Elle a fait le déplacement Paris-Bruxelles pour siéger dans un jury chargé de se pencher sur les travaux des élèves de la section Accessoires à La Cambre, Master 2. Si elle a répondu positivement à l'invitation, c'est parce qu'elle se réjouit d'être "confrontée à d'autres univers" - toute nourriture est bonne à prendre quand on est gourmande de la vie. D'autant que le voyage intellectuel se double d'une destination qui lui semble légèrement exotique: elle connaît peu la capitale, a grandi à Courtrai, étudié à Anvers et vit dans la Ville lumière. Ce mardi de début septembre, malgré la morsure du froid, elle s'est installée dans la cour du Palais du Coudenberg, que fréquenta assidûment Charles Quint, puisqu'il y vécut, ainsi que d'autres souverains, du XIIe au XVIIIe siècle, jusqu'à ce qu'un incendie lui soit fatal. Dans ces vestiges devenus site archéologique, les cinq jeunes gens sont venus présenter leur collection de fin d'études - bijoux, ceinture, chaussures, chapeaux, sacs revisités, toute la grammaire "accessoire" se condense le temps d'une journée intense. Stéphanie D'heygere connaît la chanson. Pour avoir été étudiante à l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers et s'être pliée au même exercice. Pour avoir été intervenante à la Haute Ecole d'Art et de Design à Genève où elle était chargée du suivi de collection auprès d'une génération de créateurs en puissance. Elle a trouvé ça "hyper agréable", ça lui plaît de réitérer l'expérience même une seule journée, elle est dans un bon mood, elle l'est en réalité plus souvent qu'à son tour, l'humour à portée de main doublé d'une joie solaire et contagieuse. Ce qui n'empêche aucunement l'acuité du regard ni les questions ajustées qu'elle pose toujours fort à propos.
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Elle a fait le déplacement Paris-Bruxelles pour siéger dans un jury chargé de se pencher sur les travaux des élèves de la section Accessoires à La Cambre, Master 2. Si elle a répondu positivement à l'invitation, c'est parce qu'elle se réjouit d'être "confrontée à d'autres univers" - toute nourriture est bonne à prendre quand on est gourmande de la vie. D'autant que le voyage intellectuel se double d'une destination qui lui semble légèrement exotique: elle connaît peu la capitale, a grandi à Courtrai, étudié à Anvers et vit dans la Ville lumière. Ce mardi de début septembre, malgré la morsure du froid, elle s'est installée dans la cour du Palais du Coudenberg, que fréquenta assidûment Charles Quint, puisqu'il y vécut, ainsi que d'autres souverains, du XIIe au XVIIIe siècle, jusqu'à ce qu'un incendie lui soit fatal. Dans ces vestiges devenus site archéologique, les cinq jeunes gens sont venus présenter leur collection de fin d'études - bijoux, ceinture, chaussures, chapeaux, sacs revisités, toute la grammaire "accessoire" se condense le temps d'une journée intense. Stéphanie D'heygere connaît la chanson. Pour avoir été étudiante à l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers et s'être pliée au même exercice. Pour avoir été intervenante à la Haute Ecole d'Art et de Design à Genève où elle était chargée du suivi de collection auprès d'une génération de créateurs en puissance. Elle a trouvé ça "hyper agréable", ça lui plaît de réitérer l'expérience même une seule journée, elle est dans un bon mood, elle l'est en réalité plus souvent qu'à son tour, l'humour à portée de main doublé d'une joie solaire et contagieuse. Ce qui n'empêche aucunement l'acuité du regard ni les questions ajustées qu'elle pose toujours fort à propos. Elle a voulu faire pratico-pratique aujourd'hui, elle ne porte donc pas ses bijoux en overdose, une paire de boucles d'oreilles et basta, elle se réserve pour les soirées et autres fêtes qu'elle affectionne - on s'en doutait. Un chemisier rayé vert fermé jusqu'au col, un sweat XXL signés Vetements, pour lutter contre la chute des températures et parce qu'elle a bossé avec la team de Demna Gvasalia, un jeans noir, des baskets, un imper Comme des Garçons, voilà pour la garde-robe du jour. Ce qui affiche ses goûts, son parcours, ses réminiscences d'uniforme scolaire et son sens du confort raisonné. Dans son sac, elle n'oublie jamais de glisser un carnet Moleskine, pour y noter plein de choses. "J'ai tellement peur de les perdre, rit-elle. Pourtant, il est rare que je m'y replonge... J'arrive à me souvenir des idées. Il faut vraiment que je sois en pénurie pour les consulter à nouveau. Et j'y mélange tout, ce qui nourrit ma marque et mon travail de free-lance." Car Stéphanie n'a jamais craint de cumuler, en parfaite bosseuse qui ne s'ignore pas. Avec un certain sens de la pugnacité. A 18 ans, elle s'inscrit à l'Université de Namur, en droit, la voie toute tracée pour les jeunes filles formées au latin et au grec. Sauf que. "J'étais nulle, je n'arrivais pas à assimiler autant de matière et cela ne m'intéressait pas." Le constat est sans appel, elle ne mégote pas sur l'importance des études qui mènent droit direct à un métier qu'on aime. Elle convainc sa mère, architecte d'intérieur, qui prétend que cette idée de faire de la mode sort de nulle part. Pas de bras de fer pourtant, au contraire, "mes parents ont été très soutenants, d'autant que j'ai raté deux fois l'examen d'entrée à l'Académie d'Anvers. Mais je ne voulais aller que là, je trouvais que c'était la meilleure école. On m'avait dit que je n'avais pas assez de technique en dessin. J'ai donc suivi une année à la Kunsthumaniora et là encore, le jury me dit: "Toi, la mode, ça ne va pas aller." J'étais anéantie. Mais je suis montée au front, comme toujours... J'ai beaucoup de persévérance. Il en faut, non?" Elle se cramponne, sait que rien n'est joué d'avance, termine son cursus en 2009 et enchaîne les stages, chez Jean-Charles de Castelbajac à Paris puis chez Jeremy Scott à Los Angeles, elle a tout "adoré" - les couleurs, l'inventivité, l'humour surtout. Mais a posteriori, elle confesse: "Je n'avais toujours pas compris ce que je voulais faire." On lui demande alors si elle est heureuse à travailler le vêtement. Temps de réflexion. Puis déroulement d'une pensée: "J'étais heureuse de pouvoir faire de la mode mais je me rendais compte que je n'aimais pas faire les patronages. Voilà, c'est ça, je n'aime pas être autour du corps. Par contre, j'aimais cette espèce de cycle où tous les six mois on recommence à zéro, le fait que cela aille vite avec des phases de recherches, de présentations, de lookbooks, cette nécessité de faire plein de choses en même temps. Je trouve cela méga excitant. J'aime quand ça bouge." Et puis, épiphanie. Elle est en stage chez Lanvin, époque Alber Elbaz, on lui demande de travailler sur un projet de lunettes de soleil. "Coup de coeur." Stéphanie D'heygere est ferrée, son monde sera celui de l'accessoire. Chance, Martin Margiela cherche une junior en la matière, elle y va, la fleur au fusil. On est en 2011. "J'étais un peu naïve, je n'étais pratiquement pas au courant de ce qu'il avait créé, je trouve que c'est un génie. J'y suis restée quatre ans et demi. Son univers est entré en écho avec le mien, cela m'a formée, je pense qu'on le voit dans mes créations..."On ne pouvait rêver meilleur écolage. Elle prend de la bouteille, vole désormais de ses propres ailes et multiplie les collab' en free-lance, avec l'un de ses "meilleurs potes", Glenn Martens pour Y/Project, avec la maison Jil Sander. Puis elle entre chez Dior - elle en retient l'impérieuse exigence de travailler avec les équipes marketing, autre forme d'écolage. Son identité s'est ainsi façonnée, "naturellement".Elle se met à développer l'ossature de ses propres collections, elle n'y avait pas songé jusque-là. "J'ai rencontré des gens compétents avec qui je pourrais lancer ma marque. J'avais acquis de l'expérience, je connaissais les bons ateliers en Italie." Elle se cherche alors un nom, trouve que le sien est pas mal - "au moins, avec mon nom, je ne peux pas me tromper, il est à moi et je trouve que graphiquement, il est assez beau." C'était compter sans les milliers de langues vivantes qui font vibrer le monde, prononcez-moi donc ce patronyme avec l'accent coréen, italien, suédois ou américain, l'effet est exotico-comique. "Personne ne sait le dire ni l'écrire", s'amuse-t-elle. Elle se met à collectionner les mails, les envois postaux, les messages vocaux qui s'offrent ainsi des libertés et pendant le confinement, nourrit son Instagram de ces petits moments de poésie qui finissent aujourd'hui sur un tee-shirt second degré. A l'origine, ce fut un cadeau de ses amis Jeff Pellet et Georges Chaulet, grands graphistes devant l'éternel, qui souhaitaient marquer le coup: deux ans d'existence de son estampille D'heygere, ça se fête.Depuis 2018, ceinte du Prix Accessoires de l'ANDAM, Stéphanie enchante le monde. Avec une façon à elle d'oser le conceptuel. Elle ne cache pas que ses maîtres sont les deux Marcel, Broodthaers et Duchamp, que les oppositions la ravissent - "réalité et représentation, luxe et ordinaire" -, que les détournements d'objets iconiques, un Bic 4 couleurs par exemple, l'animent, que la poésie (surtout si elle est fonctionnelle) a sa préférence. Prenez ses boucles d'oreilles signature, les Canister Hoops, contenants d'argent qui peuvent s'offrir des contenus variés - un brin de fleurs, une clope, un billet roulé... ou rien.Evidemment qu'elle dédaigne joyeusement les saisons et les thèmes. "Ce sont un peu les mêmes idées qui reviennent à chaque fois. J'aime trouver une nouvelle manière de les traduire." En gimmick, on retrouve un collier de perles qu'elle fait muter en version sablée, XXL ou ornée de papillons de boucles d'oreilles pour un aspect "punk". Pareil pour ses campagnes qui sont autant de petits bijoux de liberté et d'invention, qu'elle ficèle avec des fidèles, le photographe Arnaud Lajeunie en tête, et des mannequins dégotés sur la plage ou la digue à la mer du Nord. Et quand, en plein coeur de la pandémie, elle décide de mettre en place son e-shop, elle fait appel à l'équipe, à Tristan Bagot, au Bureau Antoine Roux, et à un chapelet d'artistes et d'étudiants de l'Ecole Cantonale d'Art de Lausanne auxquels elle propose une carte blanche.Allez vous promener sur ses canaux digitaux, vous en reviendrez heureux et légers, comme ceux qui la connaissent par accessoires interposés et qui l'ont fait entrer dans leur univers intime. Dans une section baptisée In Real Life, chacun.e montre sa trouvaille aménagée selon son style et ses folies du jour - mieux qu'une communauté inventive. Qu'elle alimente de ses ready-made revisités et des intentions écrites dans son Manifesto - "L'idée est de se perdre dans cette espèce d'encyclopédie de mots et d'objets." Et à s'y égarer volontairement, on comprend sa fortune, quelle joie, l'audace soudain s'incarne. "Accessorize your accessory", lâche-t-elle comme un mantra dans une volute de fumée de cigarette. Chiche.