"Je veux parler à une nouvelle génération de femmes." Quand Maria Grazia Chiuri s'engage, elle le fait au féminin. Est-ce parce qu'elle est la première à occuper le poste de directrice artistique de cette vénérable institution fondée par monsieur Christian Dior en 1947 ? Cela lui donne en tout cas le droit de dire qu'elle a une petite idée sur la manière dont elle peut aider ses consoeurs à s'exprimer d'elles-mêmes, sans rien imposer car "il n'y a pas qu'une seule manière de s'habiller en Dior".
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"Je veux parler à une nouvelle génération de femmes." Quand Maria Grazia Chiuri s'engage, elle le fait au féminin. Est-ce parce qu'elle est la première à occuper le poste de directrice artistique de cette vénérable institution fondée par monsieur Christian Dior en 1947 ? Cela lui donne en tout cas le droit de dire qu'elle a une petite idée sur la manière dont elle peut aider ses consoeurs à s'exprimer d'elles-mêmes, sans rien imposer car "il n'y a pas qu'une seule manière de s'habiller en Dior". Alors, quand le 3 mars dernier, elle fait défiler sa collection automne-hiver 17-18, elle propose un vestiaire contemporain, fait de workwear, de quelques robes de princesse tout de même et de bleu marine, couleur chérie par Christian Dior, mais pas seulement - dans la note d'intention, on trouve cette explication qui en dit long : "Le bleu, symbole chromatique de pouvoir, de beauté et de spiritualité, se déplace entre les tenues no gender et l'expression des différences. Il se place entre la nature et la culture, il est la couleur de l'esprit, du contact avec l'infini, en nous et au-delà." A ce texte, la créatrice a joint un bandana blanc, signe de contestation qui définit le combat entamé lors de son premier show, en septembre dernier. On y lit une explication qui peut toujours servir : "Feminist : a person who believes in social, political and economic equality of the sexes." Traduit en vêtements, cela équivaut à des jeans oversize, des capes, des bombers, des robes brodées, du tulle dégradé, du velours sensuel, des élastiques avec logo, une veste Bar qui revendique sa paternité, un petit béret de titi parisienne et des silhouettes qui ont de l'allant, le sac en bandoulière, porté dans le dos, pour avoir les mains libres. La suite logique de sa première collection incarnée par Ruth Bell, mannequin parfaitement boyish et égérie féministe vue sur toutes les pubs maison qui annoncent le printemps de Dior.Uune Dio(R)évolution"Je veux parler à une nouvelle génération de femmes." Quand Maria Grazia Chiuri travaille, elle fait écho à ce qui se passe dans la rue. En ce 21 janvier, tandis que les femmes manifestent pour défendre leurs droits dans 673 villes un peu partout dans le monde, la créatrice supervise à Paris les derniers essayages de sa première collection haute couture printemps-été 2017. Cheveux blond platine, yeux cernés de noir et lourdes bagues à chaque doigt, sous sa veste Bar en laine, elle arbore un tee-shirt blanc avec le slogan "We should all be feminists". Les deux pièces sont issues de sa collection prêt-à-porter présentée en septembre 2016 ; la première est un hommage à l'élégante silhouette du tailleur éponyme dessiné par Christian Dior en 1947 et le mantra est emprunté à l'écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, un discours repris par Beyoncé dans son tube Flawless qui a fait des petits depuis. Maria Grazia Chiuri, elle, a choisi de l'inscrire sur ses tee-shirts : "J'ai hérité cet esprit de ma mère, qui s'est battue dans les années 70 pour obtenir ce à quoi elle estimait avoir droit. Personnellement, je pense que nous nous focalisons depuis trop longtemps sur des aspects comme les différences salariales, alors que le débat d'aujourd'hui est celui du respect, de la tolérance et de l'égalité des chances."Le timing de son entrée en fonction n'est pas anodin : Dior fête cette année ses 70 ans d'existence et entend célébrer cet anniversaire en grande pompe. A ses débuts, au lendemain de la guerre, le fondateur de la maison avait été accueilli comme le sauveur de la nation - un titre un brin exagéré mais révélateur de son rôle déterminant dans la résurrection d'une haute couture moribonde et de l'importance du New Look qui le fit entrer dans la légende. Grâce à l'iconique silhouette en sablier - une taille de guêpe surmontant une jupe ample -, Dior s'est d'emblée profilé comme l'incarnation de la féminité. Un concept que Maria Grazia Chiuri a aujourd'hui l'opportunité de redéfinir et de réinterpréter. Sa "Dio(r)évolution", en quelque sorte.Cartes sur tableAvec de tels enjeux, on aurait pu s'attendre à voir la nouvelle directrice artistique tétanisée par le stress à l'avant-veille de son premier défilé couture. Pourtant, il n'en est rien, les essayages se déroulent dans le calme et la sérénité. Epaulée par le styliste Karl Templer, Maria Grazia Chiuri observe d'un oeil critique le mannequin qui porte l'un de ses modèles en chiffon et décide que la jupe est trop longue. Une assistante la relève à la taille tandis que le modiste britannique Stephen Jones ajuste la coiffe. La créatrice murmure son approbation, "Bella". Elle préfère utiliser sa langue maternelle, qu'elle parle avec un accent romain prononcé, plutôt que l'anglais ou le français, qu'elle maîtrise à peine... "Mes connaissances linguistiques limitées simplifient la communication, dit-elle en riant. Comme je n'ai jamais appris les formules de politesse, avec moi, c'est "yes", "no", "in", "out"." Une franchise qui est sa marque de fabrique. Aussi fut-elle un peu étonnée d'être approchée pour succéder à Raf Simons. "Cela fait longtemps qu'ils me connaissent chez Dior. Ils m'avaient déjà proposé un autre poste il y a une quinzaine d'années et je me souviens que je n'avais pas été particulièrement polie pour leur présenter mes idées... Je ne me suis d'ailleurs pas retenue non plus lors des dernières négociations. Je pense que quand on s'engage dans une aventure, mieux vaut jouer cartes sur table afin que chacun sache à quoi s'en tenir. C'est sans doute aussi une question d'âge : comme lors d'une nouvelle rencontre, quand on est jeune, on essaie souvent de trouver un compromis pour que ça marche ; mais avec les années, on apprend que mieux vaut exprimer clairement ses attentes dès le départ."Et quand on lui demande si les femmes conçoivent leurs collections autrement que les hommes, sa réponse est sans équivoque : "Pour beaucoup de créateurs, la mode, c'est faire porter leur marque à une majorité de clientes - idéalement des célébrités. Pour moi, une création est une conversation, un dialogue qui vise à habiller chacune de la manière qui lui ressemble le plus. Aujourd'hui, c'est la femme qui choisit ce qu'elle veut porter. Et c'est la grande différence par rapport à avant." Il faut dire que Maria Grazia Chiuri a trouvé sa muse, Rachele, sa fille de 20 ans. "Quand je travaillais chez Valentino, je préférais la voir dans une jolie robe romantique, elle protestait qu'elle n'avait pas envie de ressembler à une poupée grandeur nature. Les jeunes femmes ont tant de facettes différentes, qu'elles expriment en fonction de leur humeur en mélangeant un poncho, des bottes d'équitation, une veste brodée dénichée dans un souk marocain avec des pièces plus classiques. Personnellement, je suis séduite par l'idée de cette nouvelle génération de filles Dior, qui définissent leur propre style en toute liberté."Songe d'une nuit d'étéDans les deux ateliers flous du QG de Dior, aux côtés de la cheffe d'atelier Florence Chehet, Maria Grazia Chiuri supervise l'essayage d'une robe du soir en dentelle noire. Ici, pas de machines qui ronronnent : les plis et les motifs floraux qui rehaussent le modèle sont cousus à la main. Rien à voir avec le prêt-à-porter. "Le langage utilisé n'est pas le même, précise-t-elle, alors qu'il s'inscrit dans l'air du temps, la haute couture, elle, est intemporelle." Elle vénère le savoir-faire, sa mère était couturière, ce n'est pas neutre. "Il est inscrit dans ma culture et dans mes gènes. La haute couture doit être unique, extravagante, faire de chaque pièce une oeuvre d'art." Assister à la naissance d'une telle collection est, de fait, une expérience extraordinaire. Chaque modèle est pensé et créé sur mesure, dans le respect des normes de qualité draconiennes, par une armée de professionnels hautement spécialisés, qui n'hésitent pas à y consacrer des centaines d'heures. Cette robe du soir parsemée de perles, par exemple, a nécessité 1 900 heures de travail. "De quoi justifier les prix exorbitants, qui peuvent aller de 50 000 à 200 000 euros par silhouette, précise Pascal Morand, président de la Fédération française de la Couture, du Prêt-à-Porter des Couturiers et des Créateurs de la Mode. Et cela explique aussi une clientèle limitée à environ 2 000 personnes à travers le monde. C'est une vitrine de prestige pour une maison et elle permet également au créateur de décliner tous les registres de sa fantaisie artistique."Pour ce printemps-été très couture, Maria Grazia Chiuri s'est inspirée du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare - le décor du défilé, posé dans le jardin du musée Rodin, y prend racine, avec son labyrinthe d'arbres et de buissons, ses sentiers moussus propices aux flâneries en amoureux. Des robes du soir éblouissantes se répandent en cascades de taffetas et de chiffon, constellées à la main de motifs empruntés au tarot ou à l'astrologie, clin d'oeil au fondateur de la maison, notoirement superstitieux. Ailleurs, des fleurs de soie délicatement enserrées dans des couches de tulle évoquent les souvenirs d'un amour perdu, retrouvés entre les pages d'un livre. Autour d'un arbre à souhaits paré de mille rubans, joyaux et babioles colorées défilent les mannequins au visage et aux yeux parsemés d'étoiles d'or. Avec leurs loups et leurs tiares de fleurs et de plumes, on les dirait tout droit sortis d'un bal masqué.Dans ce labyrinthe, certains ont voulu voir une métaphore, Maria Grazia Chiuri n'en disconvient pas. "On a vite fait de se perdre dans la maison Dior, dans tous les sens du terme. Il y a tant de bâtiments qu'au début, j'avais du mal à retrouver le chemin de mon propre bureau !" C'est que le quartier général, avec studio et ateliers, s'étale aujourd'hui de l'avenue Montaigne jusqu'à la rue François Ier. A ses tout débuts, la créatrice avait osé demander un organigramme de l'entreprise, on lui avait répondu que son bureau n'était pas assez grand pour l'afficher. Qu'importe. Dans le programme de son défilé couture, elle a fait imprimer cette citation d'Henri Michaux : "Dans le noir nous verrons clair, mes frères. Dans le labyrinthe nous trouverons la voie droite."PAR ALEXANDER FURY & AMP, RETRAVAILLÉ PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON