...

Felipe Oliveira Baptista avait rêvé, pour fêter les 85 ans de Lacoste, de défiler à Paris, après quatorze ans de shows new-yorkais, voeu exaucé. Le 27 septembre dernier, dans le jardin des Tuileries, sur un court de tennis pimpé, il montrait sa collection anniversaire, avec clin d'oeil à celui que l'on nommait aussi l'Alligator et à son geste " punk " qui lui fit un jour couper les manches de sa chemise de tennisman stylé. Avec un flegme presque britannique, le créateur portugais y conjuguait les atouts de cette vénérable maison qu'il fréquente assidûment depuis septembre 2010. Mais auparavant, il lui aura d'abord fallu naître aux Açores en 1975, grandir à Lisbonne dans les pas d'un père pilote d'avion, fantasmer le design graphique et la photo puis découvrir la mode et partir se former à Londres, à la Kingston University. Il lui aura aussi fallu passer par les studios de Max Mara, de Christophe Lemaire et de Cerruti pour mieux lancer sa marque, en 2003, à son nom, mais pas sans l'aide précieuse de sa femme Séverine, ce qui dit beaucoup de lui. " Elle a une énorme sensibilité et un goût, elle accompagne tout créativement depuis le début. Chez nous, les quatre premières années, on faisait les essayages sur elle. Son regard ramène un concept, une idée à la vraie vie, je trouve cela important. " Lauréat du Grand Prix du Festival d'Hyères et de l'Andam, par deux fois, Felipe Oliveira Baptista compte alors parmi les créateurs les plus prometteurs. Son aptitude à l'hybridation, son sens du sportswear mêlé à la couture, sa passion pour l'artisanat, son exigence de perfection le singularisent. A tel point que Lacoste lui propose le poste de directeur artistique en septembre 2010. Depuis, il porte son crocodile sur le coeur, aujourd'hui, en une version pull-over à torsades dont le marron accentue encore la couleur de ses yeux kaki. Dans un français charmant mâtiné d'anglais et d'accent lusitanien, il se réjouit que le sportswear et Paris puissent désormais rimer. Jamais il n'a eu peur de monter au filet, sans agressivité aucune - la signature des élégants. Ce printemps-été 18 célèbre un anniversaire, pas n'importe lequel puisqu'il s'agit des 85 ans de la maison. Comment l'avez-vous pensé ? Je voulais dès le départ que ce soit très festif. Et très représentatif de l'innovation chez Lacoste : je trouve cet acte de libération très fort quand René Lacoste coupe les manches de sa chemise blanche pour créer le premier polo. On trouve donc dans la collection une section de polos déconstruits, avec cette idée que l'on doit garder cela en mouvement, en expérimentation. Et à la fois, il y a quelque chose d'autre qui me touche beaucoup dans cette marque, c'est sa diversité, cette capacité à travers les époques, les classes sociales et les cultures de rester désirable et désirée par plein de gens différents, venus d'univers distincts. Je voulais mettre en avant de manière assez premier degré, voire ironique, ce mélange très bourgeois et très rue : dans une même silhouette, on juxtapose les codes des uns et des autres, pour montrer combien Lacoste représente ce grand métissage. Le défilé avait le ton de ce décloisonnement. Comme sources d'inspiration, vous citez La Haine de Mathieu Kassovitz, Conte d'été d'Eric Rohmer et la série Narcos. Là aussi, il est question de métissage... Le cinéma français a été ma porte d'entrée dans cette culture. J'ai grandi à Lisbonne avec les classiques, avec Truffaut et Godard que je regardais sur La deux, la chaîne de télévision qui en programmait alors beaucoup. Puis à Londres, étudiant, j'ai vu La Haine et quand je suis arrivé à Paris, j'habitais à côté des Halles et j'étais très surpris de voir tous ces gamins de banlieue habillés de la tête aux pieds en Lacoste, je trouvais ça cool, confronté à l'image très bourgeoise que j'avais gardée de mon enfance et de mon adolescence. J'ai découvert Rohmer ensuite, cette bourgeoisie et cette banalité qui sont assez jolies. Je trouvais Conte d'été épatant parce qu'il y avait là quelque chose de très intemporel. Je ne savais pas de quand datait ce film, d'un an ou de cinq ans, il pouvait avoir été réalisé en 1985 comme en 1995... Et cette quête d'intemporalité m'obsède. Cela peut avoir l'air prétentieux mais pour moi, faire au mieux mon boulot, c'est créer des vêtements qui peuvent être portés cinq ou dix ans après. Yves Saint Laurent disait que la mode, tout le monde peut en faire, mais un vrai vêtement intemporel, c'est la chose la plus difficile à réaliser, cela me touche... Je me trouve vraiment toujours prétentieux quand je parle d'intemporalité, mais c'est un très beau compliment de voir une pièce qu'on a dessinée et qui traverse le temps. Et chez Lacoste, il y a beaucoup de cela, la marque a gardé cette fraîcheur au bout de 85 ans. Comment avez-vous abordé la maison en y débarquant, il y a plus de sept ans maintenant ? En m'imprégnant au maximum d'informations, j'ai passé les deux premières semaines à parler avec tout le monde au studio, à visiter les usines et le conservatoire, les archives gardées à Troyes. C'était juste pour tout absorber et j'étais complètement lessivé en fin de journée. Depuis, tous les ans, on regarde le patrimoine autrement, car notre oeil évolue. Il m'arrive de trouver intéressantes des choses qui ne me le semblaient pas avant, comme les pulls de golf assez kitsch qui aujourd'hui font sens. J'ai aussi beaucoup voyagé la première année. Cette marque est mondiale, mais elle change d'un continent à l'autre et même d'un pays à l'autre. C'était passionnant de voir cette diversité et de dresser un état des lieux pour ensuite faire abstraction de tout cela et imaginer un produit qui peut aller à chacun. C'est assez grand comme écart, mais je me suis dit, dès le début, qu'il ne fallait pas se mettre trop la pression sinon je ne pourrais pas créer. C'était très intuitif mais c'était aussi fidèle au projet que j'avais proposé quand j'ai été embauché. Cela va faire huit ans, c'est énorme... et aujourd'hui, cela devient rare. On ne peut pas accompagner et écrire une page de marque si on ne reste pas au minimum cinq ans. Je suis content d'y être depuis autant de temps, parce que je pense, oui, que je ferai partie de l'histoire de Lacoste, et à mon échelle, c'est gratifiant. Avez-vous eu des instants de crainte ou de doute ? Non, j'adore les défis, je n'ai pas eu peur. D'autant que j'aime la marque, j'ai grandi avec elle et je trouve l'histoire de René très inspirante, ce geste punk de couper sa chemise... Et j'ai toujours adoré les vêtements fonctionnels, de travail. J'étais obsédé par les uniformes et la fonctionnalité m'a paru une évidence. Allais-je arriver à le faire ? Ça, c'était autre chose, mais j'ai été soutenu dès le départ, c'était très excitant. Par contre, continuer ma griffe est devenu compliqué, à un moment donné, j'ai été obligé de poser un choix, je ne pouvais pas personnellement et créativement faire les deux. Le recul me manquait, ce temps dont la création a besoin. Au début, la première année et demie, j'étais dans une fureur d'ego, je trouvais incroyable d'arriver ici, d'avoir de grandes équipes, des moyens et puis j'ai commencé à en sentir le poids et notre vie est devenue un peu déséquilibrée. Ce n'est pas facile d'arrêter une histoire qui marche et qui a duré dix ans, on commençait à être bénéficiaires en plus, mais en 2014, on l'a mise en sommeil. Imagineriez-vous la relancer un jour ? Je lui redonnerais vie d'une manière très différente... Aujourd'hui, on observe que les systèmes sont cassés, fatigués. Je ne recommencerais donc pas tel quel, avec deux défilés par an, deux pré-collections... Mais je n'ai pas le besoin de revenir à une marque à mon nom, cela ne me manque pas. J'ai enfin pu consacrer du temps à la photo, au dessin. J'aime cette idée de ne pas faire uniquement de la mode et si c'est à travers le prisme d'un label, cela me suffit au niveau de l'ego. D'autant qu'il y a une pression énorme. Quand l'obligation de porter une maison, un business, des salariés a disparu de notre vie, j'ai été très content, même si c'était ma femme, Séverine, qui s'occupait de tout cela. Enfant, rêviez-vous déjà de mode ? Tout petit, je dessinais et j'ai eu mon premier appareil photo, un Polaroid, quand j'avais 12 ans. Puis j'ai été attiré par les clips de Mondino et ses mélanges entre les images. J'ai alors commencé à esquisser des silhouettes, les parents d'un copain les ont vues et m'ont dit que j'avais un truc avec la mode. Je ne pensais même pas que cela pouvait être une profession. Je trouvais cela assez provocateur vis-à-vis de mes parents, j'ai toujours aimé les challenges, être un peu outsider aussi. Et puis, je n'avais qu'une envie, quitter Lisbonne. J'avais 17 ans, la mode, c'était le meilleur passeport pour partir et quand j'ai découvert que cela touchait à tout ce que j'aimais, c'est devenu très évident, j'ai suivi cette route. Qu'avez-vous retenu de vos études à la Kingston University qui vous sert encore quotidiennement ? La liberté des Britanniques quand ils approchent les choses, comme ils peuvent casser les codes, cette culture de la jeunesse, de la création et de la musique, qui est mise en valeur en Grande-Bretagne. Et le métissage social aussi : j'ai étudié à une époque où c'était gratuit d'aller à l'université anglaise, on y rencontrait des gens de milieux très différents, aujourd'hui, c'est plus compliqué et cher de fréquenter les bonnes écoles de mode, c'est dommage, car c'était incroyable. A Londres, j'ai commencé à m'exprimer, à m'habiller de façon différente, à sortir dans des clubs, ce furent quatre années de folie, pour la première fois de ma vie, je travaillais de manière inconditionnelle et très passionnée. J'y ai découvert que je pouvais, à travers mon boulot, m'éclater, apprendre, m'amuser, être ému... Et est-ce toujours le cas aujourd'hui ? C'est la clé de tout pour moi. Et je ne veux surtout pas abdiquer là-dessus, c'est cela qui nous préserve. Je pense que l'on peut être juste et pertinent si l'on a un regard honnête et personnel, en phase avec le temps que l'on vit. Or, c'est la curiosité qui anime tout cela : avoir l'esprit et l'envie de créer, de poser les choses et de se poser soi-même, d'être critique envers son travail. C'est une partie de l'équation pour se sauver un peu. Il y a tellement de marques, de créativité, tellement de tout qu'il ne s'agit pas juste d'imaginer de belles choses mais des choses qui ont un sens.