Leur été, elles l'ont partagé entre Couleur Café, le Festival de Dour, les Francofolies de Spa et les Solidarités à Namur, avant de s'offir un temps de pause consacré à l'écriture de leur album, prévu pour la fin 2020, il faudra patienter un peu. Elles ont au compteur quatre cents concerts en moins de quatre ans, et deux EP, Cast a Spell (mars 2018) et Crumbs (avril 2019) qui firent du bruit, positivement. Sasha Vovk et Julie Rens, volontairement rassemblées sous le vocable Juicy, ne font rien comme les autres. Elles viennent du piano classique, façon enfant prodige, et sont passées au chant jazz. Elles se sont reconnues - pour trouvées - au Conservatoire de Bruxelles en 2011. Depuis, elles partagent les défis, les projets, l'écriture, la musique, les collaborations et la cover de ce numéro Mode c'est Belge du Vif Weekend. Si bien qu'on les surprend aujourd'hui à gambader effrontément, en chantonnant, puis à passer du coq à l'âne très sérieusement, posant dans la cour d'honneur du château de Seneffe, Hainaut - puisqu'il fait beau, ce sera extérieur jour, ambiance néoclassique.
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Leur été, elles l'ont partagé entre Couleur Café, le Festival de Dour, les Francofolies de Spa et les Solidarités à Namur, avant de s'offir un temps de pause consacré à l'écriture de leur album, prévu pour la fin 2020, il faudra patienter un peu. Elles ont au compteur quatre cents concerts en moins de quatre ans, et deux EP, Cast a Spell (mars 2018) et Crumbs (avril 2019) qui firent du bruit, positivement. Sasha Vovk et Julie Rens, volontairement rassemblées sous le vocable Juicy, ne font rien comme les autres. Elles viennent du piano classique, façon enfant prodige, et sont passées au chant jazz. Elles se sont reconnues - pour trouvées - au Conservatoire de Bruxelles en 2011. Depuis, elles partagent les défis, les projets, l'écriture, la musique, les collaborations et la cover de ce numéro Mode c'est Belge du Vif Weekend. Si bien qu'on les surprend aujourd'hui à gambader effrontément, en chantonnant, puis à passer du coq à l'âne très sérieusement, posant dans la cour d'honneur du château de Seneffe, Hainaut - puisqu'il fait beau, ce sera extérieur jour, ambiance néoclassique. La directrice-conservatrice des lieux, Marjolaine Hanssens, a ouvert grand les grilles de son domaine, le contraste est parfait: deux jeunes femmes libres et très XXIe siècle, pas encore trentenaires, chanteuses et multi-instrumentistes, confrontent leur énergie à l'architecture de Laurent-Benoît Dewez (1731, Petit-Rechain-1812, Grand-Bigard), qui fit le voyage en Italie et en revint durablement influencé, la preuve avec cette galerie à l'antique parfaitement rythmée de vases et de statues dans leurs niches crème, on pourrait presque les croire en marbre de Carrare. Quand elles parlent de Juicy, elles disent "notre projet", et dans leurs bouches, cela sonne joli. Et intelligent. Sasha a la voix fatiguée, ses cordes vocales en ont pris un coup. Dans un souffle, elle reconnaît qu'elle devrait se taire, dix minutes de répit, tandis que Sigrid Volders, make-up artist pour Chanel, s'apprête à unifier son teint. Les filles de Juicy sont en terrain connu, elles ont déjà eu droit aux égards d'enlumineuse de la maquilleuse; il n'y a pas si longtemps, elles donnaient un concert pour la maison aux deux C. En halo donc, de la Poudre Lumière illuminatrice warm gold, sur les lèvres, le Rouge Coco, numéro 774, et, sur leurs paupières, l'Ombre Première Gloss Lunaire; elles ont un petit air de cosmonaute, elles sont ravies, elles enfilent un all-over ganté MM6 et un ensemble matelassé de ce même label créé par Martin Margiela alors qu'elles n'étaient même pas nées. Elles ont le regard pourtant affûté, ont vu les défilés de La Cambre Mode(s) et savent que "la mode belge est réputée". Par nature, par défi aussi, leur préférence à elles va aux identités visuelles puissantes, "au service d'un projet", elles citent Björk, on comprend les affinités. Julie Rens. "Mon père est compositeur et professeur d'analyse musicale à Paris et au Conservatoire de Liège, ma mère est flûtiste. Je fais de la musique depuis toujours ou presque, j'ai commencé à 4 ans par des cours de piano et puis je suis entrée dans le choeur des jeunes de la Monnaie, j'avais 10 ans. Très vite, j'ai eu envie de me frotter au jazz, pas seulement au classique. J'ai commencé à chanter et le conservatoire est arrivé comme une évidence. J'y suis restée six années. Je n'étais pas sûre de vouloir être chanteuse de jazz, je savais juste que c'était la meilleure école pour m'ouvrir musicalement - c'est tellement vaste à comprendre, cela ouvre à tous les styles. Le début de mes études n'a pas été si facile, je sentais que j'avais envie d'autre chose mais ce n'était pas forcément bienvenu à l'école - quand on a 18 ans et la niaque, on n'en a pas tout à fait conscience... J'ai lancé plein de projets, j'apprenais la liberté grâce à certains échecs." Sasha Vovk. "Je suis entrée à l'académie d'Ixelles à 3 ans et demi, ma mère avait acheté un piano dans l'espoir qu'un de ses enfants en fasse... Elle a été derrière moi pour que je travaille tous les jours, je l'en remercie. Mon prof me voyait en Martha Argerich, mais à 16 ans, j'en ai eu un peu marre, je voulais faire la fête et du jazz. Quand je suis sortie d'humanités, j'ai été un an à JazzBXL et puis j'ai voulu tenter le conservatoire, en chant jazz, dans la classe de David Linx - avant je ne m'en sentais pas capable. J'ai écrit à Julie, qui y était déjà, j'avais vu des vidéos d'elle sur Internet, j'avais flashé sur sa voix soul, hyper belle, enfin bref, je lui ai demandé de m'expliquer comment se passait l'examen d'entrée. Elle m'a répondu, j'ai présenté l'examen, je suis arrivée au conservatoire, on s'est rencontrées, on ne s'est plus trop quittées..." "Dès qu'on s'est trouvées, on a commencé plusieurs projets ponctuels - on était amies, on chantait ensemble. En 2016, lors d'une expo sur le thème de l'inconfort, on a repris trois ou quatre morceaux de musique des années 1990-2000. On les a choisis pour leur caractère misogyne et on en a fait des versions mielleuses. On s'est bien amusées à monter ce mini-concert de 28 minutes. Et puis on nous a demandé de jouer à nouveau, ailleurs, dans des vieux bars, des villages, des campings, chez des gens richissimes; c'est agréable, quand un projet n'a pas d'identité sociale, il peut aller partout. On a assuré trois cents concerts en deux ans, nous ne savions pas que cela allait devenir un projet, nous n'avions même pas de nom... Puis, un jour, on a dû en trouver un, on le voulait court et kitsch, qu'il colle avec les années 90. On ne sait même plus qui nous a proposé Juicy." "L'industrie de la musique nous reproche parfois de ne pas avoir une étiquette très précise, alors que pour nous, c'est plutôt une richesse de pouvoir offrir une palette différente, mais cohérente par le son. Le but n'est pas de perdre les gens, mais d'être surpris et de se laisser surprendre. Si on ne prend pas de risques, on est trop lisse. On nous suggère parfois d'avoir une musique un peu moins compliquée, de chanter plutôt en français, mais ce n'est pas cela dont on a envie. Notre projet est jeune, si l'on admet les concessions, on en perd l'essence." "La scène, disent-elles, est un espace à utiliser consciemment." Elles le tiennent de David Linx, chanteur, compositeur, multi-instrumentiste belge qui fut leur professeur au Conservatoire royal de Bruxelles. "Il a une très grande intégrité - pour lui, être sur scène est un acte politique parce que l'on y partage des choses avec des centaines, parfois des milliers de personnes, c'est un engagement, une mission. Ce n'est pas si léger d'être là et d'être écoutées, c'est important pour nous de ne pas raconter de conneries. On aborde des sujets sérieux, mais avec humour, nous ne sommes jamais moralisatrices. Notre but, que ce soit dans nos vies ou dans notre musique, c'est de pouvoir proposer des pistes de réflexion, en tout cas de faire fonctionner les méninges." Voilà pourquoi le 10 août dernier, lors d'un concert à Leuven, absolument cohérentes, elles dédicaçaient l'un de leurs titres à l'ancien Secrétaire d'Etat à l'Asile et à la Migration, lequel afficha illico son mépris par Facebook interposé. Et elles, d'y préciser, en français et en flamand dans le texte: "Notre dédicace à Theo Francken a été entendue, tout d'abord nous aimerions lui rappeler que si nous avons été payées par la ville de Leuven pour jouer au festival Het Groot Verlof, c'est parce que c'est notre métier. Et ce n'est pas parce que nous sommes rémunérées avec de l'argent public que nous sommes en accord avec les politiques mises en oeuvre. Notre chanson Didn't knock, dédicacée à Theo Francken dénonce la cruauté du projet de loi visant à permettre les perquisitions sans mandat d'arrêt. Nous voulons dénoncer toutes initiatives de l'Etat et de monsieur Francken à empêcher l'entraide citoyenne. Nous continuerons à écrire et à chanter nos désaccords avec les politiques par lesquelles nous ne nous sentons pas représentées." "Quand on faisait des covers, on aimait jouer avec des fringues mille fois trop grandes et très cliché... Puis Juicy est né, il a fallu qu'on change de style, qu'on abandonne nos casquettes à l'envers et nos vieux survet'. Pour le moment, on porte les créations de Catherine Somers, modiste et costumière de théâtre et cinéma. Notre truc en poils rouges, c'est elle, et le latex hyperserrant aussi, on l'a imaginé ensemble, on voulait quelque chose qui soit une belle référence R'n'bitch, qui bouge et donne bien avec la lumière. On aime les contrastes, les extrêmes: être toute petites dans quelque chose d'immense ou porter du très serrant et de l'inconfortable. En costume de scène, on incarne quelque chose d'autre, on aime ne pas se sentir Sasha et Julie mais bien les deux membres de Juicy, c'est très libérateur." "Evidemment, il y aura toujours des sexistes et des cons mais le plus important est d'agir dans l'optique d'une vraie égalité. Notre premier EP parlait de la femme, de sa position sociale par rapport à l'homme, c'était une réponse aux morceaux repris pendant deux ans, ces titres R'n'b et hip-hop dans lesquels la femme est réduite à un objet. Count our Fingers Twice, sur notre premier EP, était féministe mais complètement second degré avec un renversement de situation, cela a fait peur à quelques mecs, alors que tout est dans la suggestion. Crumbs, le deuxième EP, aborde d'autres sujets, des petites miettes d'histoires. On a décidé de parler de cinq personnages qui ont comme une tare ou des pulsions qu'ils essaient de contrôler - une femme qui fait un enfant dans le dos d'un homme, une nymphomane maladive, quelqu'un qui ne se sent pas dans le bon sexe... autant de personnalités qui vivent et luttent contre ce qui les blesse." "On a beaucoup de chance d'avoir des envies musicales identiques et une entente assez grande pour encore passer du temps ensemble tous les jours, hors travail. On est amies et on le reste, c'est un grand privilège. Cela peut vite vriller, un duo."