"Un enterrement? Plutôt mourir", avait-il lâché, fidèle à ses aphorismes sans appel rebaptisés karlismes. Le 20 juin, quatre mois après sa disparition, la maison Chanel, Fendi et Karl Lagerfeld lui rendaient hommage au Grand Palais, réunissant les artistes qu'il aimait et 2 500 invités presque tous de noir vêtus. Dans cet espace majestueux qu'il avait choisi pour les défilés-spectacles de Chanel, une enfilade de 56 clichés géants signés par les photographes contemporains qui se sont pliés à l'art du portrait et même de l'autoportrait. Car Lagerfeld fut aussi photographe. Ils sont tous là, proches, fidèles, collaborateurs. Sur la scène, dans cette célébration conçue et mise en scène par Robert Carsen, apparaissent acteurs, musiciens, danseurs dont il admirait le travail et le talent - de Tilda Swinton dans les mots de Virginia Woolf au violoniste Charlie Siem dans un caprice de Paganini, du chorégraphe German Cornejo venu de Buenos Aires avec danseurs et musiciens dans un tango de Carlos Gardel à Pharrell Williams. Sur les écrans XXL, ceux qui l'approchèrent disent ce qu'il fut, ce qu'ils en ont retenu. Autant de témoignages qui (re)constituent un puzzle énigmatique et romanesque à en mourir. Derrière la vitrine, il y a l'homme, dont la journaliste Raphaëlle Bacqué dresse le portrait composite dans Kaiser Karl. Interview.

Sa victoire ultime est d'avoir survécu à Yves Saint Laurent.

Karl Lagerfeld disait: "Quand c'est fini, c'est fini". Il semble que tous lui ont désobéi, vous la première avec ce Kaiser Karl qui démêle le vrai du faux.

J'ai commencé cette enquête de son vivant, il y a deux ans. Il avait très peur des nécrologies, c'était son tabou, l'idée qu'on puisse déjà commencer à prévoir sa disparition et sa succession. Le seul fait qu'il ait obtenu des actionnaires de Chanel et de Fendi d'avoir des contrats à vie montrait bien qu'il voulait professionnellement être immortel. Après sa mort, des langues se sont déliées. J'ai vraiment mesuré ce qu'était sa puissance. Auparavant, beaucoup de ceux qui appartenaient à son cercle tenaient un discours sinon lénifiant en tout cas extrêmement lissé. On mesure ainsi la maîtrise que Karl Lagerfeld avait réussi à avoir sur sa vie et sur ceux qui l'ont accompagné dans son parcours.

Son grand oeuvre ne fut-il pas de redessiner son passé recomposé?

Ce qui m'avait frappé en lisant les milliers d'interviews qu'il a données, c'était ce qu'il disait de cette période-là. Comme si la guerre n'avait pas eu lieu. Comme si son père n'avait pas existé ni la part sombre de cet industriel séduisant, polyglotte qui, pour se maintenir à la tête de son entreprise familiale de lait concentré, avait conclu un accord avec le régime nazi. Il a préféré le gommer et réinventer sa mère, spectaculaire et terrifiante à la fois. Elle était la partenaire idéale du duo qu'il recomposait et un écran de fumée pour cesser d'attirer l'attention sur son père. Ceux qui ont voulu écrire sa biographie, il les en a empêchés. Soit par son pouvoir - quand on oeuvre pour Chanel et le groupe de luxe LVMH, on travaille pour deux puissances financières et publicitaires. Soit en tenant lui-même le récit de sa vie - il était si talentueux pour raconter les histoires et si drôle en interview que personne ne creusait.

Raphaëlle Bacqué, auteure de Kaiser Karl: "Il voulait être professionnellement immortel." © DR

En 1952, il débarque à Paris et invente presque à lui seul le métier de directeur artistique qui prévaut aujourd'hui dans la mode et le monde du luxe, celui qui esquisse l'identité d'une marque.

C'est un surdoué du dessin, avec un très grand sens de la discipline et du travail. Et il a également un formidable sens de l'anticipation. Il comprend très vite que la mode est un monde en pleine transformation. Et qu'il ne s'agit pas que de dessiner des robes: il faut qu'elles soient portables et les commercialiser, les faire connaître et créer un univers autour d'elles. Il pressent ce que deviendra l'univers du luxe et qui est bien plus qu'un vêtement ou un objet : une sensation, une illusion de pouvoir, de distinction, de glamour.

A l'aube du XXIe siècle, il joue les phoenix. Après un scandale financier, un régime drastique où il perd 43 kilos, il crée le nouveau Karl Lagerfeld, corseté, avec catogan, col rigide, lunettes et mitaines, sa marionnette en somme.

C'est génial, voire paradoxal, cette construction de lui-même comme un produit marketing. Cet homme extrêmement cultivé, érudit, raffiné, distingué, grand européen, est le symbole même de la mondialisation avec cette façon de faire de lui un logo qu'on peut dessiner d'un trait de crayon. Il l'a construit de toutes pièces avec une acuité sur la transformation de la mode d'un artisanat en une industrie mondialisée. Il est beaucoup plus qu'un styliste, il est aussi un fils d'industriel et a intégré les codes du commerce, ce qui fait que les grands propriétaires de ces maisons ont été bluffés par lui. Jamais il n'a été leur employé même si de fait il l'était, toujours. Il a traité d'égal à égal avec eux, toujours, il les a impressionnés.

S'il ne fallait retenir qu'une étape dans sa vie?

Son arrivée chez Chanel, le tournant de sa carrière professionnelle. Et dans sa vie intime, la rencontre avec Jacques de Bascher. Elle donne un autre aperçu de sa personnalité: il a aimé cet homme. Et puis, cette espèce de duo raconte beaucoup de lui. Jacques est ce dandy très séduisant qui veut le séduire et y parvient... Jacques sera sa muse, son envoyé spécial dans le monde de la nuit, son informateur et celui qui nourrit son inspiration. Karl était austère et ascète, Jacques était oisif, paresseux, avec une absence de discipline totale, buvant, se droguant, couchant avec tout ce que Paris comptait de beaux garçons, dont Yves Saint Laurent. Il a utilisé Bascher comme un miroir, pour compléter sa personnalité et l'enrichir encore.

S'est-il construit contre Yves Saint Laurent, rencontré en 1954, lors d'un concours?

Cela a été un aiguillon permanent dans son parcours. Leur duo - et leur apparition concomitante dans la mode - a été fixé pour toujours, comme Mozart et Salieri. Qui mieux que Lagerfeld pour percevoir le génie immense de Saint Laurent? Il n'a ni inventé le smoking, la robe Mondrian, la saharienne de Saint Laurent, ni le tailleur ou la petite robe noire de Chanel, mais il a accompagné les mutations de la mode en une industrie. Et sa victoire ultime est d'avoir survécu à Yves Saint Laurent.

Kaiser Karl, de Raphaëlle Bacqué, Albin Michel, 249 pages.

"Cette photo est un autoportrait, je l'adore, elle dit ce corsetage et ce mystère qui lui correspond si bien."