Assister à un défilé de mode, c'est toujours partir explorer la terra incognita des inspirations de son créateur. A fortiori quand celui-ci est dédié à " la Croisière ", dénomination joliment surannée rappelant que cette ligne d'entre-saison était à la base destinée aux élégantes fuyant la grisaille de l'hiver pour embarquer sur un navire de luxe, mettant le cap sur le soleil. En particulier les riches Américaines qui s'offraient alors de longues semaines de villégiature dans les îles.
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Assister à un défilé de mode, c'est toujours partir explorer la terra incognita des inspirations de son créateur. A fortiori quand celui-ci est dédié à " la Croisière ", dénomination joliment surannée rappelant que cette ligne d'entre-saison était à la base destinée aux élégantes fuyant la grisaille de l'hiver pour embarquer sur un navire de luxe, mettant le cap sur le soleil. En particulier les riches Américaines qui s'offraient alors de longues semaines de villégiature dans les îles. De leur histoire intimement liée aux vacances et à la détente, les silhouettes présentées dans ce que les griffes nomment aujourd'hui " la Cruise " ont gardé un côté confortable et facile à vivre, en adéquation avec le quotidien à bord, mais aussi une certaine sophistication, qui se traduit par quelques robes du soir ou tailleurs à adopter une fois à destination. Et le 3 mai dernier en soirée, Chanel repoussait encore un peu plus les frontières de l'évasion. C'est en effet l'impressionnante réplique d'un transatlantique du siècle passé qui servait de décor à la présentation de sa collection, au Grand Palais. Retour dans la capitale, donc, et pour la seconde année consécutive, après avoir mis le cap sur Singapour, Dubai, Séoul ou La Havane. Coïncidence ou politique délibérée, d'autres maisons prestigieuses avaient d'ailleurs choisi elles aussi d'installer leurs podiums en France. C'est notamment le cas de Dior, qui, après Los Angeles en 2017, avait opté pour les Grandes écuries du domaine de Chantilly, et de Louis Vuitton, dont le show se déroulait au coeur de la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, après le musée Miho, au nord de Tokyo l'an passé. oAlessandro Michele, le directeur artistique de Gucci, avait quant à lui jeté son dévolu sur l'illustre nécropole romaine des Alyscamps, à Arles, classée au patrimoine mondial de l'Unesco. Autant de décors grandioses, qui n'ont pas lésiné sur les moyens - on évoque plusieurs millions d'euros pour les plus spectaculaires d'entre eux. C'est que ces lignes, également appelées " resort ", représentent un enjeu hautement stratégique. Selon le Journal du luxe, elles iraient jusqu'à compter pour 50 % dans le chiffre d'affaires de bon nombre de marques. Et puis, dans un monde globalisé où, d'un côté, les nantis vivent en bonne partie dans les régions chaudes - Inde, Brésil, Moyen-Orient... - et sont demandeurs de vestiaires moins liés aux saisons et où, de l'autre, les réseaux sociaux, et la communication visuelle qui en découle, ont acquis une importance colossale, le spectacle qui entoure ces shows sortant du calendrier traditionnel prend tout son sens. Rien n'est trop beau dès lors qu'il s'agit de faire rêver... et partager sur Facebook ou Instagram.Il a déjà transformé le Grand Palais en acropole antique, en banquise, en supermarché géant, en forêt ou plus récemment, pour le printemps-été 19, en plage avec vagues venant mourir sur le rivage. Le 3 mai dernier, Capitaine Lagerfeld y avait amarré La Pausa, un paquebot de 110 mètres de long portant le nom de la propriété de Mademoiselle dans le sud de la France - et accessoirement d'un nouveau parfum de la maison. Cheminées fumantes, cris des mouettes, doux bercement de la houle... tout était là pour emmener les spectateurs à l'époque où Coco voguait en compagnie du duc de Westminster. Pourtant, les quelque 86 silhouettes, si elles ne refusaient pas l'un ou l'autre accent rétro - notamment de charmants bérets et de jolies babies blanches - n'avaient rien de passéiste : jeans troués, corsaires, pantalons larges à rayures ou sweaters croppés à paillettes en témoignaient. Côté couleurs, ce fameux rose plébiscité par les Millennials était massivement présent, combiné au blanc ou au bleu, vif ou marine. Et bien sûr de la maille et du tweed, du beige et des tailleurs, soit autant de codes immédiatement reconnaissables, hautement désirables pour des clientes venant d'horizons très différents et moins inscrits dans le temps que ne peut l'être une collection liée à une saison, la cruise restant jusqu'à huit mois en boutiques. C'était ludique, frais et optimiste, à l'image des vacances... ou de la soirée qui a accueilli les invités du show à bord de La Pausa, une fois celui-ci terminé.Pour présenter sa nouvelle collection Croisière, Dior avait choisi le cadre de l'hippodrome de Chantilly - une ville associée à l'industrie dentellière et au milieu des courses, ce qui en faisait de prime abord un choix rêvé. C'était malheureusement sans compter le périphérique et ses embouteillages, qui ont retardé le début du défilé et l'arrivée de bien des invités. Pour l'occasion, la griffe avait fait venir spécialement du Mexique huit amazones - les Escaramuzas - qui ont ouvert et clôturé le show par une représentation de charreada, une sorte de rodéo. De quoi pimenter l'événement d'une bonne dose de spectacle et créer une vraie impression de manège... quitte à projeter des nuages de sable sur les invités installés au premier rang. Tout en élégance, les cavalières arboraient une tenue dessinée spécialement pour elles et composée d'une ample jupe longue surmontée d'une veste et d'un impressionnant chapeau. L'arrivée de Maria Grazia Chiuri dans la maison a clairement donné un coup de fouet à ses collections féminines, et cette ligne Croisière ne fait pas exception. En s'inspirant des Escaramuzas et du roman La Maison aux esprits de la Chilienne Isabel Allende, qui fait la part belle aux héroïnes férues d'indépendance, la créatrice propose un audacieux mélange d'éléments masculins et féminins, où les chemises d'homme blanches ou rayées, les cravates, les costumes et les vestes en cuir tout en sobriété se marient à la dentelle, au tulle, à la toile de Jouy et aux broderies artisanales, parsemées d'une touche de folklore sud-américain. La collection multiplie les variations sur le thème de la veste Bar, emblématique du New Look de 1947, associée tantôt à un pantalon, tantôt à une volumineuse jupe ou à une jupe-culotte. On retiendra également les généreux chapeaux signés Stephen Jones, ainsi que la pointe d'exotisme suggérée par les tigres et les serpents intégrés çà et là. Du côté des accessoires, on aura noté l'iconique sac Saddle réinventé avec brio par Maria Grazia Chiuri, mais aussi de viriles bottines et de larges ceintures en cuir qui laissent deviner, même sous la plus féminine des robes de soirée, une poigne de fer.Pour sa part, Louis Vuitton avait convié journalistes, clients et célébrités dans le pittoresque village de Saint-Paul-de-Vence, dans le midi de la France - un lieu propice à l'inspiration, où tout respire la création artistique. Le défilé s'est tenu en plein air, à la Fondation créée dans les années 60 par les galeristes parisiens Marguerite et Aimé Maeght. Véritable temple de l'art contemporain, le bâtiment a été imaginé par l'architecte catalan Josep Lluis Sert - qui a collaboré à ses débuts avec Le Corbusier - et est habillé de peintures et sculptures signées Miró, Giacometti, Chagall ou Bury. " Cet endroit a toujours été pour les artistes un lieu de rencontres passionnantes mais c'est aussi un site qui a une âme et où les installations sont étroitement liées à la nature et aux saisons ", justifie le directeur artistique Nicolas Ghesquière. Louvoyant entre les sculptures et céramiques du labyrinthe de Joan Miró, les mannequins ont présenté un vestiaire aux formes tantôt strictement géométriques, tantôt légères et mouvantes, réalisé dans des mélanges de matières surprenants, avec pour fil rouge les motifs en damiers. Les festivités ont été égayées par une performance live de l'artiste français Woodkid dans la cour Giacometti et par la lecture d'extraits de la biographie Grace : a memoir par Jennifer Connelly. Un choix qui n'était évidemment pas le fruit du hasard, puisque l'événement était l'occasion d'annoncer une collaboration avec Grace Coddington, directrice artistique du magazine Vogue américain depuis de nombreuses années. Passionnée de mode, elle est aussi - comme Nicolas Ghesquière - une grande amie des animaux... et a conçu pour Louis Vuitton une ligne d'accessoires dans laquelle ses deux chats persans, Pumpkin et Blanket, s'invitent entre les monogrammes de la maison avec Leon, le chien de Nicolas. Cette collection capsule, complétée par des couvertures en laine et des pyjamas en soie, est disponible dans les boutiques et l'e-shop du label, tout comme la collection Croisière 19. PAR DELPHINE KINDERMANS, AVEC RUTH GOOSSENS ET LUT CLINCKE