On ne pénètre plus par l'entrée de service du 5 de l'avenue Marceau mais par celle, autrement plus théâtrale, de la rue Léonce-Reynaud qu'empruntaient alors les élégantes griffées Saint Laurent. Dans cet hôtel particulier de style Napoléon III, un second empire décoré par Jacques Grange dans sa dernière mouture, la maison de couture a vécu des jours fastes, de 1974 jusqu'à ce matin du 7 janvier 2002 qui vit Yves Saint Laurent prononcer ici même son discours d'adieu où il confessait qu'il avait " mené le combat de l'élégance et de la beauté ", qu'il était " passé par bien des angoisses, bien des enfers... "

Dans les archives de la maison de couture Yves Saint Laurent, où sont scrupuleusement répertoriées des centaines de pièces historiques du créateur. " Mon métier est le dialogue amoureux de cette femme nue, avec tous les sortilèges des enroulements de mes tissus ", disait-il. © FONDATION PIERRE BERGÉ - YVES SAINT LAURENT, PARIS

Ses portraits au fusain par Andy Warhol ouvrent le parcours grand public du musée flambant neuf et de son apothéose, le studio de création reconstitué au détail près - sur son bureau, les lunettes du génie semblent attendre sagement son retour, si ce n'est son fantôme. Seuls quelques privilégiés pénètrent en coulisses, les archives y sont précieusement inventoriées, classées, conservées depuis 1964 - le créateur avait l'idée d'entrer pour l'éternité dans l'histoire, c'est chose faite, la Fondation veille scrupuleusement à la pérennité de son oeuvre. Dans ce bâtiment chargé de sens, de vibrations, de souvenirs, le patrimoine est en lieu sûr. Au troisième étage, là où se trouvait le réfectoire, les accessoires, bijoux et chapeaux dorment à l'abri de la lumière. Au deuxième, en lieu et place des ateliers flou et tailleur, les compactus dévoilent en coulissant les trésors qu'ils protègent et, plus loin, dans l'annexe hautement sécurisée, les archives papiers et les croquis ne se découvrent qu'en montrant patte blanche.

Dans les archives de la maison de couture Yves Saint Laurent. © MUSÉE YVES SAINT LAURENT PARIS.

" M " pour musée

Des ensembles du soir longs, une fiche d'atelier, une robe hommage à Piet Mondrian, une planche de collection, un patrimoine. " J'aimerais que dans cent ans, on étudie mes robes, mes dessins ", avouait le créateur. © COLLECTION HAUTE COUTURE HIVER 1990 FONDATION PIERRE BERGÉ - YVES SAINT LAURENT, PARIS /LUC CASTEL

Ce fonds est d'une richesse absolument saisissante, tout, absolument tout, y est sauvegardé presque jalousement depuis les débuts. L'intention assumée saute aux yeux, Yves Saint Laurent et son compagnon Pierre Bergé avaient une conscience patrimoniale aiguë et une approche muséale rare. " A partir de 1982, monsieur Saint Laurent a commencé à apposer sur les livres de vente la mention " M ", précise Aurélie Samuel, conservatrice du patrimoine et directrice des collections du musée parisien. Cela veut dire qu'il pensait à une sorte de musée imaginaire qui n'a alors pas encore de murs. Pour moi, cela révèle sa démarche d'artiste. Il crée un objet éphémère, qui s'inscrit dans une mode et va forcément se démoder. Or, il pense à l'avenir et y penser signifie que l'on crée pour l'histoire. " Aujourd'hui, 34 000 oeuvres, 7 000 pièces textiles, soit 3 000 modèles, reposent dans cette réserve somme toute classique, montée sur compactus, ces armoires coulissantes en métal avec peinture cuite totalement neutre - ne jamais négliger les principaux facteurs de dégradation des tissus, l'acidité, les variations climatiques et la lumière. Il y fait entre 18 et 20 °C, avec un taux de 50 à 55 % d'humidité relative, la constance est de mise, le moindre écart met en danger la survie de ces pièces. On ne visite donc ces archives qu'au compte-gouttes, par petits groupes, l'espace est confiné et la fragilité, palpable.

COLLECTION HAUTE COUTURE HIVER 1965. © FONDATION PIERRE BERGÉ - YVES SAINT LAURENT, PARIS /ALEXANDRE GUIRKINGER

Dans les rayonnages, les pièges à mites délivrent insidieusement leurs phéromones attractives. Tout est en ordre, les tailleurs avec les tailleurs, les robes courtes avec les courtes, le long avec le long, jour et soir, les plumes, le cuir et la fourrure ensemble, de même les costumes de théâtre, de cinéma, de music-hall, la preuve éclatante que Zizi Jeanmaire fut une amie fidèle de la maison qui le lui rendit bien. Tout est scrupuleusement inventorié - HC pour Haute Couture, E pour printemps-été, H pour automne-hiver, avec l'année de création et une numérotation -, classé chronologiquement et pendu, posé quand les vêtements sont lourds, brodés ou fragilisés, qu'ils vieilliraient mal et trop vite sur cintre. " Il n'y a jamais de conservation parfaite, prévient Aurélie Samuel. Dans l'idéal, tout ce qui est drapé devrait être roulé et l'on ne devrait suspendre que les modèles qui le permettent. On sait très bien qu'avec le temps, même suspendus, ils s'abîmeront. Mais il faut optimiser l'espace, on est obligé de faire ce genre de compromis. Et si l'on voulait vraiment les conserver, on ne les sortirait jamais, on ne les montrerait pas ; ce n'est pas le but d'un musée. On sait qu'un textile doit être présenté à 50 lux, s'il est exposé pendant trois mois, il devrait ensuite rester dans l'obscurité totale pendant trois ans... Notre rôle est de faire en sorte qu'ils s'abîment le moins vite possible. L'idée est d'arriver à ce qu'ils soient conservés pour au moins 400, voire 500 ans. On travaille pour l'avenir. " A l'instar d'Yves Saint Laurent, qui rêvait de gloire et de laisser la trace d'un " artiste qui construit une oeuvre ".

COLLECTION HAUTE COUTURE ÉTÉ 1989. © MUSÉE YVES SAINT LAURENT PARIS

" L'art et la mode ne font plus qu'un "

" J'aimerais que dans cent ans, on étudie mes robes, mes dessins ", disait-il et cela n'avait rien d'une fanfaronnade. Deux ans à peine après son premier défilé, dès 1964, il engrange déjà les souvenirs, les prototypes, les accessoires, les esquisses, les échantillons, tout ce qui permet de décrypter son processus créatif et le fonctionnement parfaitement huilé de sa maison de couture. Et par là même de retracer l'histoire de sa discipline. Il suffit de se pencher sur ses imprimés, ses broderies, ses gaufrages, ses incrustations de paillettes, ses silhouettes, ses audaces visionnaires, ses sources d'inspiration, ses horizons rêvés. Quand en 1965, il dessine sa collection haute couture de l'automne-hiver, il transpose Composition C (N°III) de Piet Mondrian en quelques robes, dix, qui vont faire parler d'elles et qui finiront, à force, par n'en former plus qu'une dans l'imaginaire collectif. " On ne peut pas dire qu'il est le premier à s'être inspiré de l'art dans la couture, analyse la conservatrice du patrimoine. En revanche, sa démarche est autre et très innovante : il avait à coeur de transformer une peinture en tableau vivant, l'art et la mode ne faisant désormais plus qu'un. " De même en 1988, quand il rend hommage à Vincent Van Gogh, à ses iris et à ses tournesols. " On voit l'influence artistique picturale, c'est un tableau en mouvement. On le sait par le témoignage de monsieur Lesage, qui a brodé la robe, il poussait ses fournisseurs à développer leur créativité. Il a tenté de faire de la peinture avec des rubans et des paillettes, les reliefs sont donnés par une surépaisseur de broderies. Il a fallu plus de 600 heures de travail, plus 50 heures de montage dans l'atelier de la maison... "

Une toile de Pablo Picasso, un pas de danse de Zizi Jeanmaire, un trait de Georges Braque ou quand tout inspire un créateur. " Je suis très seul. J'exerce mon imagination sur les contrées que je ne connais pas ", expliquait-il. © COLLECTION HAUTE COUTURE HIVER 1979 FONDATION PIERRE BERGÉ - YVES SAINT LAURENT, PARIS / ALEXANDRE GUIRKINGER

Une rangée de compactus se referme, une autre s'ouvre lentement, au rythme de la poussée régulière sur la manivelle. Ici, un ensemble porté par la duchesse de Windsor ; là, une cape datée de 1989, c'est l'été et les bougainvillées dessinés avec ardeur dans la moiteur de son refuge marrakchi. Plus loin, voici la garde-robe de Catherine Deneuve dans Belle de jour et la veste portée par Jerry Hall pour la campagne publicitaire d'Opium, en 1977, photographiée par Helmut Newton. Rien à voir avec un copier-coller, tout avec la libre réinterprétation d'une veste chinoise. " Monsieur Saint Laurent en a retravaillé les éléments pour la réadapter totalement, décrypte Aurélie Samuel. Il a beaucoup regardé les robes impériales de la dynastie Qing. Il n'en possédait pas dans sa collection d'art mais je pense que, compte tenu du résultat, il en avait une connaissance approfondie. Et il a la même démarche créative que lorsqu'il adapte le smoking pour les femmes car ces vêtements destinés aux empereurs chinois et aux Mandarins sont masculins. "

Immersion totale

ZIZI JEANMAIRE, PARIS, 1963. © MUSÉE YVES SAINT LAURENT PARIS

Le foisonnement donne le tournis, Yves Saint Laurent ne s'interdisait rien. Ni la débauche des couleurs violemment contrastées, ni la transposition dans son monde de paysages lointains et fantasmés, ni l'irrespect des règles et de la bienséance alors en vigueur. D'un smoking, il (dés)habille les femmes, d'un voile de mousseline, il libère leurs seins, d'une envolée de raphia, il les élève au rang d'objet de culte. Quand il dessine la collection africaine en 1967, il ose faire usage de ce matériau plutôt rustique que l'on n'avait pas l'habitude de voir en haute couture. " Il réinterprète véritablement les robes traditionnelles des Dogons du Mali utilisées pour des rituels chamaniques, détaille la directrice des collections. On ne connaît pas ses sources d'inspiration, sauf qu'il possédait dans sa bibliothèque des ouvrages sur l'art africain, il avait des connaissances livresques de l'art dogon et bambara. Mais surtout, en 1966, a lieu à Dakar une grande " exposition internationale d'art nègre ", un petit nombre d'objets ont été montrés à Paris ensuite. A-t-il été les voir, je ne le sais pas mais je pense que ce n'est pas un hasard qu'il ait créé ces pièces-là, en 1967. Il avait une approche différente, intégrative de toutes les influences étrangères. Il faut se remettre dans le contexte à l'époque, il a fallu attendre les années 90, voire 2000 pour reconnaître ces arts comme existant à part entière. Non seulement il était couturier mais il comprenait cet art dit primitif de manière très subtile, il était précurseur. Et pour l'intégrer dans des robes haute couture qui vont être portées par des femmes de la haute bourgeoisie, il fallait quand même avoir beaucoup d'audace. "

CROQUIS D'UNE ROBE HOMMAGE À GEORGES BRAQUE © MUSÉE YVES SAINT LAURENT PARIS

Il vaut mieux enfiler une petite laine pour visiter la réserve d'arts graphiques. Le froid pince, les variations de température sont craintes ici plus encore que dans la réserve textile. On y trouve les oeuvres originales, la main d'Yves Saint Laurent, ses croquis si précis, un geste, un trait élégant souvent annotés de détails indispensables à la retranscription du dessin en prototype puis en vêtement. Dans l'inventaire, il faut aussi ajouter les fiches d'atelier, dites les bibles, les planches de collection, les fiches de manutention et les Polaroids qui finiront un jour par disparaître, on n'y peut rien, malgré leur pochette de protection en Melinex et le noir absolu de l'endroit seulement troublé par quelques visiteurs qui connaissent leur chance. Sur ces clichés aux couleurs en voie d'estompement, les visages de profil et en gros plan des mannequins fétiches d'Yves Saint Laurent, juste avant le défilé, histoire de " figer l'accessoirisation " - un coeur pend sur une oreille, il est rouge, " rouge feu, rouge combat, disait monsieur, le rouge est comme un combat entre la mort et la vie ". La sienne, il l'avait débutée à Oran, s'inventant un futur fécond et baroque, armé de ciseaux, il avait découpé des paper dolls dans les magazines de sa mère, sa muse. Il y en a onze, elles ont la taille étranglée et une garde-robe riche de 437 vêtements et 105 accessoires, il les habilla en rêvant Paris, haute couture, célébrité. N'avait-il pas déclaré devant sa famille réunie : " Un jour, mon nom sera inscrit en lettres de feu sur les Champs-Elysées " ? Il avait alors 10 ans et pas une once d'orgueil, mais la juste prémonition d'un destin.

" Je suis très seul. J'exerce mon imagination sur les contrées que je ne connais pas ", expliquait-il. © MUSÉE YVES SAINT LAURENT PARIS