C'est la fin de l'après-midi à Paris et le Grand Palais a mis ses habits lagerfeldiens. On y entre en foulant un tapis à ses couleurs, du blanc, du noir et un rouge en liséré, sa signature s'y délie, on marche donc sur son prénom pour se retrouver dans cet espace qu'il aimait et qu'il avait choisi pour ses défilés-spectacles, confrontée soudain à son image en 56 portraits géants. Ils sont signés par les photographes qui se sont pliés à l'art du portrait ou même de l'autoportrait - car Karl Lagerfeld fut aussi photographe, en plus d'avoir été esthète, éditeur et surtout créateur pour Chanel, pour son label à son nom et directeur artistique de Fendi, plus toutes les autres maisons par lesquelles il passa, dont Chloé, Charles Jourdan ou Max Mara. Sur un cliché de Georges Kelaïdites, pris en 1970, son visage en gros plan n'arbore pas encore de lunettes ni de catogan, il ressemble plus à un prince arabe qu'à un Allemand et a " les yeux les plus gentils qui soient ", dira Carole Bouquet. Cet album photo XXL dit son chemin, sans l'enfance, dans l'univers de la mode qui fut le sien dès son arrivée à Paris au début des années cinquante, il avait 19 ans.

Ils sont tous là, ses proches, ses fidèles, ses collaborateurs, faisant comme une aura parmi les 2500 invités de cet hommage au " Kaiser " - on n'entendra pas ce substantif impérial, il ne l'aimait guère, la presse américaine l'avait ainsi pourtant baptisé, à jamais, malgré lui.

A 18 h 30, l'assemblée unanimement vêtue de noir, pourtant aucun dress code n'avait été imposé, s'est sagement assise - elle est priée de ne rien filmer de ce qui se verra et se dira ici, de même d'éteindre les téléphones, elle s'exécute, l'heure est à l'instant présent, dans son entièreté, pleinement, à l'image du créateur qui ne faisait rien à moitié. Oui, il y a de l'émotion dans l'air sous cette verrière du Grand Palais qui à un ciel moutonnant sert de filtre élégant.

Le voici qui apparaît sur l'un des trois écrans immenses, " vous voilà enfin " lâche-t-il avant que ne se succèdent virevoltant ses aphorismes/karlismes qu'il distillait avec délectation, puisés dans les innombrables interviews qu'il accorda, ne détestant pas se mettre en scène pour mieux peaufiner son image, son personnage.

Face caméra, ceux qui l'approchèrent, par devoir professionnel et/ou par affinités, disent ce qu'il fut, ce qu'ils en ont retenu. Il est question de " son coup de crayon - Karl était un grand " (Valentino, couturier), de " sa philanthropie, son trait de génie le plus discret " (Anna Wintour, rédactrice en chef Vogue USA), de son côté " fascinant, un peu comme Picasso qui a réussi à créer des tendances, des mouvements nouveaux à peu près à chaque période " (Bernard Arnault, président-directeur général de LVMH), de la " construction de ses collections, de sa manière à vous emmener ailleurs avec une simple jupe, il savait mettre en scène " (Marine Serre, créatrice), du " travail qui avec lui n'en était pas, c'était mieux que ça " (Virginie Viard, sa successrice chez Chanel). Il est aussi forcément question de Choupette, son sacré de Birmanie, de style français qu'il a réussi à symboliser mieux que personne, de son humour, de son sens de la transgression et de ses fulgurances - autant de témoignages qui (re)constituent un puzzle pourtant énigmatique mais romanesque en diable.

En live, sur la scène, dans cette célébration conçue, scénographié et mise en scène par Robert Carsen, apparaissent tour à tour acteurs, musiciens, danseurs dont il admirait le travail et le talent. Il y eut Tilda Swinton dans les mots de Virginia Woolf, Fanny Ardant dans ceux de Stéphane Mallarmé, Cara Delvingne dans ceux de Colette et Helen Mirren, dans ses traits d'esprits par lui écrits ou dits tandis que le violoniste Charlie Siem les emballe dans un caprice de Paganini. Il y eut aussi le danseur Jookin Lil Buck parce que Karl Lagerfeld aimait l'art de la rue ; le chorégraphe argentin German Cornejo accompagné de sa troupe de 17 danseurs de tango et de son orchestre de 7 musiciens venus de Buenos Aires parce que Karl Lagerfeld aimait Carlos Gardel ; le pianiste Lang Lang parce que Karl Lagerfeld aimait Chopin, le piano et qu'il en avait dessiné un pour les 150 ans de Steinway et Pharrell Williams parce que Karl Lagerfeld était de son temps, avec une longueur d'avance.

Quand tous ils sont venus saluer, l'assemblée debout, qui avait fait auparavant le signe de la victoire, geste proposé fougueusement par un Pharrell juvénile, l'assemblée émue applaudit, comme s'il lui était impossible de s'arrêter - car s'y plier lui aurait réellement donné raison, à ce cher Karl qui pirouetta un jour: " Quand c'est fini, c'est fini. "

Tilda Swinton
Tilda Swinton
Tilda Swinton
Virginie Viard
Pharrell Williams
Pharrel Williams
Tilda Swinton
Tilda Swinton