Il ne ressemble plus vraiment à son portrait en larmes de Pierre et Gilles. Il a serré ses cheveux en un petit chignon fiché haut sur le crâne, son pull est totalement uni, un bordeaux chic à peine chahuté par un camé, souvenir de Prague élégamment épinglé sur son col roulé. Elle a enfilé une veste jaune signée Guy Laroche vintage, elle l'a juste accessoirisée d'un long sautoir de perles, elle s'y connaît en mélanges réussis, ils ont les mêmes goûts. Sa voix flûtée fait écho à la sienne, grave, dans un phrasé générationnel, elles s'élancent, rebondissent, se font des politesses, s'entremêlent, c'est joli, cette discussion où l'un parle de l'autre avec intime conviction.
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Il ne ressemble plus vraiment à son portrait en larmes de Pierre et Gilles. Il a serré ses cheveux en un petit chignon fiché haut sur le crâne, son pull est totalement uni, un bordeaux chic à peine chahuté par un camé, souvenir de Prague élégamment épinglé sur son col roulé. Elle a enfilé une veste jaune signée Guy Laroche vintage, elle l'a juste accessoirisée d'un long sautoir de perles, elle s'y connaît en mélanges réussis, ils ont les mêmes goûts. Sa voix flûtée fait écho à la sienne, grave, dans un phrasé générationnel, elles s'élancent, rebondissent, se font des politesses, s'entremêlent, c'est joli, cette discussion où l'un parle de l'autre avec intime conviction. Paul Van Haver et Coralie Barbier se sont posés dans ce bureau de verre à deux doigts de la gare du Midi en attendant leur chez-eux, ils s'apprêtent à signer quelque part à Bruxelles un lieu à leur image, où ils pourraient marier leur sens du multidisciplinaire mosaertien, avec studio d'enregistrement, salle de montage et atelier de coupe couture. Car depuis avril 2014, outre le reste, ils rhabillent l'homme et la femme à leur façon. Avec leur quatrième mini garde-robe, en boutique dès ce 31 mars, ils vont un pas plus loin. L'envie d'évoluer les taraudait. Et peut-être aussi une certaine lassitude à copier-coller Stromae et/ou Paul Van Haver. Hors de question de figer un style, identifiable malgré tout au premier coup d'oeil. L'imprimé y règne toujours en maître, mais il s'éloigne de ses racines, la Wax a vécu, direction l'Asie, les couleurs de Degas et les flamants roses, parfaits symboles de la danse, surtout quand ces oiseaux délicats se piquent de monter sur des pointes, parés pour la pirouette. Et de s'aventurer sur d'autres voies, l'unisexe, le bomber, le cache-coeur et les slippers. Ce nouvel opus siglé Mosaert ouvre ainsi une brèche et propose désormais des souliers, en collaboration avec Repetto, digne maison de chaussons de danse fondée par madame, mère de Roland Petit qui l'incita à ouvrir son atelier près de l'Opéra. C'était en 1947. Dix ans plus tard, une danseuse en poussait la porte, lui demandait une chaussure aussi légère que ses demi-pointes chéries, mais échancrée, qui dénuderait la naissance de ses orteils. Résultat : une ballerine inédite, ravissante, dans une technique directement inspirée du montage des chaussons, le cousu retourné. La jeune fille s'appelait Brigitte Bardot, elle s'apprêtait à tourner dans Et Dieu... créa la femme de Roger Vadim. La suite appartient à l'histoire, Paul et Coralie en font désormais partie, la preuve avec ces deux paires qui finissent la silhouette Mosaert, prônant un total look accompli auquel le couple nous a habitués depuis l'album Racine Carrée (2013). C'était un rêve commun, même si à la base, ce penchant pour la ballerine est indéniablement celui de Paul, confession d'un enfant de ce siècle qui avait un temps imaginé suivre des cours de danse classique et qui n'a pas osé, rapport à la transgression un peu difficile à réaliser gamin. Il a suffi d'un désir exprimé pour que tout prenne forme. Lors d'une interview, il s'appelle encore Stromae, il lâche qu'il aimerait porter des ballerines Repetto version Homme, la maison l'exauce, cadeau. Bien plus tard, ils rencontrent son président, Jean-Marc Gaucher, une première réunion où ils ne mettent pas en mots leurs aspirations, jusqu'à ce que le big boss prononce la phrase magique : " Je veux voir Repetto et Mosaert l'un à côté de l'autre ", sans rien imposer. " Il nous a appris plein de choses, il est un bel exemple de vision d'entreprise. Il a créé une école pour que le métier ne se perde pas. Dans leur usine en Dordogne, il y a un vrai savoir-faire. Et il nous a donné carte blanche : " Gardez votre image surtout ", nous a-t-il dit. Respecter l'univers de chacun, c'était ça tout l'exercice, sinon c'est nul... On aime l'identité de la maison, on voulait garder l'histoire du cousu retourné, de la créatrice Rose Repetto. Du coup, on a repris les codes, un mélange de la Michael avec une broderie et un talon recouvert de cuir imprimé, ça le fait vraiment. Cela ne peut être intéressant à nos yeux que s'il y a contraste. " Elle : J'ai fait de la danse classique de mes 6 ans à mes 16 ans. Et puis j'ai suivi des cours de jazz et de contemporain. Je dansais huit heures par semaine et j'avais évidemment des chaussons Repetto... Lui : Moi, c'est venu plus tard. Même si j'aurais voulu m'inscrire quand j'étais enfant. Mais ça a fait un peu débat à la maison et je pense que cela m'est resté, j'en avais toujours un peu honte. Mais c'était plus fort que moi. Quand j'allais en boîte de nuit, je me lâchais. Pourtant, j'ai toujours eu peur du côté démonstratif de la danse, genre " vous avez vu, je sais danser ". Ce qui compte, c'est être le plus expressif possible, c'est ce que m'a appris Marion Motin. Sur Papaoutai, elle me conseillait : " Lâche-toi, essaie de représenter la paternité. " Cela m'a permis de me découvrir, de comprendre mon rapport à mon corps. Je me suis rendu compte que je ne l'aimais pas beaucoup, ça a été un peu comme une thérapie. C'est une chouette chorégraphe, elle a compris ce principe - ne pas imposer le résultat qu'elle aimerait voir mais travailler avec le corps. Elle est dans la sincérité, cette recherche de l'innocence, ce truc primaire qui peut survenir... Elle : Les deux premières capsules étaient liées à l'album Racine Carrée. Etre cadenassé par un thème, par des chansons, c'est plus facile. La troisième était une charnière entre les deux, le côté géométrique devenait aléatoire. Pour la quatrième, on a eu envie de sortir de la wax... Lui : Coralie en avait marre des pavages africains. Si on m'écoutait, on ferait la même chose pendant vingt ans. Elle : On avait surtout envie de revenir dans des rondeurs, d'où la végétation et l'imaginaire autour de la danse, même si c'est du coup plus exigeant. J'avais demandé un pavage arrondi aux graphistes de Bold at Work et d'y intégrer un flamant rose. Je voulais partir sur des pavages japonais - on revenait du Japon, c'était une belle inspiration. En cherchant dans les tapisseries et les textiles de toutes les cultures, on s'est arrêtés sur celui-là. Et pour la végétation, on a mélangé des plantes plus baroques, tropicales, qui dans la nature ne peuvent se retrouver ensemble. Lui : Oui, ce côté-là est bien présent, et c'est grâce à notre rencontre. J'ai envie de le conserver. Elle : Paul n'a aucun problème avec sa part de féminité, il vient avec des codes féminins sur l'homme, et inversement. Pour la femme, c'est devenu un basique ; par contre, pour l'homme, c'est plus novateur. Même si le but n'est pas de leur faire porter des jupes, nous ne sommes pas dans cette niche, nous aimons bien le côté populaire des choses, même si en mode, l'adjectif est négatif... Et ça c'est un truc qu'il m'a appris. Elle : Son exigence esthétique. J'ai aussi appris à aller au bout des choses, à bousculer les codes. Paul pousse tout plus loin. Et j'ai compris qu'à partir du moment où on accomplit ce à quoi l'on croit et que l'on aime vraiment, il ne faut pas se soucier de savoir si cela se vendra ou pas ou si c'est la tendance dans le cas des vêtements, parce qu'alors on se ment et les gens le sentent. Lui : Je sais dorénavant que les idées de Coralie sont super bonnes. Et qu'elle est beaucoup plus créative quand je suis moins interventionniste. Qu'il faut faire confiance aux gens qui maîtrisent très bien leur métier, ne pas essayer de le faire à leur place, surtout dans cette dernière collection. On dit toujours que le mieux est l'ennemi du bien, je crois que souvent c'est la peur qui me fait réagir. Elle : On n'a pas les mêmes métiers, mais ils sont enrichissants dans la collaboration. Lui : Il y a l'innocence du non-initié sur le pro et ses automatismes. Je pense que c'était bien que je casse les codes utilisés dans la mode mais il a fallu que j'arrête un moment pour éviter de croire que c'était mon job alors que cela ne l'était pas. Lui : On a découvert qu'il y avait des survivants ici. On pensait que c'était fini, mais non, même s'ils galèrent un peu. Elle : J'ai travaillé en Inde et en Chine, où ils ont des usines plus technologiques qu'en Europe. Chez nous, cela s'est éteint peu à peu, je trouve cela dommage. Comme on a commencé par créer des pièces uniques, on a choisi des fabricants de proximité et comme on est fidèles et que cela se passait bien, ils avaient envie de jouer le jeu avec nous dans des petites quantités. Tous les tissus et la maille sont fabriqués en Belgique et la confection est portugaise. Elle : Pourquoi pas ? Lui : Cela m'ennuierait de présenter des vêtements avec un défilé, il y aurait moyen de le faire autrement, raconter une histoire. Je trouverais cela plus intéressant, si c'était une comédie musicale ou un concert ...Elle : Paul a du mal avec le côté un peu cintré des mannequins, le vêtement est fait pour être porté, c'est pour cela qu'on tient à une diversité d'âges dans nos shootings. Si on devait réaliser un défilé, ce serait un objet plus mélangé, parce que Mosaert est comme ça, on est pluridisciplinaires. Elle : C'est le résultat de tout le reste, le lien entre ce que nous avons pensé et la compréhension qu'en a celui qui voit le vêtement. Même si après, il lui appartient entièrement. Thierry Boutemy en signe le décor végétal. Il nous avait envoyé un mail : " Je travaille dans les fleurs, si vous en avez envie, on peut se rencontrer. " On était étonnés quand on sait avec qui il bosse. On avait vu le film Dior and I et ses décors sur les défilés, c'était juste magnifique. Lui : Coralie, dis-moi si je me trompe mais dans mes souvenirs tu voulais d'office des fleurs et de la végétation... Elle : Et j'adore mélanger le vieux et le nouveau, même si tout ici est hyper digital, on aime les codes un peu rétro, les passementeries, le point de croix... Lui : On veut garder un truc à l'ancienne. Elle : Mais avec du moderne. Et puis plus rien ne s'invente, tout se... je ne sais plus... Lui : " Rien ne se crée, rien ne se perd mais tout se transforme ", c'est une phrase de Lavoisier et cela s'applique à tout. Faire ce qui a déjà été fait n'a aucun intérêt. Et croire que l'on va révolutionner tout d'un coup, non plus. Il faut sortir de sa zone de confort mais pas trop loin, sinon on arrive à un truc qui ne provoque plus d'émotion.