Ce sont des chiffres qui donnent le tournis. Chaque année, le monde con-somme des ressources naturelles équivalentes à 1,6 fois celles de la planète entière, selon le dernier rapport de la Fondation Ellen MacArthur, qui entend redessiner le futur de la sphère fashion. Le secteur textile arrive en deuxième position, en termes de pollution. " C'est le cas à toutes les étapes de sa chaîne logistique, constate Rémy Le Moigne, auteur de L'économie circulaire, stratégie pour un monde durable, dont la deuxième édition vient de paraître chez Dunod. Depuis la révolution industrielle, la mode est très dépendante du pétrole (pour la production de fibres synthétiques), du coton (pour celle des fibres naturelles) et de l'eau. " Il faut ainsi plus de 2 700 litres d'eau (sans compter les insecticides et pesticides) pour fabriquer un tee-shirt en coton, alors que dans le même temps, si rien n'est fait, les réserves en or bleu ne parviendront plus à couvrir que 70 % de la demande, en 2030...
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Ce sont des chiffres qui donnent le tournis. Chaque année, le monde con-somme des ressources naturelles équivalentes à 1,6 fois celles de la planète entière, selon le dernier rapport de la Fondation Ellen MacArthur, qui entend redessiner le futur de la sphère fashion. Le secteur textile arrive en deuxième position, en termes de pollution. " C'est le cas à toutes les étapes de sa chaîne logistique, constate Rémy Le Moigne, auteur de L'économie circulaire, stratégie pour un monde durable, dont la deuxième édition vient de paraître chez Dunod. Depuis la révolution industrielle, la mode est très dépendante du pétrole (pour la production de fibres synthétiques), du coton (pour celle des fibres naturelles) et de l'eau. " Il faut ainsi plus de 2 700 litres d'eau (sans compter les insecticides et pesticides) pour fabriquer un tee-shirt en coton, alors que dans le même temps, si rien n'est fait, les réserves en or bleu ne parviendront plus à couvrir que 70 % de la demande, en 2030... Autre chiffre inquiétant : les vêtements libèrent annuellement un demi-million de tonnes de microfibres dans l'océan, qui équivalent à plus de 50 milliards de bouteilles en plastique. Des microfibres qu'il est pratiquement impossible à faire disparaître, et qui se retrouvent donc inévitablement dans notre chaîne alimentaire... Il y a enfin la question des déchets et du gaspillage. Avec la croissance des classes moyennes et le succès de la fast fashion, la production et la consommation mondiale de textile sont en augmentation constante. Entre 2000 et 2015, les ventes de vêtements ont ainsi doublé, tandis qu'à l'inverse, le nombre de fois où est porté un habit, avant de ne plus être utilisé, ne cesse de diminuer. La Fondation Ellen MacArthur estime ainsi que plus de la moitié de la production de fast fashion est jetée en moins d'un an. Cela représente un camion à ordures rempli de tissus, mis en décharge ou brûlé chaque seconde. Soit une valeur estimée à 500 milliards de dollars perdue chaque année, à peine usée et rarement recyclée - moins de 1 % d'habits le sont, actuellement. Bref, le modèle linéaire, qui consiste classiquement à extraire, fabriquer, utiliser, puis jeter, a vécu. Comme la métaphore de l'économiste Kenneth Boulding l'illustre très bien, il importe désormais de passer de " l'économie du cow-boy ", qui dispose d'un vaste terrain, où il consomme les ressources à sa guise, à " l'économie de l'astronaute ", où il évolue dans un espace limité, avec des ressources qu'il se doit de protéger. De ce point de vue, l'économie circulaire, de plus en plus en vogue et médiatisée, prend tout son sens. " La valeur des produits, des matières et des ressources est maintenue dans l'économie aussi longtemps que possible et la production de déchets est réduite au minimum, définit Rémy Le Moigne. Cette approche date d'avant l'arrivée de l'homme : la nature produisait des matériaux organiques, qui étaient utilisés avant de retourner à la terre, un cycle presque parfait qui ne produisait pas de déchet. " Dans le secteur textile, ce point de vue fait l'objet d'un véritable enjeu stratégique, tant l'approvisionnement en matières premières et la gestion des déchets risquent de devenir critiques à terme. Si elle souhaite continuer à croître, l'industrie de la mode doit se réinventer. Cela passe par plusieurs alternatives. Et l'expert français de pointer trois grands modèles. Le premier de ceux-ci consiste à utiliser au maximum des matériaux recyclés pour produire de nouvelles pièces. " Cela demande de collecter des vêtements usagés et de développer des procédés de recyclage, qui ne sont pas toujours au point ", analyse Rémy Le Moigne. De plus en plus de marques, à l'instar de Levi's, Puma ou H&M, récupèrent ainsi dans leurs points de vente les fringues inutilisées. Au printemps 2016, le dernier label cité avait ainsi fait parvenir plus de 28 000 tonnes de textiles à son partenaire allemand I:Co, spécialiste du recyclage. Et le groupe de commercialiser chaque année sa collection Conscious Exclusive, réalisée à partir de matériaux durables ou à qui on a donné une seconde vie. " Ensuite, vient le modèle assez innovant de ne pas vendre des produits mais bien de les louer ", poursuit le consultant français. Une économie de fonctionnement particulièrement appréciée par la génération Z, qui ne s'encombre pas et préfère ne posséder que ce qu'elle utilise régulièrement. Rémy Le Moigne cite ainsi la start-up américaine Rent The Runway, exemple de réussite en la matière : ce site Web propose à ses abonnés de leur louer quatre vêtements en durée illimitée, pour 159 dollars par mois. Un phénomène de société, avec ses 6 millions de souscripteurs, ses 3 200 robes lavées par heure et un chiffre d'affaires supérieur à 100 millions de dollars, pour 2016. " Enfin, on trouve toutes les initiatives qui visent à produire et vendre des vêtements plus durables, de meilleure qualité, ou qui permettent de les raccommoder et de leur offrir une seconde vie ", résume l'auteur. Ou comment rallonger la durée de vie d'une étoffe. A titre d'exemples, citons Levi's et ses repair cafés, Patagonia, qui prône la revalidation de ses pièces, Cyrillus et son site Web Seconde Histoire, qui permet à ses membres d'acheter et revendre des tenues de seconde main de la marque... Les grands acteurs de prêt-à-porter ne sont évidemment pas en reste. Le groupe néerlandais C&A a ainsi fondé, en 2017, l'accélérateur d'entreprises Fashion for Good. Son but : stimuler les projets innovants dans le domaine du durable. Plusieurs autres partenaires ont également rejoint le projet, à l'instar de Galeries Lafayette, Kering et plus récemment Zalando. Le site de vente en ligne a, par ailleurs, dernièrement initié une collaboration avec les créateurs Viktor & Rolf, pour imaginer une collection capsule réalisée à partir de leurs fins de stocks. Pointons également le travail mené depuis trois ans par la Fondation H&M, une association à but non lucratif, financée par la famille propriétaire du groupe, mais totalement indépendante de la chaîne de fast fashion. Sa mission ? Améliorer les conditions de vie des populations à travers le monde, en investissant dans des idées novatrices, les peuples et les communautés. A ce titre, l'institution organise chaque année le Global Change Award, qui récompense cinq jeunes entreprises favorisant l'économie circulaire. Ces dernières se partagent non seulement une récompense d'un million d'euros, mais sont surtout mises en contact avec un vaste réseau de spécialistes en matière de mode durable et accèdent à un programme de douze mois, pour accélérer le développement de leur innovation. Un coup de boost bienvenu, qui a par exemple permis aux deux Siciliennes d'Orange Fiber de collaborer avec la maison de luxe italienne Salvatore Ferragamo, pour concevoir des robes à partir de pulpe d'agrumes, un an seulement après avoir gagné cette récompense, en 2016. Pour cette édition 2018, qui vient notamment de célébrer les deux Belges du projet Smart Stitch ( lire par ailleurs), ce ne sont pas moins de 2 600 candidatures, issues de 151 pays, qui avaient été rentrées à la fondation. Des gouttes d'eau dans l'océan de la mode durable ? Pas du tout, selon Erik Bang, stratège en chef de l'innovation, au sein de l'association. " Rendre la mode circulaire n'est pas une utopie, nous y arriverons. Le secteur est en train de rattraper son retard, et ce grâce à des collaborations qui se mettent en place entre différentes marques, avec des fournisseurs, des start-up... L'enjeu est d'allier développement durable et croissance économique, sans perdre en qualité ou en prix, pour le consommateur. Tout s'accélère ces derniers temps, c'est assez fascinant. Je suis optimiste sur les changements de mentalité et de business models qui pourront rapidement porter leurs fruits. " Tant mieux, car la planète n'a plus vraiment les moyens d'attendre...