Elle a choisi la place du Jeu de Balle et Le Chineur pour se poser à sa terrasse, sur ce trottoir bruxellois qui aligne ses pavés inégaux. Elle connaît bien le lieu pour y avoir écumé les puces lorsque, étudiante, elle était à la recherche de tout et de rien, qui nourrirait son inspiration. Elle faisait alors aussi parfois un saut dans une boutique Veritas pour se fournir en fils, boutons et tissus dont elle avait besoin pour répondre aux consignes de ses professeurs de l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers. A 14 ans, Veronique Branquinho avait découvert les Six d'Anvers, dans le magazine Mode c'est belge, "je me suis reconnue dans leur langage". Ses humanités à Sint Lukas terminées, son rêve de danse abandonné, elle s'était alors inscrite à l'Académie, "il n'y avait pas d'autre voie possible".

© Serge Leblon
© Isabel Miquel Arques

Parce qu'elle a gardé de ces années le souvenir des fournitures qu'il fallait trouver, Veronique Branquinho a accepté le challenge de Veritas (*): penser une collection de vêtements DIY, "une petite garde-robe équilibrée", neuf patrons différents, deux robes, deux chemisiers, deux jupes, un pantalon avec poches passepoilées, un sweater et une veste à capuche, à réaliser dans des tissus au choix, une "jolie" popeline de coton unie, une autre à imprimé Liberty, une viscose souple et un tissu sweater 100% soie. Elle y a ajouté de la maille, on ne se refait pas: un cardigan, un poncho et trois pulls, en trois qualités de laine haut de gamme, avec un degré de difficulté variable. Et dans la foulée, elle a dessiné cinq sacs à main en cuir mat avec une fermeture métallique en forme de clin d'oeil au logo de l'enseigne, un gros bouton qui ouvre tous les imaginaires, un jeu d'enfant pour elle qui fut directrice artistique de Delvaux et collabora fructueusement avec Camper. "J'avais envie de petits sacs, juste pratiques à porter."

Et pour finir les silhouettes, elle a joué l'accessoire jusqu'au bout des orteils, avec des collants et des bas, tout en ajours ou en trompe-l'oeil, qui s'enracinent dans le Portugal qui coule dans ses veines et dans ses passions d'adolescence nourries de l'auteure Jane Eyre, entre autres.

© Isabel Miquel Arques

Tuto perso

"J'aime le DIY, dit-elle dans un souffle, cela correspond à mon envie de slow fashion. Je ne me sens pas à l'aise dans l'industrie de la mode telle qu'elle est aujourd'hui. Quand j'ai débuté, je n'étais pas dans cet état d'esprit-là. J'étais une idéaliste; j'avais une histoire à raconter et j'étais pleine d'amour pour le vêtement, l'artisanat, les savoir-faire. Mais la vitesse et la superficialité sont devenues maîtres. Or, je trouve essentiel d'être fidèle à moi-même. Je chéris la qualité et l'idée que l'on puisse mettre du temps à créer quelque chose qui, forcément, ne sera pas un produit jetable dont on se débarrasse rapidement."

Veronique Branquinho a très logiquement proposé à celles qui le désirent de poser en duo mère-fille, que la filiation soit ainsi photographiée en un mélange heureux de générations. Il y a Louise (19 ans) et Hilde (49 ans), Myrthe (18 ans) et Kathleen (49 ans), Nathasja (19 ans) et Nancy (55 ans), Nelleke (18 ans) et Isabelle (45 ans). Et pour les photographier, elle a choisi l'une de ses amies, Isabel Miquel Arques. "Elle a un point de vue différent: elle est photographe d'art, pas de mode; j'ai toujours apprécié son regard et sa manière d'insuffler de la poésie dans la vie de tous les jours. Il y a longtemps déjà, elle avait proposé de me photographier mais je déteste les portraits, je lui ai dit non, trois fois. Elle m'a alors écrit une lettre, elle avait lu dans une interview combien j'aimais l'oeuvre de l'auteur néerlandais Toon Tellegen et qu'il comptait aussi pour elle... Comment refuser après? Quand il s'est agi de faire les images pour Veritas, j'ai pensé à elle. Et ce fut exceptionnel, pour moi et pour toutes les femmes présentes. On a trouvé une vieille maison pour servir de décor, on voulait que ce soit intime et que s'exprime la complicité de la filiation. J'espère que cela plaira."

Rien ne vient jamais par hasard, Veronique Branquinho est à la croisée des chemins, dans ce moment de passage où l'on sait qu'il est vital de faire le vide pour mieux renaître. Elle débarrasse pour l'heure son atelier de Schiplaken, comme "un rituel de nettoyage" bienvenu qui laissera de l'espace "pour autre chose". Elle a du coup confié une partie de ses archives au Musée de la Mode d'Anvers - "Je suis heureuse qu'il soit venu choisir des photos et des silhouettes et que mon travail y trouve ainsi sa place." Pour autant, elle n'a pas de regrets, "je suis reconnaissante pour ce que j'ai vécu et où j'ai envie de me réinventer, je ne sais comment, je sais juste que j'ai toujours envie de créer de la beauté." Ainsi soit-elle.

(*) En boutique et sur le www.veritas.be dès le 25 octobre prochain.