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Il y a peu, le New York Times et plusieurs experts environnementaux remettaient en question l'affirmation selon laquelle la mode représente la seconde industrie la plus polluante au monde. Reste que les chiffres sont malgré tout alarmants. Ainsi, la Fondation Ellen MacArthur, qui s'est donné pour mission d'accélérer la transition vers l'économie circulaire, avance que moins d'1% des éléments utilisés pour fabriquer des vêtements sont recyclés. Si l'on en croit l'association caritative britannique, ce serait chaque seconde l'équivalent d'un camion poubelle d'habits qui se retrouverait abandonné dans une déchetterie, ou brûlé. Et, d'après la cellule éco-conception de l'Union des Classes Moyennes, 25% des substances chimiques produites sur la planète sont utilisées à des fins de traitement du textile. Par ailleurs, l'industrie de la mode représente, à elle seule, 20% des eaux usées et 10% des émissions de carbone à l'échelle mondiale, selon la Commission économique des Nations Unies pour l'Europe. Autant de raisons - et outre l'envie de se racheter une conscience écologique -, qui ont poussé trente-deux entreprises internationales, leaders du secteur, à signer un Fashion Pact les engageant à se mobiliser en faveur du climat et de l'environnement. Parmi elles, des équipementiers sportifs (Adidas, Nike et Puma) mais aussi de grandes maisons (Burberry, Chanel, Giorgio Armani et Hermès, pour ne citer qu'elles). Ou encore des fleurons du luxe: le groupe Kering (Alexander McQueen, Balenciaga, Bottega Veneta, Brioni, Gucci, Saint Laurent...) ou Prada Group (bien évidemment composé de l'enseigne éponyme mais également de Miu Miu, Marchesi, Church's et Car Shoe). Sans oublier des géants du prêt-à-porter accessible, tels que H&M et Inditex. Parmi les résolutions de ces acteurs majeurs aux profils très variés, la protection des océans. On sait que huit millions de tonnes de plastiques sont jetées à la mer annuellement, et que la sphère fashion y contribue largement. Conséquence: depuis quelques temps, de nombreuses start-up et marques mainstream ou haut de gamme se sont tournées vers les bioplastiques, ces polymères façonnables provenant de la biomasse ou biodégradables, ou de nouveaux matériaux résultant du recyclage. Une conscientisation plutôt enthousiasmante mais qui pose néanmoins la question du réel impact environnemental de ces initiatives. "Les études nous disent que c'est noir ou blanc mais la réponse se situe au milieu, explique Jean-Marie Raquez, chef du service Matériaux polymères et composites au sein de l'université de Mons. Concernant les bioplastiques, ils sont parfois manufacturés en Inde puis acheminés vers l'Europe ou les Etats-Unis. L'aspect positif de la démarche s'en trouve fortement réduit." Par ailleurs, certaines cultures destinées aux bioplastiques nécessitent beaucoup d'engrais et de pesticides. Le problème est alors tout simplement déplacé. "De plus, nous n'avons aucune idée, à l'heure actuelle, de la manière dont ils se comportent dans la nature, poursuit l'expert. Leur décomposition dépend de plusieurs facteurs. Certains se biodégradent rapidement dans du compost mais très lentement en dehors de ces conditions. Il faudrait donc proposer des modèles adaptés, in fine, aux océans." C'est ici qu'un nouveau problème surgit: la température ou l'acidité de ceux-ci variant de l'un à l'autre, les polymères réagissent différemment dans le Pacifique, l'Atlantique, l'Arctique, l'Austral ou l'Indien... Quant au discours sur les textiles innovants issus du recyclage, il importe de le nuancer également. Prenons le cas de l'Econyl, ce fil de Nylon fabriqué à partir de déchets flottants - dont les filets de pêche -, recyclable à l'infini sans perte qualitative, via un processus de dépolymérisation et de repolymérisation. Il contribue non seulement à nettoyer les étendues d'eau en valorisant un flux de produits n'ayant aucune utilité, mais aussi à freiner la fabrication de nouvelles fibres synthétiques polluantes. Or, rappelle Jean-Marie Raquez, "en mer, les détritus à la base de sa conception subissent énormément de dégâts. Il faut donc les réparer, les nettoyer, les trier... Une série de contraintes dont il importe de tenir compte. Parfois, on dépense plus d'énergie à recycler qu'à utiliser des matières vierges". Dans ce brouillard dont l'écoresponsable est nimbé, une certitude: l'industrie de la mode étant très compétitive, davantage de marques devraient sans cesse adopter le schéma des pionnières. Même s'il est peut-être déjà trop tard...