Certaines femmes prétendent que les talons hauts sont confortables. Qu'il leur arrive même d'en porter chez elles. Peut-être. Mais on ne peut parler de majorité. Pour beaucoup, ces chaussures entraînent douleurs variées et sont synonyme de perte de mobilité.

Pour elles, l'avènement de la chaussure plate, et surtout celui de la chaussure de sport, a été un véritablement soulagement. Enfin, il était possible de combiner sens de la mode et confort. Désormais, on pouvait courir pour prendre son bus, faire la file pour son sandwich sans broncher et même danser toute la nuit sans avoir le pied en bouillie.

Et qui peut-on remercier pour cette spectaculaire libération ? Un certain Karl Lagerfeld. En janvier 2014, il sera en effet l'un des premiers à faire défiler ses mannequins, non plus perchés sur des talons, mais bien en sneaker. Qu'importe que ces chaussures aient nécessité plus de 30 heures de travail et coutaient la bagatelle de plus 3 000 euros pièce, ce choix audacieux va faire grincer quelques dents. Il va aussi signer l'entrée tonitruante dans le monde de la haute couture d'un accessoire qui, jusque-là, était réservé à des sphères nettement moins glamour. Cinq ans plus tard, les baskets comme ultime accessoire fashion semblent avoir atteint un point de non-retour. Les sneakers sont plus extravagants, imposants, pour ne pas dire patauds et souvent aussi plus chers que jamais. Il n'est plus rare de devoir payer 750 euros pour une paire. L'initiative de Karl Lagerfeld va faire de nombreux émules au sein des autres maisons de luxe qui se sont vite aperçues du potentiel , aussi bien stylistique que financier, que pouvait avoir ce nouvel objet de convoitise.

La tendance va rapidement envahir Instagram ou de nombreuses influenceuses paradent en tenue de soirée et baskets. Même Serena Williams portera des sneakers à l'after du mariage du prince Harry et Meghan.

Une chose totalement impossible il y a seulement dix ans.

C'est que les codes vestimentaires se sont, pour la plupart, assouplis au cours de la dernière décennie. Il est aujourd'hui permis de porter des baskets sur son lieu de travail par exemple. "La Génération X et Y se sont lentement éloignées de l'idée sexiste et discriminatoire que les femmes devraient porter des talons au bureau ", dit Morgane Le Caer, de Lyst, moteur de recherche mode dans The Guardian. Cela n'est pas non plus une coïncidence que l'avènement du sneaker ait lieu en même temps de ce que l'on appelle la quatrième vague du féminisme et la demande d'une société moins genrée. "Les baskets de luxe sont un signe de notre époque et un pas vers une façon plus inclusive de s'habiller ", dit Lucia Savi, conservatrice au Victoria & Albert Museum, toujours dans The Guardian.

Flux et reflux de la mode

Seulement la mode est faite de flux et de reflux. Par exemple, juste avant la rage des baskets, les talons étaient plus hauts que jamais, grâce aux plateformes mises sous la pointe de la chaussure. Et cette débauche de baskets, et en particulier la lassitude envers ce qu'on appelle la daddy shoe, pourrait bien signifier le retour imminent du talon haut. On en observe déjà les prémisses dans les toutes dernières collections proposées. Par exemple Gvasalia, directrice créative de Balenciaga et pionnière de la chaussure moche, mais de luxe, n'en pas incluse une seule dans sa récente collection automne/hiver pour la maison de couture.

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Cependant si le talon fait un timide retour sur la scène mode, l'instauration de la chaussure de sport dans la vie quotidienne sera bien plus difficile à déloger. Car cette tendance s'inscrit dans un changement durable du style de vue des femmes d'aujourd'hui. "Je ne crois pas que ce soit juste un effet de mode, ça fait trop longtemps que ça dure. Et puis les consommateurs privilégient le confort pour leur style de vie actif. La trajectoire de croissance perdra de son ampleur, mais les baskets resteront le moteur du marché" précise Beth Golstein, analyste spécialisé dans les accessoires pour The NPD Group .

Confort un jour, confort toujours

Une étude récente auprès d'Américains âgés entre 18 et 34 ans montre que 37% d'entre eux privilégient le confort lorsqu'il s'agit de chaussures. "Le confort, la fonctionnalité et les détails intéressants ont définitivement la priorité. On ne s'habille plus seulement pour les autres", explique Natalie Kingham, directrice de la mode et des achats chez Matches Fashion toujours dans The Guardian. Ce qui explique la montée en puissance des chaussures plates. Il est devenu difficile, voire très difficile, de trouver des chaussures avec un talon qui dépasse les 9 cm.

Cela ne signifie pas qu'il va disparaitre pour de bon. "Le rôle que cette hauteur a joué dans diverses cultures à travers le monde remonte à des siècles, et je ne pense pas qu'elle va s'estomper rapidement. Le talon aiguille pourrait se transformer en quelque chose d'autre, où la taille jouera encore un rôle", précise la BBC.

Si les chaussures à talons pour femme se font plus rares, on aperçoit de plus en plus d'hommes qui en portent sur les tapis rouges. De quoi montrer que la relation de la société envers les talons pourrait changer une fois encore. Des marques telles que Gucci, Calvin Klein, Saint Laurent ou encore Balenciaga en proposent dans leurs collections. En 2018, Francesco Russo lance même une ligne de talons aiguilles non genrés et disponibles en tailles 35 à 45. " La collection qui était au départ une édition limitée a connu un tel succès qu'elle est devenue un élément permanent de l'offre de la marque. Une autre marque qui est en train de renverser le symbolisme traditionnel des talons est Syro, basée à Brooklyn.

Sexe et pouvoir

Si on estime que le talon haut est un outil patriarcal conçu pour ralentir une femme, la basket fashion pourrait être l'antidote parfait. Est-ce que cela signe pour autant la fin des talons ? "Pas tout à fait", dit encore The Guardian.

La relation des femmes avec les chaussures vertigineuses est et reste l'objet de débat complexe parmi les féministes.

Le fait est que beaucoup de femmes leur restent fidèles, comme l'écrit Summer Brennan auteur du livre High Heel. Elles les voient comme une arme bien qu'elles aiment davantage l'idée de les porter que le fait d'effectivement les porter. Et cela a souvent à voir avec leur travail. Les femmes qui occupent des postes élevés dans le monde des affaires ont continué à porter des talons hauts, tout comme les reines et les princesses. Nombreuses sont celles qui sans cet accessoire se sentent moins sûres d'elle. Endoctrinées, les hauts talons seraient le pendant féminin des cravates pour les hommes. "C'est une chaussure pour quand on est en représentation", précise Summer Brennan.

Si cette chaussure est symbole de tenue officielle, elle est aussi, et c'est paradoxal, érotiquement chargé. Il est rare de voir une strip-teaseuse ou une prostituée avec un talon modeste. Car le talon force le pied à prendre une position verticale signe de plaisir. Mais il allonge aussi la jambe, pousse la poitrine vers l'avant et les fesses vers l'arrière. La femme se redresse en talon, ce qui, pour certains fétichistes, ne la rendrait que plus phallique selon De Standaard.

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En réalité, la relation entre talons et pouvoir dépend du contexte historique. À l'origine, le talon servait surtout à symboliser la masculinité. Il vient d'Asie et n'a été introduit en Europe qu'à la fin du 16e siècle. À cette époque, il était surtout destiné au cavalier perse pour lui conférer une meilleure assise dans les étriers. L'un des plus gros amateurs, et celui qui va durablement instaurer cette mode, sera Louis XIV qui régna sur la France de 1643 à 1715. Ses chaussures frivoles n'étaient pas adaptées à l'effort physique, ce qui soulignait son statut d'homme puissant. Elles mettaient aussi en valeur ses mollets tendus dans des bas de soie. Devenue symbole de richesse, cette chaussure va d'abord faire fureur auprès des hommes. Ce n'est qu'après que cette mode va être élargie aux femmes et aux enfants.

Dans les années 1950, Roger Vivier, styliste pour Dior, va mettre des tiges d'acier dans les talons de ces chaussures. Ce qui va leur permettre de devenir très hauts et très fins. Ce n'est pas le premier à le faire, mais lui va encourager les femmes à les porter dans leur vie quotidienne. C'est ainsi, dans cette période d'après-guerre où les femmes étaient à nouveau cantonnées dans leur cuisine, que va naître le talon haut contemporain. Les dieux de la mode vont transformer les femmes en quelque chose d'autre qu'humain. Des déesses élancées, certes, mais aussi de plus faciles à attraper et à maîtriser.

Interrogé sur ce que les hommes trouvent attirant chez une femme en hauts talons, le créateur de chaussures français Christian Louboutin dira que c'est parce que les talons ralentissent la femme, ce qui donne à l'homme le temps de la regarder. D'autres diront que c'est parce qu'une femme en mouvement, en dehors du contrôle masculin, a longtemps été considérée comme un problème. Et quelle meilleure façon d'apprivoiser ces femmes en fuite que de les clouer littéralement dans le sol ?

Aujourd'hui, le talon reste encore obligatoire pour les femmes dans certaines entreprises. Mais pas seulement. Sur le tapis rouge de Cannes par exemple le dress code stipule que les femmes doivent porter des talons. Une règle rétrograde que l'actrice Kristen Stewart va tourner en ridicule l'année dernière en portant ses chaussures à talons à la main.

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La société a du mal à voir la femme comme un individu

Aujourd'hui nous sommes dans un processus long de plusieurs décennies ou, coincé entre une pantoufle et un plafond tout deux fait de verre, on se demande encore à quoi doit ressembler une femme libre et de quelle façon elle devrait se comporter.

Les récits dominants dans la société et les médias ont encore du mal à voir les femmes en tant qu'individus. Elles sont encore trop souvent considérées comme des saveurs, des types. Et cela se remarque aussi lorsqu'on aborde le sujet des talons hauts. Comme si chaque femme ne pouvait pas avoir un avis qui diverge des autres. C'est la preuve qu'elles ne sont toujours pas considérées comme des personnes à part entière.

Car force est d'admettre que limiter l'oppression féminine au simple talon haut est forcément réducteur. Car ce qui confine, appauvrit, exploite ou tue les femmes ne sont généralement pas des vêtements ou et encore moins des chaussures, mais plutôt des lois et des normes sociales. La mobilité des femmes est et a été restreinte physiquement par la mode, mais surtout légalement, financièrement, professionnellement, médicalement, intellectuellement, sexuellement, politiquement. C'est-à-dire, de façon systémique.

C'est peut-être là le salut du talon haut. Au lieu de le bannir, il faudrait le libérer des normes sociales imposées par le genre. Le talon redeviendrait ce qu'il n'a jamais cessé d'être: une paire de chaussures. Une chaussure que l'on serait libre de porter, ou non, par plaisir ou simple vanité.