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Il y a d'abord cet impressionnant bestiaire qui balance entre le fantastique et le naïf : des cygnes chez Marc Jacobs et Stella McCartney, des têtes de chat chez Loewe... Une série de références à l'astronomie aussi, tel ce cheval ailé chez Alexander McQueen, ces étoiles parfois filantes chez Prada. Et cette ribambelle d'allégories qui surgissent au détour des catwalks : une robe coeur en fourrure, hommage d'Hedi Slimane au bijou qu'épinglait Yves Saint Laurent à chaque défilé sur sa tenue favorite, des motifs d'allumettes chez Moschino... Pas de doute, l'automne-hiver 16-17 foisonne de symboles en tout genre. Les créateurs nous livreraient-ils la matière la plus (universellement) signifiante de leur inconscient ? Afin d'y voir plus clair, un détour par leur sens, plus ou moins caché, s'impose. Il y a quelques saisons déjà, l'oeil s'était invité dans les garde-robes. Notamment chez Kenzo, où il est devenu un motif aussi iconique que le tigre, au point d'être choisi par Humberto Leon et Carol Lim pour incarner leur première fragrance, Kenzo World. Cet oeil ouvert, c'est celui "qui donne à voir le monde, son monde", expliquent les créateurs. Ce signe de savoir omniscient et de protection spirituelle traverse les civilisations depuis des millénaires, puisque, chez les Egyptiens, celui d'Horus voit tout, y compris l'"invisible". Cet automne, c'est Riccardo Tisci qui s'en empare dans un accès de crise mystique - ou de mégalomanie ? - et le décline en mandala hypnotique - un mix de new age et de Klimt - sur des robes et des blousons de teddy boy. Des motifs de papillon, une horloge démesurée, un soleil ou un cheval ailé... Souvent, l'univers onirique vient envelopper le corps de mystère, comme chez Alexander McQueen. "Il s'agit d'une femme presque somnambule, dans un état où la frontière entre songe et réalité se brouille", précisait la directrice artistique de la maison britannique, Sarah Burton. "On retrouve souvent des images de rêves dans le travail de création, confirme Céline Masson, coresponsable du groupe de recherches Pandora, qui s'intéresse au lien entre psychanalyse et art. Un peintre comme De Chirico, par exemple, était particulièrement animé par sa vie onirique." Ou encore Magritte. Mélange des genres "Quand on remonte aux origines, dans les années 20 et 30, on s'aperçoit que les créateurs franco-italiens étaient proches des milieux artistiques. Ils partageaient une attirance pour le mysticisme, le religieux, le surréalisme", rappelle le sociologue de la mode, Frédéric Godart. Ainsi d'Elsa Schiaparelli, dont l'oncle Giovanni était un astronome réputé : sa ligne Zodiaque, présentée en 1938, s'inspirait de la fameuse constellation et de ses signes. "C'est resté une influence esthétique forte au sein de la mode, poursuit Frédéric Godart. Mais les créateurs ne prennent pas les symboles ésotériques au pied de la lettre. Certains sont intrigués, d'autres attirés par leur dimension esthétique, toujours dans l'idée de rendre les collections plus riches." "Tout est symbolique, confiait ainsi Miuccia Prada en coulisses de son défilé automne-hiver 2016. Cette collection est comme un collage de ce qui est heureux ou douloureux, selon que vous vous sentez belle ou horrible, que vous êtes pleine d'amour ou non. Je l'ai pensée comme si une personne avait posé tous ses vêtements au sol le matin, et qu'elle devait choisir comment elle va se construire." En fine observatrice de ses contemporains, la créatrice italienne a notamment demandé à l'artiste français Christophe Chemin d'imaginer quatre imprimés. Impossible True Love dépeint une étreinte entre un matelot et une Cléopâtre, sur un fond d'étoiles filantes et de lune alors que The Important Ones réunit des personnalités historiques et pop aussi éloignées que Che Guevara, Freud, Nina Simone, Jeanne d'Arc ou encore Marlon Brando, dans un étrange ballet entre bagarre et danse de salon. En mettant le doigt sur l'incongruité du mélange des genres et des idées, Miuccia Prada souligne la contradiction de cette époque où tout le monde s'intéresse à l'ésotérisme et aux signes ancestraux, sans lâcher d'une semelle son smartphone ni les réseaux sociaux. La mode est une expression à l'instant T de la conscience collective de nos sociétés. Or, les références à la psychanalyse y sont quotidiennes, on essaie d'interpréter soi-même ses rêves, et les prédictions en ligne de l'astrologue américaine Susan Miller réunissent plus de 6 millions de personnes chaque mois. Parfums d'exotisme "La dimension mystique cohabite aujourd'hui avec la technologie. Mais, parfois, il existe des tensions entre ces deux univers. Quand cette dernière est abordée de manière assez froide dans les collections, on sent que le symbolisme vient en réaction, comme un pendant émotionnel", poursuit Frédéric Godart. Mondialisation oblige, on perçoit aussi les créateurs particulièrement sensibles aux charmes esthétiques du chamanisme et à ses déclinaisons néo-hippies, ce qui se traduit par une recrudescence de signes exotiques. Les figures de totems incas chez Gucci en sont des indices supplémentaires. Exotisme spirituel toujours, quand Riccardo Tisci raconte, au cours d'un chat en ligne avec les lecteurs du Wall Street Journal, vouloir tester l'ayahuasca, une mixture hallucinogène proche de la mescaline, traditionnellement utilisée par les communautés indigènes amazoniennes pour explorer les méandres du cerveau. Les expériences sensorielles, la libre association d'idées, la découverte du psychisme sont au coeur de la mode. "Il ne s'agit pas uniquement de vêtements, mais d'une carte psycho-géographique capable d'enregistrer l'inconscient urbain", soulignait ainsi Alessandro Michele à propos de son printemps-été 2016. Ce dernier reprenait l'idée de la carte de Tendre de Madeleine de Scudéry, sorte d'atlas imaginaire des sentiments amoureux. Mais l'exploration des symboles n'est-elle pas aussi une manière un peu facile de solliciter l'inconscient collectif et les désirs fashion ? C'est la question que posait Miuccia Prada dans une interview donnée au magazine Document, en novembre dernier. "Le monde tend à la banalité. C'est la raison pour laquelle les derniers défilés regorgeaient de motifs animaliers, de figures symboliques, c'est ce que les gens veulent. La liste de ce qu'ils aiment est de plus en plus réduite." Et pourtant l'envie de se prendre au jeu est bien là, comme celle d'arborer un pendentif-sac Loewe à tête de chat. Une amulette 2.0 que les fans vénèrent déjà. PAR GINO DELMAS