La mode fait sa petite révolution, pas tant pour le plaisir mais parce qu'il faut bien nourrir la bête, laquelle a le visage d'Instagram, de Twitter, de Snapchat, des réseaux sociaux et de tous les médias confondus. Or, le défilé, cette acmé de la saison, est le moment parfait pour jouer la carte de l'intime, expérimenter l'élitisme, créer un lien particulier presque sur mesure avec ses hôtes et du coup marquer planétairement les esprits, c'est-à-dire faire le buzz pour mieux provoquer l'acte d'achat, de préférence simultané.
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La mode fait sa petite révolution, pas tant pour le plaisir mais parce qu'il faut bien nourrir la bête, laquelle a le visage d'Instagram, de Twitter, de Snapchat, des réseaux sociaux et de tous les médias confondus. Or, le défilé, cette acmé de la saison, est le moment parfait pour jouer la carte de l'intime, expérimenter l'élitisme, créer un lien particulier presque sur mesure avec ses hôtes et du coup marquer planétairement les esprits, c'est-à-dire faire le buzz pour mieux provoquer l'acte d'achat, de préférence simultané. En mars, en digne chef de file, la maison Chanel frappait fort. Elle plaçait ses 3 000 invités front row (photo), ce qui en vocabulaire Fashion Week signifie qu'il n'y a qu'une seule rangée de sièges, que contrairement à l'étiquette habituellement en vigueur dans le milieu, tous sont logés à la même enseigne, aux meilleures places. Tous V.I.P. donc, peu importe que l'on soit actrice, journaliste, socialite, acheteur, blogueur, cliente ou influenceur, tous assis sur une chaise Napoléon dorée avec galette beige en un sitting plus démocratique que jamais. Dans un autre genre, six mois plus tard, Christelle Kocher pour son label Koché s'installait au coeur des Halles, à Paris, avec son architecture " d'aspect brutaliste ", ses escalators, ses commerces, ses sorties de métro. La créatrice française faisait ainsi défiler sa collection en public, floutant les frontières, mélangeant les mondes et donnant à voir ses vêtements urbains " dans une ville non transformée par un excès de mise en scène, avec juste un décalage qui crée une émotion, de la poésie ". Chez elle aussi, chacun était very important, même les badauds, nul besoin de carton d'invitation - le moyen de se démarquer dans un univers ultraconcurrentiel. D'autant plus que l'ère de l'immédiateté a sonné, conséquence de l'instantanéité consumériste chère à Internet. La griffe britannique Burberry est l'une des premières à avoir franchi le pas. Lors de la Fashion Week de septembre, elle dévoilait ses collections sans tenir compte de la saison, plus d'automne-hiver ni de printemps-été, la faute à la mondialisation et au réchauffement climatique. Elle présentait en même temps ses lignes Homme et Femme, sans distinction de genre. Et surtout, elle les proposait illico à la vente, en boutique et sur son site, dès la fin de son show, visible sur le Web, posant ainsi les fondements de ce que l'on appelle désormais le " see now, buy now ", voire le " ready to buy ". Soit la possibilité d'acheter directement ce qui vient d'être montré sur le podium, sans devoir patienter plusieurs mois, délai indispensable au processus de fabrication, de production et de distribution d'une collection. Le directeur artistique de la griffe, Christopher Bailey, passera-t-il à la postérité pour avoir changé les sacro-saintes règles du jeu ? En réalité, il n'est pas le seul à remettre en question les codes établis grosso modo au XIXe siècle, quand le prêt-à-porter n'existait pas encore et que la haute couture faisait les beaux jours de Paris et des élégantes. La société de consommation, l'industrialisation, la révolution numérique sont venues bousculer l'ancien calendrier qui voulait que les vestiaires masculins et féminins soient dévoilés deux fois par an, séparément, qu'ils se distinguent par la saisonnalité et entrent dans le commerce plusieurs mois après avoir été montrés à un public averti. On ne s'offusque désormais plus guère que les filles enfilent des costards en velours et les hommes des chemises à jabots fleuries et transparentes. Ni que la fourrure se porte été comme hiver, malgré les campagnes de Peta et l'engagement proactif de Stella McCartney, créatrice green. Ni que la fast fashion ait imposé sa loi, le désir ne souffre l'attente, aimer, c'est acheter aussitôt. Ni que siège au premier rang des défilés la rédactrice en chef du plus puissant des magazines de mode, versions print et online cumulées, aux côtés d'une ado aux cheveux roses instagrammant ses pieds en partage avec ses millions de followers. Le big-bang fashion a déjà eu lieu.