Le créateur de mode israélo-américain Alber Elbaz, qui fut pendant 14 ans à la tête de la maison Lanvin avant d'en être évincé en 2015, est décédé à l'âge de 59 ans, a annoncé dimanche le groupe de luxe Richemont dans un communiqué."C'est sous le choc et avec beaucoup de tristesse que j'ai appris le décès soudain d'Alber (...) C'était un homme d'une chaleur exceptionnelle et très talentueux, et sa vision si singulière, son sens de la beauté et de l'empathie laisseront une marque indélébile", a salué son président Johann Rupert.
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"J'ai ma main contre mon coeur. Je le sens battre dans ma poitrine", rigolait encore Alber Elbaz, quelques instants avant le lancement virtuel d'AZ Factory. C'est que le moment est important pour le créateur, qui a disparu dans la nature depuis son licenciement chez Lanvin en 2015 - "Je me la suis coulée douce sur la plage un moment. Mais ce n'était pas mon truc", avoue-t-il. Il faut dire que depuis le milieu des années 80, le natif de Casablanca, Israélien de nationalité, n'a pour ainsi dire jamais cessé de travailler. Sa carrière a débuté à New York auprès de Geoffrey Beene, un styliste américain autrefois mondialement connu mais presque tombé dans les oubliettes. En 1998, après avoir travaillé un moment chez Guy Laroche à Paris, Elbaz fut nommé successeur d'Yves Saint Laurent. Cela engendra une accélération spectaculaire dans sa carrière. Trois saisons plus tard, lorsque cette maison fut reprise par Gucci, il fut remplacé par Tom Ford et débarqua directement chez Lanvin. Il y resta quinze années. Les dix premières furent un réel succès avant de subir un déclin les cinq suivantes. Il fut licencié de manière très inattendue, suite à une dispute avec Shaw-Lan Wang, la propriétaire taïwanaise de la marque. Depuis, la griffe ne semble toujours pas remise de cette rupture et ne cesse de changer de direction artistique. Ce licenciement semble également avoir laissé un goût amer au principal intéressé, aujourd'hui âgé de 59 ans. Ces dernières années, le créateur n'a pas totalement disparu mais c'était tout comme. Une paire de chaussures pour Tod's, une ligne de sacs pour LeSportsac et c'est tout. A chaque mercato dans la sphère fashion, on pouvait entendre son nom. Et pourtant, pas une seule fois, on ne lui proposa un poste important. Etait-il trop vieux? Ou alors trop classique pour un secteur qui semblait alors obsédé par le streetwear? Ou peut-être ne désirait-il plus travailler pour une maison renommée et revivre cette vie de montagnes russes. "Je n'étais plus amoureux de la mode. Et je voulais le redevenir. Je me cherchais. A un moment donné, j'ai même voulu tout arrêter", confesse-t-il. Le créateur raconte qu'il a vu le bout du tunnel lorsqu'il était en Californie. "Je me suis rendu dans la Silicon Valley, un endroit que je ne connaissais pas. La technologie a toujours été un mystère pour moi. Tout simplement parce qu'elle ne fait pas partie de mon monde. Je pensais que j'y rencontrerais des individus utilisant un autre langage que le mien. Ce fut le contraire. Les personnes que j'y ai croisées parlaient d'humanité, de valeurs, d'innovation et de beauté. Je pouvais les comprendre. J'aime cette idée que les ingénieurs développent le futur. Ils peuvent rêver, regarder en avant. Ils sont libres. Je me suis dit que c'était là que le monde était dirigé. Dans le milieu de la mode, on se met souvent des barrières pour préserver le patrimoine. Mais je pense qu'il est temps de marier la technologie avec les traditions. De jouer aux alchimistes et de tout mélanger pour créer quelque chose de nouveau." En octobre 2019, le créateur quinqua a finalement posé les premières bases de sa nouvelle marque. Le tout grâce aux fonds de Richemont, le groupe derrière Cartier, Van Cleef & Arpels, Chloé, Azzedine Alaïa, ainsi qu'une série de labels de montres suisses. Après un long repas de trois heures à Londres, Johann Rupert, président de ce paquebot du luxe, a finalement donné son accord. "De tous les investisseurs avec qui j'ai discuté, il est le seul à ne pas m'avoir demandé mon plan de développement", affirme Alber Elbaz. L'entreprise fut baptisée AZ Factory, A et Z étant les première et dernière lettres de son patronyme. Celles-ci renvoient évidemment aussi à l'alphabet. Au début et à la fin. "Nous reprenons tout depuis le commencement. Avant d'apprendre à danser, il faut apprendre à marcher, n'est-ce pas? C'est ce que nous faisons. Je me souviens du premier jour où je suis entré dans mon bureau, au troisième étage de la Fondation Cartier, à Paris. J'ai ouvert la porte. Il n'y avait personne. J'avais l'impression que mes vacances allaient enfin débuter. J'ai commencé à chercher des clous comme un fou. Jusqu'à ce que je me rende compte que les murs de la Fondation sont tous en verre et que je n'avais pas besoin de ces clous. Le lendemain, tous mes collègues ont commencé à travailler. Et puis, il y a eu le confinement. Trois mois plus tard, tout le monde est revenu, avec un masque cette fois. Aujourd'hui, je ne les reconnais même plus sans leur masque. Des gens, des gens et encore des gens. Tous ensemble. C'est ça mon bonheur." Alber Elbaz considère AZ Factory comme une start-up. "Je recherchais la liberté. C'était peut-être pour moi la meilleure raison de créer une start-up plutôt que de rejoindre une grande maison, justifie-t-il. Je souhaitais faire des choses en lesquelles je pouvais croire. Dans une start-up, le plus gros risque est de ne prendre aucun risque." L'homme entend donc oser et expérimenter dans cette sorte de laboratoire où il pourra tout réinitialiser. "Je travaille dans l'industrie textile depuis tellement d'années... Mais je voulais cependant innover cette fois. Je désirais faire ça à ma manière. Ne plus commencer avec des choses auxquelles je ne croyais pas. Je souhaitais réaliser un projet dans lequel je me sentirais bien. Je pense que nous pouvons faire mieux." La nouvelle griffe renonce donc aux collections saisonnières et privilégie les technologies, au travers de textiles spéciaux. AZ Factory préfère par ailleurs les "drops", soit des ensembles de pièces formant un bloc autour d'un récit: si à chaque arrivage, vous achetez un article, vous aurez alors une garde-robe complète à la fin de l'année! Dans un premier temps, il n'est pas question de boutiques, ni de défilés. Tant que la situation sanitaire ne s'améliore pas, le label se vendra exclusivement en ligne, grâce aux géants de l'e-commerce, Farfetch et Net-a-porter. Le lancement officiel de la marque a, quant à lui, eu lieu lors d'une étrange émission diffusée sur Internet. "Pas de spectacles de mode, mais de la mode spectaculaire", plaisante Alber Elbaz. La manière rappelle la méthode de travail de cet autre nouveau venu, lancé en fanfare mais aujourd'hui déjà mis entre parenthèses, Fenty de Rihanna. Le recours à la technologie rappelle, lui, la stratégie d'Uniqlo, la chaîne de magasins proposant les tee-shirts HeatTech. Dans les prochains mois, AZ Factory lancera AnatoKnit, un tricot côtelé qui soutient et bouge avec le corps, ainsi que SwitchWear, un vêtement tridimensionnel auquel a collaboré ByBorre, une entreprise textile néerlandaise qui compte entre autres Nike parmi ses clients. Pourtant, à première vue, Alber Elbaz n'est pas un futuriste radical. Plutôt un dinosaure drôle et sociable, une version dessin animé du styliste diva, qui aime plaisanter sur son poids. D'ailleurs le logo d'AZ Factory est une version caricaturée et épurée de l'homme. Il confectionne toujours de magnifiques robes élégantes. Il a, de surcroît, gardé à peu près le même style que chez Lanvin. Le premier "drop" de la nouvelle marque, intitulé MyBody, se compose de onze variantes de La Petite Robe Noire. Le tout en différentes couleurs et réalisé en AnatoKnit. Le petit plus: ces pièces possèdent une fermeture Eclair extra longue afin que vous puissiez la fermer sans avoir besoin d'aide. Les bijoux très oversized font d'autant plus penser à ses précédentes réalisations. On y retrouve en outre des pyjamas ainsi que des PointySneaks, des sneakers avec un bout pointu à la façon stiletto. AZ Factory n'est ni une marque de luxe, ni un label bon marché. "C'est une époque particulière, l'économie se porte plutôt mal. Nous avons tenté de conserver des prix aussi démocratiques que possible. C'était un défi. La plupart des pièces coûtent entre 230 et 1.200 euros. Dans mon emploi précédent, nous vendions parfois des tee-shirts à 1.600 euros. Pour moi, le succès, c'est de tout vendre. Non pas parce que je travaille à la commission, mais parce que je veux voir le plus de femmes possible dans mes robes." Ces robes vont d'ailleurs du XXS au XXXXL. Si le créateur a de l'ambition, il n'entend pas pour autant écraser tout sur son passage: "Ce n'est pas parce que vous êtes une start-up que vous voulez forcément tout détruire autour de vous. Ce que je désirais avant tout, c'est la liberté. Je pense que c'est l'ingrédient le plus important pour être vraiment créatif. Je veux suivre ma propre voie, celle qui me semble être la bonne en ce moment, pour les femmes d'aujourd'hui, pour le monde dans lequel nous vivons. "I do it my way", comme le chantait Frank Sinatra." Et d'envisager la suite avec un certain optimisme: "J'ai toujours dit que la mode était comme un antibiotique sans les effets secondaires. En tant que créateur, vous voyez ce qu'il se passe dans le monde. Vous pouvez alors observer que ce monde est triste, puis fabriquer des vêtements sombres. Ou vous pouvez créer des vêtements joyeux. Il y a deux mots qui me semblent très importants en ce moment. Le premier est "raison" et le deuxième est "espoir". Que voulons-nous atteindre? Quelle est la raison derrière ce que nous faisons? Quel est le but? Nous avons tous assez de vêtements dans notre armoire. Pourquoi acheter une robe noire de plus? Il doit y avoir une raison. Par ailleurs l'espoir est essentiel: celui que tout s'arrange. Je ne suis pas le plus grand des optimistes, mais je fais de mon mieux pour penser de manière positive."