Sur la carte géographique des capitales de mode, Berlin n'est pas la plus en vue. Pour une question d'héritage historique essentiellement - Paris ayant inventé la haute couture, la Ville Lumière aura toujours une longueur d'avance - et pour d'autres raisons encore, culturelle, sociologique et intimes, on sait que les Allemands ne sont pas des Italiens... Pourtant, depuis 2007, deux fois par an, la capitale allemande a sa fashion week, appelée très officiellement Mercedes-Benz Fashion Week, le sponsoring en lettres majuscules a le mérite d'être clair.

Début septembre, en une forme mixte propre à la pandémie, digitale et physique, les collections du printemps-été et les grandes questions contemporaines ont irrigués le coeur de cette ville qui porte encore ça et là les stigmates de la guerre et de celle, plus froide, qui s'ensuivit. Tandis qu'ici, on se prépare aux élections législatives à venir et que les militants du vote distribuent des cartes postales où l'on peut juste lire : " Wer nicht wählt, der hat schon ", à traduire en substance par "celui qui ne vote pas l'a déjà fait", dans la Köpenicker Strasse, une ancienne centrale électrique, Kraftwerk, sert de point de ralliement à la mode made in Germany et à ce qui tourne autour.

Pour ouvrir cette semaine, surtout dédiée à la jeune création, Florentina Leitner. Venue d'un pays voisin, l'Autriche et formée en Belgique, à l'Académie Royale des Beaux-Arts d'Anvers, elle est la preuve vivante que les jeunes européens de ce temps cultivent le goût des expériences, scolaires et autres, hors de leurs frontières. Diplômée en juin 2020, elle a créé sa marque, à son nom, qu'en guise de logo, elle a calligraphié d'une écriture enfantine encadrée par deux tulipes, l'une rose, l'autre bleue - c'est que les fleurs comptent pour elle. On l'aura compris à découvrir son printemps-été 22, ses imprimés ne disent pas autre chose : elle y manie la rose, comme on sème des graines. Coincée chez elle, à cause de vous savez quoi, elle a eu tout le loisir de redécouvrir son bout de terre natale et le lac de Mondsee.

Ses reflets bleutés se sont donc coulés dans sa palette chromatique, de même que ceux de la lune argentée car sa collection invite au voyage, elle l'a titrée " Vacation on the Moon " - une façon d'ouvrir les horizons. En 18 silhouettes, elle aligne à la fois les volumes qui dansent autour du corps et les lignes seconde peau dans des catsuits que notre époque vénère. Comme toutes celles et ceux qui se lancent dans l'aventure de la mode en indépendant, lire sans l'appui de financiers ou l'adossement à un groupe de luxe, elle compose avec ses limites, se fournit principalement en tissus issus de deadstocks, ne fabrique pas en masse et se place volontairement dans une lignée " semi-couture ". La durabilité est sur toutes les lèvres, rien d'étonnant.

" Nos produits ne couvrent que 3 % environ de la distance parcourue par un vêtement produit de manière conventionnelle - c'est un peu comme si vous alliez passer un weekend chez vos grands-parents plutôt que faire un voyage autour du monde "

MOOT

Kraftwerk accueille aussi " Der Berliner Salon x MBFW ", sous le mantra " Committed to Responsability " et sous les auspices du département du Sénat pour l'économie, l'énergie et les affaires. Dans ce bâtiment de béton brut, 35 créateurs, de mode et d'accessoires, ont pris place, montrant en deux mannequins ou dans une petite vitrine l'essence même de ce qu'ils sont, de ce qu'ils font. Prenez MOOT, pour Made Out Of Trash, qui revendique un vestiaire stylé et upcyclé, imagine à partir de draps de lit déclassés et de couvertures mises au rebut et récupérées dans les stocks de la Croix Rouge ou de la Deutsche Kleider Stiftung, notamment.

Michael Pfeifer et Nils Neubauer, fondateurs de MOOT
Michael Pfeifer et Nils Neubauer, fondateurs de MOOT

" The future of the fashion industry is circular ", c'est une évidence pour Michael Pfeifer et Nils Neubauer, les deux jeunes co-fondateurs (26 et 27 ans), convaincus que la surconsommation, les catastrophes écologiques et les désastres humains sont liés à la fast fashion et qu'il est en temps de montrer l'exemple, à leur échelle. " Nos produits ne couvrent que 3 % environ de la distance parcourue par un vêtement produit de manière conventionnelle - c'est un peu comme si vous alliez passer un weekend chez vos grands-parents plutôt que faire un voyage autour du monde ". Avec en ligne de mire, un but : " d'ici un an, nous voulons approvisionner une petite ville entière de nos textiles upcyclés ".

MOOT
MOOT

Oftt, pour often/souvent, se revendique également totalement du moto sustainable, qui entend rappeler qu'il n'y pas de planète B. Soit une garde-robe très courte, composée de l'indispensable : manteau, sweat, tee-shirt, pantalon, chemise, short et basta - le nom du label sert de manifesto à ce concept de ne créer que les vêtements que l'on porte souvent. Qualité, prix juste, colorama minimal, confection européenne, made in Portugal ou made in Germany dans des ateliers certifiés GOTS, en soie vegan ou coton bio, " sans pesticides ni polluants " et " principalement arrosé d'eau de pluie ".

Oftt, la parfaite veste en cachemire
Oftt, la parfaite veste en cachemire
Oftt, le parfait top en coton made in Portugal
Oftt, le parfait top en coton made in Portugal

A la tête d'Oftt, Ashley Marc Hovelle formé à Central Saint Martins. Il porte évidemment son vestiaire fait d'évidence et invite à pousser la porte de sa toute nouvelle boutique, Oderberg Strasse dans ce quartier au style très wilhelminien poussé dans le dos par les boutiques de seconde main et les cafés où les Berlinois en cet été indien affiche un nonchalant bonheur de vivre, même avec masque FFP2.

Direction Alexanderplatz, chez Esther Perbandt et sa boutique atelier, Almstadtstrasse 3, où la créatrice de 45 ans officie en grande prêtresse du noir. Il faut dire qu'elle a grandi à Berlin et que les années 70/80 l'ont durablement impressionnée, voire façonnée - elle en profite pour remercier ses parents, leur ouverture d'esprit et leur façon de concevoir son éducation. Si elle est ce qu'elle est aujourd'hui, c'est aussi un peu grâce à eux.

Collection Esther Perbandt
Collection Esther Perbandt

Forcément féministe, elle décrit sa mode comme un acte d'irrespect, d'autonomie et d'individualité et décline toute les nuances de noir dans un tailoring aux détails masculins. Elle privilégie l'interdisciplinarité, collaborant avec la scène musicale, les arts vivants et toute forme d'art, puisqu'elle se love dedans, quand il s'agit de recharger ses batteries. Ce qui ne l'a pas empêchée de participer à l'émission Making the Cut (Amazone Prime) où elle n'est pas passée inaperçue, sa garde-robe radicale non plus.

" Il n'est plus l'heure de parler de durabilité mais d'agir. Nous devons promouvoir le changement, c'est notre responsabilité au Fashion Council. Nous sommes une grosse industrie et ensemble, nous pouvons changer les choses et les habitudes des consommateurs. Nous n'avons plus besoin de collections à foison mais d'une harmonieuse combinaison d'innovation, de design et de revalorisation de l'artisanat. "

Christiane Arp, présidente du Fashion Council Germany

Même si le calendrier compte peu de shows in real life, William Fan a décidé de montrer vraiment sa collection printemps-été, dans les Wilhelm Hallen tendues de voilages bleus. Sous cette vibration, le créateur fusionne ses origines chinoises et ses influences européennes, berlinoises assurément. Depuis 2015, date de la création de son label, il manie l'intemporalité et le tailoring avec une belle maîtrise. Il y rassemble tout ce qui importe pour lui, qui a redécouvert sa ville à la faveur de la pandémie interdisant tout voyage.

Il ose alors un vestiaire pour femme et pour homme, des sequins rouges et des popelines de coton rayées, des contrastes de couleurs, une certaine fantaisie et une belle maîtrise du tailoring, un optimisme contagieux et une casting sauvage de jeunes gens croisés dans les rues de Berlin et de jeunes modèles professionnels. Tout cela a quelque chose de frais et de désirable - le mérite en revient certes aux vêtements ainsi habités mais aussi à l'énergie dégagée, à l'espace réinvesti, au show en présentiel. " Je crois vraiment à la mode comme une expérience émotionnelle ", confie Christiane Arp, présidente du Fashion Council Germany. Pour avoir été longtemps, presque vingt ans, et jusqu'il y a peu, rédactrice en chef du Vogue dans sa version allemande, elle sait combien le soutien aux jeunes talents compte. Pour éviter la fuite des cerveaux. Et pour changer l'industrie de la mode de l'intérieur, elle y croit. Et ce n'est pas une question de foi mais d'engagement : " Il n'est plus l'heure de parler de durabilité mais d'agir. Nous devons promouvoir le changement, c'est notre responsabilité au Fashion Council. Nous sommes une grosse industrie et ensemble, nous pouvons changer les choses et les habitudes des consommateurs. Nous n'avons plus besoin de collections à foison mais d'une harmonieuse combinaison d'innovation, de design et de revalorisation de l'artisanat. "

Sur la carte géographique des capitales de mode, Berlin n'est pas la plus en vue. Pour une question d'héritage historique essentiellement - Paris ayant inventé la haute couture, la Ville Lumière aura toujours une longueur d'avance - et pour d'autres raisons encore, culturelle, sociologique et intimes, on sait que les Allemands ne sont pas des Italiens... Pourtant, depuis 2007, deux fois par an, la capitale allemande a sa fashion week, appelée très officiellement Mercedes-Benz Fashion Week, le sponsoring en lettres majuscules a le mérite d'être clair.Début septembre, en une forme mixte propre à la pandémie, digitale et physique, les collections du printemps-été et les grandes questions contemporaines ont irrigués le coeur de cette ville qui porte encore ça et là les stigmates de la guerre et de celle, plus froide, qui s'ensuivit. Tandis qu'ici, on se prépare aux élections législatives à venir et que les militants du vote distribuent des cartes postales où l'on peut juste lire : " Wer nicht wählt, der hat schon ", à traduire en substance par "celui qui ne vote pas l'a déjà fait", dans la Köpenicker Strasse, une ancienne centrale électrique, Kraftwerk, sert de point de ralliement à la mode made in Germany et à ce qui tourne autour. Pour ouvrir cette semaine, surtout dédiée à la jeune création, Florentina Leitner. Venue d'un pays voisin, l'Autriche et formée en Belgique, à l'Académie Royale des Beaux-Arts d'Anvers, elle est la preuve vivante que les jeunes européens de ce temps cultivent le goût des expériences, scolaires et autres, hors de leurs frontières. Diplômée en juin 2020, elle a créé sa marque, à son nom, qu'en guise de logo, elle a calligraphié d'une écriture enfantine encadrée par deux tulipes, l'une rose, l'autre bleue - c'est que les fleurs comptent pour elle. On l'aura compris à découvrir son printemps-été 22, ses imprimés ne disent pas autre chose : elle y manie la rose, comme on sème des graines. Coincée chez elle, à cause de vous savez quoi, elle a eu tout le loisir de redécouvrir son bout de terre natale et le lac de Mondsee. Ses reflets bleutés se sont donc coulés dans sa palette chromatique, de même que ceux de la lune argentée car sa collection invite au voyage, elle l'a titrée " Vacation on the Moon " - une façon d'ouvrir les horizons. En 18 silhouettes, elle aligne à la fois les volumes qui dansent autour du corps et les lignes seconde peau dans des catsuits que notre époque vénère. Comme toutes celles et ceux qui se lancent dans l'aventure de la mode en indépendant, lire sans l'appui de financiers ou l'adossement à un groupe de luxe, elle compose avec ses limites, se fournit principalement en tissus issus de deadstocks, ne fabrique pas en masse et se place volontairement dans une lignée " semi-couture ". La durabilité est sur toutes les lèvres, rien d'étonnant.Kraftwerk accueille aussi " Der Berliner Salon x MBFW ", sous le mantra " Committed to Responsability " et sous les auspices du département du Sénat pour l'économie, l'énergie et les affaires. Dans ce bâtiment de béton brut, 35 créateurs, de mode et d'accessoires, ont pris place, montrant en deux mannequins ou dans une petite vitrine l'essence même de ce qu'ils sont, de ce qu'ils font. Prenez MOOT, pour Made Out Of Trash, qui revendique un vestiaire stylé et upcyclé, imagine à partir de draps de lit déclassés et de couvertures mises au rebut et récupérées dans les stocks de la Croix Rouge ou de la Deutsche Kleider Stiftung, notamment. " The future of the fashion industry is circular ", c'est une évidence pour Michael Pfeifer et Nils Neubauer, les deux jeunes co-fondateurs (26 et 27 ans), convaincus que la surconsommation, les catastrophes écologiques et les désastres humains sont liés à la fast fashion et qu'il est en temps de montrer l'exemple, à leur échelle. " Nos produits ne couvrent que 3 % environ de la distance parcourue par un vêtement produit de manière conventionnelle - c'est un peu comme si vous alliez passer un weekend chez vos grands-parents plutôt que faire un voyage autour du monde ". Avec en ligne de mire, un but : " d'ici un an, nous voulons approvisionner une petite ville entière de nos textiles upcyclés ".Oftt, pour often/souvent, se revendique également totalement du moto sustainable, qui entend rappeler qu'il n'y pas de planète B. Soit une garde-robe très courte, composée de l'indispensable : manteau, sweat, tee-shirt, pantalon, chemise, short et basta - le nom du label sert de manifesto à ce concept de ne créer que les vêtements que l'on porte souvent. Qualité, prix juste, colorama minimal, confection européenne, made in Portugal ou made in Germany dans des ateliers certifiés GOTS, en soie vegan ou coton bio, " sans pesticides ni polluants " et " principalement arrosé d'eau de pluie ". A la tête d'Oftt, Ashley Marc Hovelle formé à Central Saint Martins. Il porte évidemment son vestiaire fait d'évidence et invite à pousser la porte de sa toute nouvelle boutique, Oderberg Strasse dans ce quartier au style très wilhelminien poussé dans le dos par les boutiques de seconde main et les cafés où les Berlinois en cet été indien affiche un nonchalant bonheur de vivre, même avec masque FFP2.Direction Alexanderplatz, chez Esther Perbandt et sa boutique atelier, Almstadtstrasse 3, où la créatrice de 45 ans officie en grande prêtresse du noir. Il faut dire qu'elle a grandi à Berlin et que les années 70/80 l'ont durablement impressionnée, voire façonnée - elle en profite pour remercier ses parents, leur ouverture d'esprit et leur façon de concevoir son éducation. Si elle est ce qu'elle est aujourd'hui, c'est aussi un peu grâce à eux. Forcément féministe, elle décrit sa mode comme un acte d'irrespect, d'autonomie et d'individualité et décline toute les nuances de noir dans un tailoring aux détails masculins. Elle privilégie l'interdisciplinarité, collaborant avec la scène musicale, les arts vivants et toute forme d'art, puisqu'elle se love dedans, quand il s'agit de recharger ses batteries. Ce qui ne l'a pas empêchée de participer à l'émission Making the Cut (Amazone Prime) où elle n'est pas passée inaperçue, sa garde-robe radicale non plus. Même si le calendrier compte peu de shows in real life, William Fan a décidé de montrer vraiment sa collection printemps-été, dans les Wilhelm Hallen tendues de voilages bleus. Sous cette vibration, le créateur fusionne ses origines chinoises et ses influences européennes, berlinoises assurément. Depuis 2015, date de la création de son label, il manie l'intemporalité et le tailoring avec une belle maîtrise. Il y rassemble tout ce qui importe pour lui, qui a redécouvert sa ville à la faveur de la pandémie interdisant tout voyage. Il ose alors un vestiaire pour femme et pour homme, des sequins rouges et des popelines de coton rayées, des contrastes de couleurs, une certaine fantaisie et une belle maîtrise du tailoring, un optimisme contagieux et une casting sauvage de jeunes gens croisés dans les rues de Berlin et de jeunes modèles professionnels. Tout cela a quelque chose de frais et de désirable - le mérite en revient certes aux vêtements ainsi habités mais aussi à l'énergie dégagée, à l'espace réinvesti, au show en présentiel. " Je crois vraiment à la mode comme une expérience émotionnelle ", confie Christiane Arp, présidente du Fashion Council Germany. Pour avoir été longtemps, presque vingt ans, et jusqu'il y a peu, rédactrice en chef du Vogue dans sa version allemande, elle sait combien le soutien aux jeunes talents compte. Pour éviter la fuite des cerveaux. Et pour changer l'industrie de la mode de l'intérieur, elle y croit. Et ce n'est pas une question de foi mais d'engagement : " Il n'est plus l'heure de parler de durabilité mais d'agir. Nous devons promouvoir le changement, c'est notre responsabilité au Fashion Council. Nous sommes une grosse industrie et ensemble, nous pouvons changer les choses et les habitudes des consommateurs. Nous n'avons plus besoin de collections à foison mais d'une harmonieuse combinaison d'innovation, de design et de revalorisation de l'artisanat. "