Imaginez que quelqu'un dans la salle puisse voir votre nervosité. Ou savoir à quel point vous bouillonnez de colère, alors que vous essayez tant bien que mal de conserver un air calme et poli. Se mettre à nu prend encore une autre dimension si le public peut lire dans vos pensées. Pourtant, la soprano Elise Caluwaerts se produira bientôt sur scène dans une robe qui reflétera son for intérieur. Des capteurs enregistreront ses ondes cérébrales pour en déduire ses émotions, qui seront ensuite projetées en direct sous forme de couleurs et motifs sur sa tenue. Les ondes permettent en effet de mesurer l'état émotionnel d'une personne et de déterminer si elle est détendue, concentrée, excitée, mal à l'aise... "C'est à la fois passionnant et fantastique, s'exclame Elise Caluwaerts lorsque nous la rencontrons à Anvers. La musique va prendre une dimension supplémentaire pour les spectateurs. Elle leur transmettra des émotions, et ils pourront également voir les miennes pendant que je chante."
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Imaginez que quelqu'un dans la salle puisse voir votre nervosité. Ou savoir à quel point vous bouillonnez de colère, alors que vous essayez tant bien que mal de conserver un air calme et poli. Se mettre à nu prend encore une autre dimension si le public peut lire dans vos pensées. Pourtant, la soprano Elise Caluwaerts se produira bientôt sur scène dans une robe qui reflétera son for intérieur. Des capteurs enregistreront ses ondes cérébrales pour en déduire ses émotions, qui seront ensuite projetées en direct sous forme de couleurs et motifs sur sa tenue. Les ondes permettent en effet de mesurer l'état émotionnel d'une personne et de déterminer si elle est détendue, concentrée, excitée, mal à l'aise... "C'est à la fois passionnant et fantastique, s'exclame Elise Caluwaerts lorsque nous la rencontrons à Anvers. La musique va prendre une dimension supplémentaire pour les spectateurs. Elle leur transmettra des émotions, et ils pourront également voir les miennes pendant que je chante." L'été passé, l'artiste a déjà organisé un concert test avec un prototype. Elle était alors curatrice d'un événement interdisciplinaire à San Francisco: l'occasion idéale pour une première démonstration devant un public. Et la fidélité de la technologie s'y est fait implaccablement ressentir. "L'organisation de la soirée était chaotique, et le concert a eu lieu avec beaucoup de retard. J'étais très stressée, en partie parce que je souffrais du décalage horaire. A un moment, j'ai demandé très poliment aux organisateurs si nous pouvions commencer le plus vite possible. Je semblais calme, mais ma robe était rouge vif et tout le monde pouvait voir à quel point j'étais énervée intérieurement." Le spectacle avait lieu dans la Legion of Honor, une section du Musée des beaux-arts de San Francisco, où se tenait une exposition sur Rubens. L'expérience avait été gardée secrète et les amoureux d'opéra invités par la soprano l'ont accueillie avec enthousiasme. Tout comme les scientifiques et les spécialistes high-tech présents ce jour-là. Un véritable succès. Pour la conception de sa robe, Elise Caluwaerts s'est associée à Jasna Rokegem. Cette artiste, qui oeuvre sous le nom de Jasna Rok, se décrit comme spécialiste de la mode du futur. Et elle a raison, car elle s'y connaît autant en technologies et sciences qu'en matière de vêtement. Elise a découvert le travail de Jasna et a pris contact avec elle via un ami commun, le critique d'art Theo Vervliet. "Pour moi, la mode est un moyen de communication magnifique, explique la chanteuse. Elle fait partie de mon identité, aussi bien sur scène que dans la vie. J'essaie de porter un maximum de pièces locales et durables, et le plus souvent, ce sont des créations de stylistes belges. De plus, je suis mordue de technologie depuis toute petite. Réalité virtuelle ou augmentée, jeux vidéo... j'adore ça. Quand j'ai découvert Jasna, j'ai été époustouflée. Je devais la rencontrer et créer avec elle, c'était certain." Immédiatement, le courant est passé entre les deux femmes. Cela fait maintenant deux ans qu'elles collaborent, et elles sont même devenues amies, au point de partager la même bulle Covid. "Travailler avec Elise est génial, se réjouit Jasna. Elle a une personnalité riche et s'intéresse à énormément de domaines. Cela se remarque aux projections sur sa robe. En effet, plus votre cerveau est en émulation, plus les résultats seront abondants et variés. La robe, baptisée Braight (NDLR: la contraction de "brain" et "bright", "cerveau" et "brillant"), a déjà été portée par une star de Bollywood sur un tapis rouge et par un éminent ingénieur de la NASA. A chaque fois, le résultat était différent. La première fois qu'Elise l'a enfilée, je n'ai pas compris ce qu'il se passait. Autant de motifs en si peu de temps: je n'avais jamais vu cela." La robe-prototype portée par Elise à San Francisco s'inscrit dans le prolongement du projet de fin d'études de Jasna, intitulé Fashion on Brainwaves (2015). Mais elle y a ajouté depuis plus de technologie. "Comparez cela à un ordinateur d'il y a cinq ans et à un d'aujourd'hui. Ils font la même chose, mais le plus récent est bien plus performant, précise la conceptrice. La robe fonctionnait parfaitement, mais elle avait un grand désavantage: les projections n'étaient visibles que dans le dos. Ce n'est pas très pratique sur scène. J'ai donc imaginé une toute nouvelle tenue pour Elise. Une sorte de seconde peau sur laquelle j'imprime des éléments en 3D." Au cours des prochains mois, Elise chantera constamment en portant des capteurs cérébraux. A l'aide de ces données, Jasna pourra analyser au maximum le cerveau de la soprano et programmer la robe pour qu'elle traduise mieux ses ondes cérébrales. Pour l'instant, Jasna et Elise sont à la recherche de sponsors pour ce projet Opera on Brainwaves. Elles ont déjà reçu des subsides de la ville d'Anvers et ont conclu un partenariat avec le port. L'université de la ville participera également à l'aventure. "Nous nous détachons du mécénat pur. Tout ne doit pas aller que dans un sens, nous voulons des accords qui bénéficient aux deux parties. Notre grande première aura donc lieu dans cette ville. Ce sera un grand concert, probablement dans l'espace public, devant le plus de monde possible. Hors des murs, toujours très élitistes, de l'opéra, précise Elise Caluwaerts. Pour le port, nous organiserons un concert pendant une mission commerciale à l'étranger. Nous présenterons la Belgique et Anvers comme des pionnières dans le domaine de la mode et de la technologie." Le projet aurait dû débuter en avril dernier, mais le coronavirus en a décidé autrement. Les deux femmes espèrent maintenant trouver encore quelques partenaires afin d'avoir assez d'argent pour se lancer. "Nous sommes toutes les deux artistes et entrepreneuses. Ce sont deux fonctions bien distinctes, qui nécessitent des compétences très différentes. En tant qu'artiste, on travaille à partir de nos sentiments et de notre créativité, tandis que les entrepreneurs sont connectés, structurés et ont le sens des affaires. Jongler entre ces deux casquettes au quotidien est épuisant. La situation actuelle est une catastrophe pour l'art, car seuls les artistes qui ont aussi la fibre des affaires s'en sortent." Elise Caluwaerts travaille, elle, depuis des années comme soliste free-lance, et n'est associée à aucune compagnie ou opéra en particulier. Elle décrit sa vie comme trépidante. Née à Bruxelles, elle ne revient que très peu en Belgique. Après plusieurs années à New York, elle habite maintenant en partie à Londres. "Ce projet avec Jasna m'est très cher, car il est si sincère. Et aussi parce qu'il reflète parfaitement les émotions fortes qu'apporte l'opéra." L'amour que voue cette artiste à la musique classique ne l'a jamais empêchée de chercher de nouveaux défis. Elle participe très souvent à des productions multidisciplinaires. Ce n'est pas un hasard si trois orchestres lui ont demandé de se produire avec eux pour leur donner un second souffle. Et c'est très certainement cette envie de challenge qui l'a aussi poussée dans cette expérience au carrefour de l'art et des sciences. Mais la musique classique a-t-elle vraiment besoin de toute cette technologie? "Sûrement pas, répond-elle. Cette musique est si forte et si magnifique qu'elle se suffit à elle-même. Elle nous le prouve depuis des siècles. Mais en lui ajoutant cette touche novatrice, on obtient un résultat fantastique. Le contraste rend le choc esthétique encore plus puissant. Cela permet de toucher un nouveau public tout en offrant une expérience neuve aux spectateurs fidèles. Je pense que cela devait être tenté. Ce que la chanteuse Björk fait en utilisant la réalité virtuelle, par exemple, c'est merveilleux. Mais c'est encore mieux si la musique derrière est meilleure. Si c'est de la musique classique, donc." Pour Jasna et Elise, cette robe n'est qu'un début. Elles aimeraient également pouvoir capter les émotions du public et les envoyer à Elise, afin que les spectateurs puissent aussi interagir avec le concert, et que certaines émotions soient renforcées. "Les émotions sont contagieuses. Si votre voisin est heureux, vous le serez aussi, déclare Elise. C'est la force de l'opéra. C'est une machine à empathie." "En plus de l'interactivité, nous voulons aussi jouer avec la réalité virtuelle ou augmentée. Et peut-être ajouter quelques éléments de jeux vidéo. Les possibilités sont infinies", ajoute Jasna. La technologie utilisée par la créatrice est donc loin d'être un gadget. Pour elle, tout tourne autour de l'empathie et cette aventure pourrait à terme connaître d'autres débouchés. "Si vous pouvez littéralement voir comme une personne se sent, vous pouvez vous mettre à sa place plus facilement. Cela peut être utile pour les enfants autistes, par exemple. Les parents et accompagnants pourront mieux évaluer s'ils ont plutôt besoin d'attention ou de calme." Jasna, qui appelle son atelier son "labo" nous prouve ainsi que la technologie est loin d'être froide et inhumaine.