Les générations se suivent et ont souvent une fâcheuse tendance à glorifier la décennie dans laquelle elles ont grandi. Elles ont toutes leurs héros, leurs modes, leurs courants de pensée qu'elles regardent même des années plus tard avec nostalgie. Les boomers, par exemple, et parfois leurs enfants, ne jurent que par Bob Dylan. Sa nomination en 2016 à la plus prestigieuse des récompenses littéraires, à savoir le prix Nobel de littérature, conforte son statut d'icône. Contrairement à l'adage qui voudrait que toutes les bonnes choses aient une fin, certaines au contraire semblent nées pour durer ou revenir en vogue après être tombées dans l'oubli. Preuves à l'appui.
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Les générations se suivent et ont souvent une fâcheuse tendance à glorifier la décennie dans laquelle elles ont grandi. Elles ont toutes leurs héros, leurs modes, leurs courants de pensée qu'elles regardent même des années plus tard avec nostalgie. Les boomers, par exemple, et parfois leurs enfants, ne jurent que par Bob Dylan. Sa nomination en 2016 à la plus prestigieuse des récompenses littéraires, à savoir le prix Nobel de littérature, conforte son statut d'icône. Contrairement à l'adage qui voudrait que toutes les bonnes choses aient une fin, certaines au contraire semblent nées pour durer ou revenir en vogue après être tombées dans l'oubli. Preuves à l'appui. Les années 80 commencent avecGimme! Gimme! Gimme! (A Man After Midnight) et se terminent avec Pump up the Jam . Car les héros de la génération X, nés entre 1966 et 1976, ne se résument pas aux Beatles et aux Stones. Dans la première partie de la décennie, patins à roulettes, shorts d'aérobic et jambières aux couleurs pastel (2) donnent le ton dans les clips de MTV, dont la première diffusion date de 1981. Dès le milieu des années 80, les smileys, les photos volées sur les pierres tombales et les étoiles arrachées aux Mercedes s'imposent comme les souvenirs et les symboles de la New Beat.Personne ne parle de mode comme on le fait aujourd'hui. Ce qu'achète et porte la jeunesse est le reflet du hit-parade et directement inspiré du dressing des pop stars. Michel Drucker leur déroule alors le tapis rouge sur le plateau deChamps-Elysées. Vanessa Paradis chanteJoe le taxi en jeans taille haute et crop top ; Etienne Daho tourne son premier clip en marinière Saint James. Alors qu'Inès de la Fressange défile chez Chanel, on trouve dans nos placards des chaussures Bikkembergs, une veste Helmut Lang, une chemise Dirk Van Saene, un bandana rose pâle, une montre Swatch et un jeans Chevignon.Dans les années 80, le monde est moins globalisé et loin d'être "connecté". Les branchés lisentThe Face (3), i-D , Vinyl, Blitz, Interview.Et bien sûrLes Inrocks , inspiré par l'esprit frondeur des radios libres. Canal + déchaîne les passions et bouscule à jamais les codes de la télévision. A la RTBF, Fabienne Vande Meerssche accueille, dans les studios deGénération 80,Annie Lennox dans un costume rose à épaulettes. Les plus jeunes, eux, regardent, dansLollipop, Geluck et Malvira organiser des concours de crachats.Aux Etats-Unis, l'insouciance est tendance: on pense Disneyland, aérobic et centres commerciaux. En Belgique, en revanche, l'ambiance est tout autre: on redoute la bombe atomique, le chômage, les CCC et les Tueurs du Brabant.Les années 90 ne démarrent pas sur les chapeaux de roue. Les années 80 avaient commencé par le post-modernisme (les designers italiens de Memphis) et s'étaient terminées par une spectaculaire apothéose post-psychédélique (les groupes Happy Mondays et Stone Roses). Acid house et grunge, tie & dye et chemises de bûcheron imprègnent encore le début de la décennie. U Can't Touch This de MC Hammer, reprise d'un tube de Rick James des 80's, devient le thème musical du début de la décennie. L'albumNevermind de Nirvana, sorti en 1991, peut être considéré comme le dernier souffle des 80's ou comme le coup d'envoi des 90's. La même année, Mylène Farmer, qui s'est fait remarquer par ses looks androgynes et deviendra bientôt la muse du couturier Jean Paul Gaultier, sort Désenchantée, un tube qui, trente ans plus tard, sera l'hymne de la génération Covid sacrifiée.C'est une décennie bon enfant dans l'ensemble, à l'image deBeverly Hills 90210 , la série télévisée américaine diffusée à partir d'octobre 1990. Dans le même temps, TF1 créeSous le soleil , un soap à la française racontant lui aussi les histoires d'amour à la plage d'une jeunesse dorée. Un carton qui comptera 12 saisons, sera exporté dans le monde entier et qui passe encore à la télévision. Sur France 2, Christine Bravo animeFrou-Frou , un magazine qui ose parler aux femmes avec impertinence. Mais l'orage menace aussi les nineties. Comme dansTwin Peaks, la série télévisée qui, comme le grunge, est basée à Seattle.Le XXIe siècle commence le 11 septembre 2001, avec l'effondrement des tours jumelles à New York. Un début traumatisant, à l'image de celui des années 2020. Quand nous étions petits, nous imaginions un millénaire futuriste, avec voitures volantes entre les gratte-ciel. Mais la réalité nous rattrape vite. Certes, la révolution numérique commence, mais elle reste timide. Boo.com voit le jour, pionnier du commerce électronique moderne. Mais la société fait vite faillite. Apple lance l'iPod en 2001, assez pour chambouler définitivement l'industrie musicale, mais il n'est pas question d'iPhone ou d'iPad. Nous communiquons, de façon assez primitive encore, avec le BlackBerry.La téléréalité fait son entrée dans les foyers, avec le sulfureuxLoft Storyet quelques mois plus tard, laStar Academy. La reprise deLa Musiquede Nicoletta, par la promo 2001, est le single le mieux vendu cette année-là. En 2009, Helmut Fritz et sonÇa m'énerve pulvérisent les charts en se moquant des clones de Kate Moss. Le mantra de Warhol se vérifie avec le lancement de Facebook en 2004: nous sommes prêts à tout pour connaître un quart d'heure de gloire.Le masstige, contraction de masse et prestige, définit bien l'époque, encouragé par la fast fashion qui conclut sa première alliance avec le secteur du luxe, ou plutôt l'inverse, lorsque H&M sort une ligne Karl Lagerfeld en 2004. Soudain, le luxe attire les foules. Peut-être pour y trouver du réconfort? Le sac à main d'hier devient "it bag": le Saddle de Dior ou le Baguette de Fendi squattent même les dialogues de la sérieSex & the City . Louis Vuitton bouscule ses classiques en confiant à Stephen Sprouse le soin de taguer, en 2002, son monogramme.Madonna, Paris Hilton ou Britney Spears portent des survêtements en velours Juicy Couture. Les hommes troquent leurs jeans et tee-shirts XXL pour des skinnys et tops moulants: la faute au créateur Hedi Slimane, et aux marques de denim comme Cheap Monday.Le 16 juillet 2010, Instagram voit le jour et bouleverse les codes. Tout à coup, nous publions nos vies. Une tendance qui n'est pas sans conséquence: une overdose de sensations, d'images et d'expériences. Soudainement, tout le monde se change en hipster. Le streetwear devient notre uniforme. Nos joggings sont désormais griffés Dior ou Louis Vuitton. Imitant les rappeurs américains, Stromae et Orelsan lancent même leur marque. Le mauvais goût n'existe plus, sauf s'il est ironique, auquel cas le mauvais goût est aussi de bon goût. Moquée hier, Céline Dion devient icône de mode et interpelle avec ses looks décapants... Sur nos portables on veut du court. On ne parle plus de série, mais de shortcom. AvecBref., Kyan Khojandi offre au loser un statut de héros.La série télévisée Girls , réalisée par Lena Dunham entre 2012 et 2017, résume parfaitement la décennie, mais a encore des répercussions près de dix ans plus tard: l'acteur Adam Driver apparaîtra dans un film sur Gucci et dans la publicité pour un nouveau parfum Burberry cet automne.La fin de la décennie est plus sombre, avec l'arrivée de MeToo et Black Lives Matter, deux mouvements désireux de remettre les idées en place. En 2019, Les Grenades, la plate-forme féministe de la RTBF, voit le jour. En France, le crop top à l'école fait réagir Emmanuel Macron. Comme en mai 68, les filles rêvent de jeter leur soutien-gorge. Que restera-t-il du courant "woke" en 2031?La décennie se finit brusquement, frappée par la Covid. TikTok rythme désormais la vie par procuration d'une génération. Gwyneth Paltrow sort une bougie à l'odeur de vagin. Le monde entier se lance des dance challenges sur Jerusalema . Mais les années 2020 n'ont pas encore décollé. Pour l'instant, nous ne nous souvenons guère que de la pandémie, des conditions météo extrêmes, des appels Zoom et du retour un peu décevant de Friends. Sans oublier les minisacs Jacquemus.