La mode est un reflet de la personnalité: chacun de nous, en s'habillant, dévoile son identité au monde et proclame un certain message. Jadis, les codes vestimentaires étaient figés au point de mettre les gens dans des cases. Aujourd'hui, nous sommes bien plus libres: nous pouvons choisir d'appartenir à tel ou tel groupe selon notre style. Mais l'homme, animal social par excellence, reste en quête d'une identité commune. Et le vêtement crée du lien, qu'il s'agisse d'un it bag griffé Gucci ou d'un tee-shirt appelant à préserver la forêt amazonienne.
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La mode est un reflet de la personnalité: chacun de nous, en s'habillant, dévoile son identité au monde et proclame un certain message. Jadis, les codes vestimentaires étaient figés au point de mettre les gens dans des cases. Aujourd'hui, nous sommes bien plus libres: nous pouvons choisir d'appartenir à tel ou tel groupe selon notre style. Mais l'homme, animal social par excellence, reste en quête d'une identité commune. Et le vêtement crée du lien, qu'il s'agisse d'un it bag griffé Gucci ou d'un tee-shirt appelant à préserver la forêt amazonienne. Dans le secteur militaire, l'uniforme indique aussi à quel camp les soldats appartiennent. Il gomme également les inégalités: quel que soit le milieu social, le combat se fait dans un même élan. Mais arborer une telle tenue est aussi considéré comme un privilège, celui d'être adoubé, accepté comme représentant d'un collectif. Un groupe vêtu de manière identique fera toujours plus forte impression. Et tous ces principes valent également pour le dress code des manifestants en tout genre. Ainsi, la Marche des Femmes de 2017, consécutive à l'investiture de Donald Trump, s'est gravée dans nos souvenirs grâce aux bonnets roses à oreilles de chat, les pussyhats. Plus récemment, une marée de gilets jaune fluo, en Belgique et en France, s'est imprimée sur notre rétine. Rien de tel que la couleur pour uniformiser une foule qui pense pareil. Le mouvement britannique Extinction Rebellion a même demandé à un studio de design londonien de lui créer un outfit reconnaissable entre tous. En plus des logos et d'une typo spécifique, leur tenue comporte une dizaine de tons qui peuvent être utilisés par les partisans du monde entier, et qui les rassemblent. Ces teintes sont couplées à une série de messages, par exemple le vert pour la non-violence, le bleu pour l'action, le rose pour la vérité. Dans un même ordre d'idées, les capuches rouges et blanches que l'on voit dans la série La servante écarlate, et qui sont portées par ces filles fertiles, justes bonnes à la reproduction dans ce récit, sont devenues un signe de ralliement dans les manifestations pour les droits des femmes. C'est aux Etats-Unis, en 2017, qu'ont été signalées les premières capes vermillon, suite à l'annonce de plusieurs projets de lois anti-avortement - la série avait démarré en avril de cette année-là. Elles ont ensuite essaimé rapidement dans d'autres pays, de l'Irlande à l'Argentine. A Londres, les Servantes écarlates protestaient contre la venue de Trump au Royaume-Uni; à Varsovie, elles ont interrompu son discours, et au Costa Rica, elles se sont rendues dans l'isoloir pour exprimer leur opposition à l'égard d'un des candidats à la présidence. La costumière Ane Crabtree et Margaret Atwood, l'autrice du livre dont a été tirée la série, n'ont rien trouvé à y redire et ont même avoué avoir été émues par ces différentes actions. En revanche, la marque Fred Perry a été nettement moins ravie lorsqu'un de ses polos est devenu, à son corps défendant, le symbole des partisans d'extrême droite du président Trump, les Proud Boys. Le fondateur du label et champion de tennis Fred Perry était issu de la classe ouvrière britannique, ce qui avait contribué à la popularité des polos au sein des contre-cultures: les Mods, les punks, les fans de ska et de britpop, mais aussi les premiers skinheads des sixties, très marqués à gauche. Les skinheads de droite ont détourné ensuite ce look à leur profit. Les Proud Boys ont intégré le fameux polo en piqué de coton à leur look preppy trompeur (lire encadré ci-dessous) et la griffe - qui a aussi des racines partiellement juives - a été contrainte, fin 2020, de suspendre la vente de son modèle noir et jaune aux Etats-Unis et au Canada. Mais les liens entre mode et engagement ne se limitent pas à des mouvements de récupération plus ou moins subis. Les collections 2017 de Vera Wang et de Preen, par exemple, adressaient des clins d'oeil appuyés aux Servantes écarlates de Margaret Atwood également. Les mannequins défilant pour Missoni portaient, eux, des pussyhats et, chez Dior, la directrice artistique Maria Grazia Chiuri proclamait sur ses tee-shirts "We Should All Be Feminists"... Si l'on remonte plus loin dans l'histoire, au début du XXe siècle, lorsque la militante britannique pour les droits des femmes Emmeline Pethick-Lawrence a défini les codes couleurs des Suffragettes (le blanc pour la pureté, le vert pour l'espoir et le violet pour la loyauté), les grands magasins Selfridges et Liberty se sont empressés de faire des stocks de rubans et de rosettes dans ces trois couleurs. Depuis les années 70, Vivienne Westwood tisse également la moindre de ses collections de messages sociaux, environnementaux et politiques. Signe des temps: au printemps 2019, elle avait fait de son défilé un manifeste contre tout ce qui remue désormais notre société, du dérèglement climatique au #metoo, en passant par le Brexit. Dans son ensemble cependant, à force de montrer toujours les mêmes corps idéalisés, d'être complice d'un esclavage moderne et de se vautrer dans la surproduction, l'industrie du vêtement reste en contradiction avec les idéaux d'une jeunesse prompte à manifester, notamment pour le climat... Des protestataires qui, dans ce cas, n'affichent d'ailleurs pas de code vestimentaire visible puisqu'ils rejettent le modèle de consommation de leurs aînés et n'achètent (quasi) rien, ou en seconde main. Pour garder leur attractivité, les marques doivent donc jouer - honnêtement - la carte des valeurs de ces nouveaux consommateurs, que ce soit avec des messages féministes ou des jeans produits éthiquement. Et progressivement, de plus en plus de créateurs semblent embrasser cette volonté d'engagement, sur les catwalks comme en coulisses. Le défilé Dior pour ce printemps 21 en est un bel exemple. Lorsqu'une manifestante a déboulé sur le podium en brandissant une bannière "We Are All Fashion Victims", le public n'aurait su dire si elle faisait partie du show ou non. On a appris par la suite qu'il s'agissait d'un membre d'Extinction Rebellion qui avait déjà perturbé la Fashion Week londonienne. L'activisme en mode est plus marqué que jamais, d'autant qu'une grande partie des mouvements de protestation ont lieu via les réseaux sociaux. Ceux-ci facilitent la sensibilisation des masses et la viralité des symboles de contestation. Il suffit que Michelle Obama porte un collier "Vote" pour que des millions de gens le remarquent. Idem lorsque Beyoncé apparaît au Super Bowl en total look Black Panther lors des manifestations Black Lives Matter. L'impact est mondial...