Longtemps, l'Occident n'a eu d'yeux que pour une mode terriblement occidentale. Parfois, apparaissait un électron libre, tels Mounia, muse d'Yves Saint Laurent et premier mannequin noir à défiler en haute couture, ou Lamine Kouyaté et sa marque Xuly Bët, qui signifie en wolof "ouvre grand les yeux" - on aurait pu y entendre un conseil d'ami. Las, la cécité était de mise, l'autocentrage aussi, avec la tour Eiffel en ligne de mire. Et puis, il y a peu, on a vu les Fashion Weeks accueillir (enfin) les tissages aso-oke du Nigérian Kenneth Ize, les kente du C...

Longtemps, l'Occident n'a eu d'yeux que pour une mode terriblement occidentale. Parfois, apparaissait un électron libre, tels Mounia, muse d'Yves Saint Laurent et premier mannequin noir à défiler en haute couture, ou Lamine Kouyaté et sa marque Xuly Bët, qui signifie en wolof "ouvre grand les yeux" - on aurait pu y entendre un conseil d'ami. Las, la cécité était de mise, l'autocentrage aussi, avec la tour Eiffel en ligne de mire. Et puis, il y a peu, on a vu les Fashion Weeks accueillir (enfin) les tissages aso-oke du Nigérian Kenneth Ize, les kente du Camerounais Imane Ayissi, la handira détournée du Marocain Karim Adduchi, les femmes puissantes, mère et tantes comprises, du Sud-Africain Thebe Magugu. Autant de preuves d'une effervescence propre à l'Afrique contemporaine. Cela méritait à tout le moins un beau livre, signé Emmanuelle Courrèges. Nourrie par la pensée d'Aminata Dramane Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali et par le couturier malien Chris Seydou, pionnier de la mode africaine d'aujourd'hui, elle connaît le made in Africa. Pour être née et avoir vécu au Cameroun, au Sénégal et en Côte d'Ivoire. Pour avoir couvert les Fashion Weeks de Dakar, Lagos et Johannesbourg, alors que personne ou presque, de ce côté de la Méditerranée, ne s'y intéressait. Son pari: non pas définir la mode des 54 pays qui puzzlent cette terre mais donner à voir ce qui s'y passe en 235 pages et 300 photos. Elle y documente les esthétiques à l'oeuvre, la réappropriation culturelle et l'invention d'un autre langage grâce au dynamisme des créateurs, photographes, coiffeurs, make-up artists, tops, blogueurs, artistes qui "inventent ainsi leur être au monde du XXIe siècle". "Il n'y a pas de mode africaine, il y a des créateurs africains", balise l'autrice. Et aucune des marques ne se ressemble, si ce n'est que "chacune fait résonner, dans le pli d'un vêtement, dans la trame d'un tissage ou le feu d'une couleur, un idéal de partage: la déconstruction des mythes et l'invention d'une africanité qui serait définie par elle seule". Si Emmanuelle Courrèges donne du Swinging Africa à cette lame de fond, c'est par un rapprochement langagier avec le Swinging London, révolution culturelle au tournant des années 60 qui s'incarna dans le vêtement et l'attitude qui allait de pair. Elle inscrit ainsi volontairement la mode africaine dans l'histoire - celle des garde-robes d'ici et d'ailleurs, celle des idées qui modèlent les sociétés d'ici et d'ailleurs. "Car la mode n'est pas seulement un fait vestimentaire, et ce moment créatif contemporain participe à ce que le philosophe camerounais Achille Mbembe appelle "le retournement du signe africain"." Tout ceci est riche, foisonnant, innovant et éminemment politique.