm Beach et Beverly Hills. Guccio Gucci décède en 1953, deux semaines à peine après l'ouverture du magasin new-yorkais. Sa disparition est suivie d'une période d'internationalisation et de déploiement, avec des boutiques à Londres, Tokyo et Hong Kong. Rodolfo revient alors dans l'entreprise familiale et soigne les relations de la maison avec Hollywood. Bette Davis, Katharine Hepburn, Elizabeth Taylor et Sophia Loren sont toutes clientes, tout comme Peter Sellers et Ronald Reagan. Audrey Hepburn porte d'ailleurs un foulard en soie et des mocassins de la marque dans le film culte Vacances romaines. Et puis, il y a aussi Grace Kelly, qui arbore un foulard à motifs fleuris, conçu spécialement pour elle, lors de son mariage de conte de fées avec le prince Rainier de Monaco. En 1983, Rodolfo décède des suites d'un cancer. Son unique héritier, Maurizio, 34 ans à l'époque, n'a jamais travaillé pour la maison. Il hérite du jour au lendemain de la moitié de l'empire. Au grand désarroi des fils d'Aldo, plus nombreux et recevant donc beaucoup moins de parts, alors que, plus âgés, ils sont plus impliqués que leur cousin dans l'entreprise. La chute de la maison est en marche... Maurizio fait renvoyer son oncle en tant que président. Aldo, alors âgé de presque 80 ans, est à la même période condamné pour fraude aux Etats-Unis - il a été vraisemblablement trahi par Paolo, un de ses fils. Maurizio écrème aussi la production, qui passe de 22 000 à 5 000 articles, ainsi que les points de vente et le personnel. Il supprime des licences et des franchises et déménage le siège de Florence à Milan. Les revenus plongent et la société se retrouve au bord du gouffre. En 1989, Maurizio réussit à se défaire pour de bon des membres de sa famille, querelleurs et amers. Ils vendent leurs parts à un fonds d'investissement à Bahreïn, Investcorp. Aldo Gucci a été le dernier à céder ses parts. C'était comme s'il avait vendu son âme. Il meurt peu après. La même année, Maurizio installe l'Américaine Dawn Mello comme directrice artistique. La patronne du grand magasin Bergdorf Goodman emmène avec elle toute une équipe, et notamment Tom Ford, encore inconnu, comme développeur de la mode féminine. Gucci, une marque d'accessoires, s'était lancée dans le prêt-à-porter à la fin des années 70, d'abord seulement pour le marché américain. La marque était alors pionnière, Prada et Louis Vuitton ne commenceront que plusieurs années plus tard leurs collections de vêtements.La restructuration dure plus longtemps que prévu. Investcorp panique. En 1993, Maurizio est remercié. Après plus de 70 ans, la famille perd son royaume pour de bon. Dawn Mello, décédée en février dernier, revient alors chez Bergdorf et Tom Ford est promu directeur artistique. Son premier défilé, pour l'automne 95, avec les tops Amber Valetta, Kate Moss, Helena Christensen et Shalom Harlow, s'avère un coup dans le mille. Pour la première fois, Tom Ford fait de Gucci une marque de mode qui compte. Il lui confère aussi une bonne dose de sex-appeal. Maurizio Gucci, lui, est abattu devant son bureau à Milan, le 27 mars 1995, à seulement 46 ans. L'homme qui a perdu son entreprise aurait été tué à la demande de son excentrique ex-femme, Patrizia Reggiani. Condamnée à vingt-six ans de prison, celle-ci a été libérée récemment, après dix-sept années. Elle a souvent reconnu qu'elle détestait Maurizio, mais a toujours nié avoir commandité son assassinat. Toute cette histoire est racontée dans House of Gucci. Le film a été conçu sans la collaboration de la marque, même si elle a prêté à la production des vêtements et accessoires. Sans les Gucci en train de s'étriper, la maison grandit à un rythme soutenu. Mais les drames se poursuivent. A la fin des années 90, c'est comme si tout le secteur du luxe se jetait sur la société. D'abord, c'est Prada qui prend une part de 9,5%. C'est ensuite au tour de Bernard Arnault, du groupe de luxe LVMH, d'accumuler les actions. Grâce à une série de transactions secrètes, l'homme d'affaires parvient à 34,4% des parts et fait une tentative de prise de contrôle. Mais celle-ci est déjouée: François Pinault, éternel rival d'Arnault, fait son apparition et, le 10 septembre 2001, Gucci devient une composante de Pinault Printemps Redoute, l'actuel Kering. Trois ans plus tard, un clash survient entre Tom Ford et le camp Pinault. Le créateur quitte le navire. Après une courte période de transition avec les créateurs Alessandra Facchinetti et John Ray, c'est Frida Giannini qui prend les rênes. Elle était déjà responsable de tout le département accessoires. Mais comme directrice artistique, elle fait peu de bruit, n'étant pas une bête de scène comme Tom Ford, et pas autant branchée sur le sexe. Pas de poils pubiens taillés en G dans ses campagnes. Elle part en 2014, en même temps que le CEO Patrizio di Marco, son mari. Elle est cependant remplacée par son fidèle bras droit, Alessandro Michele, qui y est à ce poste depuis douze ans déjà. Erudit et excentrique, l'homme ne perd pas de temps: en cinq jours, il sort de sa manche une collection complète Homme, avec des jeunes garçons volontairement anti-machos dans de frêles blouses. Son premier défilé Femme, se déroulant un peu plus d'un mois plus tard dans une gare de fret désaffectée, est impeccable. Le Gucci que nous connaissons aujourd'hui est né: un mastodonte maximaliste et un rouleau compresseur culturel, qui mélange l'héritage semi-aristocratique de la griffe avec Donald Duck, des bébés dragons et des tonnes de glamour hollywoodien. Alessandro Michele, et son CEO Marco Bizzarri, ont depuis battu à peu près tous les records dans le secteur du luxe, faisant plus que doubler le chiffre d'affaires annuel et presque quadrupler les bénéfices. "Ce centième anniversaire est pour moi une occasion de témoigner de la vitalité inépuisable de Gucci qui, année après année, n'a jamais cessé de renaître", déclarait Michele récemment. Bref, le centenaire se porte bien, merci. Une capsule anniversaire A l'occasion du centenaire, Alessandro Michele a spécialement créé une collection capsule, inspirée par la musique: les articles sont ornés de citations de chansons dans lesquelles Gucci est nommé. Les archivistes de la maison ont comptabilisé 22 705 références à la griffe dans la musique pop entre 1921 et aujourd'hui. La collection est vendue dans une série de magasins pop-up à Paris, Londres, Milan et Berlin.