C'est à Paris, au rez-de-chaussée de son QG de la rue des Archives, que l'on retrouve Paul Smith. Pas dans son bureau, " la plus petite pièce du bâtiment ", mais dans un local qu'il a toutefois pu marquer de son empreinte : un patchwork de cadres au mur, des piles de livres, et un vélo. Evidemment. A la veille de son défilé dans la capitale française, le créateur nous reçoit avec toute la sympathie et la simplicité que l'on peut lui prêter - " du stagiaire au Premier ministre, je traite tout le monde de la même façon ", glissera-t-il plus tard en guise de confirmation. L'approche du show ne semble aucunement le préoccuper, ce n'est qu'une partie du processus, pas l'aboutissement d'une année ; il éprouve autant de satisfaction à trouver une nouvelle idée d'imprimé, inspiré d'une vieille photo ou d'un champ de coquelicots. C'est ça, Paul Smith. Un gamin de Nottingham qui avait à la fois la tête dans les étoiles et les pieds sur terre, l'amour du rock et le sens des affaires. Un nom devenu synonyme d'élégance britannique et deux signatures, l'une manuscrite, l'autre tout en rayures. Une success-story " spontanée ", née au coeur des Swinging Sixties et en cours depuis près d'un demi-siècle malgré les coups de guidon du destin - ou grâce à eux, et l'on pense bien sûr à son accident de vélo, alors qu'il a 17 ans et rêve d'une carrière professionnelle, espoir fracassé net contre l'arrière d'une voiture. " Si je devais évoquer le plus grand tournant de ma vie, le plus évident serait de raconter l'accident de vélo, mais tout le monde connaît cette histoire, donc ça va être ennuyeux. De plus, ce n'est peut-être même pas l'épisode le plus déterminant, en y réfléchissant bien... "
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C'est à Paris, au rez-de-chaussée de son QG de la rue des Archives, que l'on retrouve Paul Smith. Pas dans son bureau, " la plus petite pièce du bâtiment ", mais dans un local qu'il a toutefois pu marquer de son empreinte : un patchwork de cadres au mur, des piles de livres, et un vélo. Evidemment. A la veille de son défilé dans la capitale française, le créateur nous reçoit avec toute la sympathie et la simplicité que l'on peut lui prêter - " du stagiaire au Premier ministre, je traite tout le monde de la même façon ", glissera-t-il plus tard en guise de confirmation. L'approche du show ne semble aucunement le préoccuper, ce n'est qu'une partie du processus, pas l'aboutissement d'une année ; il éprouve autant de satisfaction à trouver une nouvelle idée d'imprimé, inspiré d'une vieille photo ou d'un champ de coquelicots. C'est ça, Paul Smith. Un gamin de Nottingham qui avait à la fois la tête dans les étoiles et les pieds sur terre, l'amour du rock et le sens des affaires. Un nom devenu synonyme d'élégance britannique et deux signatures, l'une manuscrite, l'autre tout en rayures. Une success-story " spontanée ", née au coeur des Swinging Sixties et en cours depuis près d'un demi-siècle malgré les coups de guidon du destin - ou grâce à eux, et l'on pense bien sûr à son accident de vélo, alors qu'il a 17 ans et rêve d'une carrière professionnelle, espoir fracassé net contre l'arrière d'une voiture. " Si je devais évoquer le plus grand tournant de ma vie, le plus évident serait de raconter l'accident de vélo, mais tout le monde connaît cette histoire, donc ça va être ennuyeux. De plus, ce n'est peut-être même pas l'épisode le plus déterminant, en y réfléchissant bien... " A mes 11 ans, quand mon père m'a offert mon premier vélo pour mon anniversaire. Je n'ai aucun souvenir marquant de mon enfance avant ce moment-là. Cet objet a été un immense bouleversement. Très vite, j'ai commencé à faire des balades avec le club cycliste local ; d'ailleurs il y avait aussi un Camera Club, et le vélo comme la photo sont restés très importants pour moi. Quand j'ai commencé à sortir seul, tout a changé. Enfant, vous êtes constamment avec vos parents, ou au moins encadré par des adultes. Mais quand je partais le dimanche pour faire un tour, soudain, je réalisais que mes parents étaient à 20 kilomètres et que là où j'étais, personne ne me connaissait. J'étais libre et j'ai trouvé ça très intéressant. Grandir, c'est apprendre à prendre des décisions par soi-même. Les parents décident de tout ce qui vous concerne, jusqu'au moment où vous vous retrouvez au beau milieu de la campagne et que vous vous demandez : " Est-ce que je m'achète une glace ? " Ce à quoi vous répondez : " Evidemment ! " parce qu'il n'y a personne pour vous dire que c'est la deuxième de la journée. Entre 12 et 15 ans, on apprend à faire des choix, à côtoyer des gens plus vieux, à parler aux étrangers, c'est très important. De nos jours, on passe tellement de temps sur son ordinateur ou son téléphone que lorsqu'on en vient à la vraie conversation, face à face, ça devient un problème.Il est survenu en 1963. Ce fut une autre période intéressante de ma vie, même si c'était affreux sur le moment. J'étais en traumatologie, beaucoup de gens sont morts durant mon séjour, je ne me rappelle même plus combien. Crashs de voiture, de moto, puis beaucoup d'accidents miniers, parce que la région de Nottingham était connue pour ses charbonnages. Ils fermaient le rideau et on comprenait que quelqu'un venait de mourir. J'avais sympathisé avec d'autres patients, et on a décidé de se revoir à notre sortie. L'un d'eux a choisi le pub où se retrouvaient les étudiants des écoles d'art, qui m'ont fait découvrir le pop art, l'architecture, la musique, Robert Rauschenberg, Andy Warhol, Kandisky, le Bauhaus, des choses dont je n'avais aucune idée. Une des étudiantes voulait ouvrir une boutique, et elle m'a demandé de l'aide parce qu'elle ne savait pas comment procéder. Moi non plus, mais j'ai improvisé, et jusqu'à présent, ça ne s'est pas trop mal passé. Tout. C'était la première boutique de Nottingham, où il n'y avait que des magasins classiques. Il y en avait un de surplus de l'armée, on mettait des jeans, c'était à peu près tout. Moi, je n'ouvrais que les vendredis et samedis, ce qui était très inhabituel, et je ne vendais pas que des vêtements, il y avait une petite galerie d'art au sous-sol, une minuscule pièce humide de 12 mètres carrés avec des imprimés de David Hockney ou d'Andy Warhol, des photos de David Bailey... Grâce à Dieu, j'ai été assez sage pour bosser durant le reste de la semaine afin de ramener l'argent nécessaire à faire tourner la machine, qui ne rapportait pas grand-chose. Mais il était là, très en avance sur son temps, c'était un " statement ". Les propriétaires de Colette, ici à Paris, et de 10, Corso Como à Milan, m'ont toutes deux affirmé que j'étais leur inspiration. Colette Rousseaux m'a déclaré : " Paul, tu vois ton magasin de Floral Street à Covent Garden ? Tu y vendais des vinyles, de l'art, etc. Tout Colette a été basé sur cette boutique. " Et Carla Sozzani m'a confié exactement la même chose. Tout a pourtant débuté dans ma petite boutique de Nottingham. Si modeste qu'il fallait vendre plus que des vêtements pour attirer les clients. Et le bouche-à-oreille a fonctionné, on se disait : " Je suis allé dans un magasin appelé Paul Smith, les fringues étaient cool, mais il y avait aussi ce poster trouvé à Paris, ces lunettes en Tchécoslovaquie... " Bien sûr, et à travers nos collaborations, encore récemment avec Led Zep, ou les lampes Anglepoise, les appareils photo... On a repeint notre flagship store de Los Angeles, c'est le bâtiment le plus instagrammé de toute la Californie, les réactions se comptent par millions. Il y a toujours quelque chose à dire, quelque chose qui se passe. Bien sûr, la mode reste notre moteur, mais mon intense activité cérébrale produit toujours de nouvelles idées. C'était un temps où de nombreux domaines se sont montrés particulièrement créatifs, il y avait cette liberté, que n'avaient pu connaître les deux générations précédentes, à cause des Guerres mondiales. Durant les années 1960, les jeunes pouvaient enfin s'exprimer plus librement et surmonter une frustration sous une forme non violente. Bon, en France, en 1968, c'était plus politique, avec les manifs, les émeutes, les barricades et les voitures en feu. Mais chez nous, on se contentait d'avoir des longs cheveux et l'air stupide. A 18 ans, je traînais avec les " art students ", et tout un tas de hippies, de bohémiens, des tribus d'un peu partout, qui étaient souvent loufoques, avec le recul. Mais c'était pas mal sur le moment, tous ces gars qui voulaient abolir l'argent et baser la société sur le don, ou d'autres trucs avec un fond de vérité qui n'allaient jamais marcher. Moi, je portais des chemises à fleurs et jabot, les cheveux longs, des costumes en velours. C'était de l'expression personnelle, il fallait se démarquer, avoir l'air différent de ses parents et des autres. Vous savez, la période de 15 à 30 ans est formidable pour chaque être humain, parce que c'est celle de premières expériences mémorables, premier amour, premier concert, premier voyage... San Francisco, Los Angeles et Londres étaient les " trois places to be ", et la scène musicale était exceptionnelle, oui. On faisait des choses jamais vues ou entendues, plein d'expérimentations signées Pink Floyd, Clapton, Bowie, Led Zeppelin, et l'on n'avait pas vu des gens s'habiller comme ça depuis Oscar Wilde. Vous sortiez et pouviez assister à des performances de groupes incroyables dans des endroits très exigus ; j'ai vu Hendrix dans un club de 100 ou 200 places maximum. Parfois, il débarquait dans un pub, sans être à l'affiche, mais on l'invitait sur scène et il jouait. Tout était plus spontané, maintenant tout a un business plan. C'était à l'occasion de mon 21e anniversaire, j'avais organisé une soirée. Mon père m'avait donné 21 livres et je crois que j'ai tout dépensé en alcool. Il n'y avait que deux endroits où sortir : The Bell Inn et The Yates Wine Lodge, très old-fashioned, où jouait un trio d'octogénaires, The Talbot Trio. On y servait du sherry aux marins, le sol était couvert de sciure, l'ambiance plutôt rustique. J'avais déjà croisé Pauline, mais là, on a discuté plus longuement. Vous l'ignorez sans doute, mais la raison principale était un chien, ou plutôt une race spécifique : les lévriers afghans, très inhabituels à l'époque. Pauline enseignait deux jours par semaine à Nottingham et logeait chez un éleveur de lévriers afghans. Le reste appartient à l'histoire : elle a fini par emménager avec moi et elle m'a tout appris. A la maison, on cousait des vêtements sur la table de la cuisine. Non, mais je ne suis pas du genre à m'y plonger constamment, je suis plutôt tourné vers l'avenir et le présent. C'est ce qui me plaît. Et la mode, c'est aujourd'hui et demain, tout le monde se fiche de savoir combien vous " étiez " un bon couturier. En fait, j'ai rarement autant raconté mes souvenirs en interview. Ma femme et moi sommes ensemble depuis très longtemps et on n'essaye jamais de se remémorer le passé, on se demande plutôt : " What's next " ?