Sa voix calme a franchi la clairière où il faisait face au soleil dans un lent travail de guérison. Elle a voyagé de la Forêt Noire vers Bruxelles, par le miracle technologique d'un WhatsApp téléphonique. Le créateur a chéri les mots pour dire ses émotions, tremblantes, et ses fermes convictions, d'autant plus fermes que son monde a volé en éclats. Depuis ce 4 août, depuis la double explosion au port de Beyrouth, Rabih Kayrouz, né dans la montagne, à Ghazir, est "en pause" pour cause de blessure et de processus de convalescence corollaire. "Je retrouve mon sourire, un peu de ma vitalité, pas assez encore", confie-t-il. Sa part d'intime se lit volontiers dans ses idées, mûries par le confinement du printemps, acérées par la destruction de sa ville, de son nid, de sa maison de couture. Elles n'ont pas changé, "au contraire". Le créateur, formé à Paris et revenu dans son pays en 1995, a monté presque par hasard sa maison, une tenue de mariée en entraînant une autre, laissant les rencontres faire leur oeuvre et ouvrant de nouveaux chapitres généreux. Installés dans la capitale libanaise dès 1997 et dans la Ville lumière en 2008, ses ateliers abritent une équipe qui a tout d'une famille. On la voit à l'ouvrage dans un film réalisé en lieu et place du défilé haute couture de juillet, qui trace le parcours d'une robe signée par lui, par elle, sous le titre 320-38, les numéros de ses adresses libanaise et parisienne, le 320 rue Gouraud et le 38 boulevard Raspail, que rien ne sépare, pas même une mer.
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Sa voix calme a franchi la clairière où il faisait face au soleil dans un lent travail de guérison. Elle a voyagé de la Forêt Noire vers Bruxelles, par le miracle technologique d'un WhatsApp téléphonique. Le créateur a chéri les mots pour dire ses émotions, tremblantes, et ses fermes convictions, d'autant plus fermes que son monde a volé en éclats. Depuis ce 4 août, depuis la double explosion au port de Beyrouth, Rabih Kayrouz, né dans la montagne, à Ghazir, est "en pause" pour cause de blessure et de processus de convalescence corollaire. "Je retrouve mon sourire, un peu de ma vitalité, pas assez encore", confie-t-il. Sa part d'intime se lit volontiers dans ses idées, mûries par le confinement du printemps, acérées par la destruction de sa ville, de son nid, de sa maison de couture. Elles n'ont pas changé, "au contraire". Le créateur, formé à Paris et revenu dans son pays en 1995, a monté presque par hasard sa maison, une tenue de mariée en entraînant une autre, laissant les rencontres faire leur oeuvre et ouvrant de nouveaux chapitres généreux. Installés dans la capitale libanaise dès 1997 et dans la Ville lumière en 2008, ses ateliers abritent une équipe qui a tout d'une famille. On la voit à l'ouvrage dans un film réalisé en lieu et place du défilé haute couture de juillet, qui trace le parcours d'une robe signée par lui, par elle, sous le titre 320-38, les numéros de ses adresses libanaise et parisienne, le 320 rue Gouraud et le 38 boulevard Raspail, que rien ne sépare, pas même une mer. Pour les 20 ans de Maison Rabih Kayrouz, au printemps de l'année passée officiellement, il y eut une fête, un défilé dans la serre du Parc André Citroën, un emménagement dans le Palais Dagher datant du flamboyant XIXe siècle libanais et un New beginning en forme de manifeste. Le couturier était prêt pour une nouvelle ère. Sans cesser de travailler en drapant, hors thématique, "cela contraindrait le geste". Fidèle à ses débuts empreints de "naïveté", laquelle a forgé son style. Il connaît sa fortune - "J'étais jeune lorsque j'ai commencé. Quand on ne maîtrise pas une technique, même si j'avais la volonté d'apprendre à la maîtriser, on se laisse plus aller. J'ai eu la chance d'avoir cette inconscience et des clientes qui me faisaient confiance. J'ai appris avec elles, c'est elles qui faisaient le vêtement. Certes, il leur offrait un confort, une assurance pour qu'elles ne soient pas nues, mais l'élégance, c'est elles qui la suscitaient. Le corps emporte le vêtement. Mon travail est de créer une enveloppe de façon à lui laisser la liberté pour que le mouvement se fasse." Depuis, nourri d'architecture et de celles et ceux qui furent "justes dans leur travail et leur pensée", Rabih Kayrouz réverbère dans ses collections l'écho d'un monde où se succèdent déflagrations. Et illuminations. Quel mot, quel adjectif, voire quelle image pour qualifier cette année qui touche à sa fin? Je ne crois plus que l'année se termine le 31 décembre... Depuis presque un an, nous traversons des moments assez étranges, je ne trouve pas les mots qui qualifieraient mon sentiment. "Bouleversement", peut-être? Avec tout ce qu'il peut y avoir de mouvement dans le bouleversement. Et en même temps, lors du confinement, nous avons vécu un moment calme. Nous avons été obligés de nous replier et d'attendre comme avant une grosse tempête. De trouver un abri pour observer, sans être entraîné par cette vague impressionnante, tant du point de vue écologique que politique, économique et social. J'ai vécu cette année ainsi, couronnée pour moi par une grande explosion dans ma ville où j'ai été personnellement blessé et touché, mes amis aussi et mes maisons, celle où j'habitais et ma maison de couture. En l'espace de deux secondes, j'ai vu tout disparaître. J'ai perdu conscience, mon corps a réagi seul. Je ne savais pas si j'étais là ou pas. J'observais ce qui se passait presque comme un étranger. Je n'en garde ni un sentiment de douleur ni de tristesse. Mais j'ai senti que mes vingt-cinq années à Beyrouth avaient physiquement disparu. Aujourd'hui, j'expérimente gentiment un retour à... je ne sais pas si on peut appeler cela la vie normale, parce qu'elle ne l'est pas. Je ne pense pas qu'une nouvelle ère débutera le 1er janvier. C'est la partie mignonne du Nouvel An, on croit qu'on remet les pendules à l'heure... Cela nous donne peut-être l'envie d'avancer. Comme le cycle des saisons et de cette nature qui vit cela chaque année, qui est en train de mourir avec l'arrivée de l'hiver, et une nouvelle vie recommencera au printemps, puis en été, ce sera un épanouissement, une grande joie et ainsi de suite... Peut-être vivons-nous cela comme si c'était un grand hiver en attendant le beau printemps. Le printemps dernier, justement, vous l'avez vécu dans votre maison à la montagne, au Liban, à vous "calmer", dites-vous. Mais vous étiez déjà hors normes dans l'industrie de la mode, loin de ses contraintes et rythmes... J'avais en effet déjà pris de la distance. Intellectuellement et intrinsèquement, j'ai toujours eu un sentiment de liberté et de calme dans mes choix, mais parfois, j'étais entraîné par des calendriers, des Fashion Weeks, des contraintes commerciales. Ce temps dans mon refuge et ce calme que je m'étais imposé m'ont permis de réfléchir et de me donner de la force pour assumer ce que je suis, ce que j'aime et ne pas être entraîné par quoi ou qui que ce soit. Vous en reste-t-il quelque chose après les explosions du 4 août à Beyrouth? Cela ne vient que renforcer tout ce que je pensais: il faut faire ce que l'on aime, ce que l'on sait faire et ce que l'on veut faire. Je l'ai toujours dit mais pas assez. Aujourd'hui, je me permets de le dire d'une façon plus claire et plus forte. Ce que vous aimez? Précisez-nous... Je n'aime pas la mode, mais j'ai toujours aimé les vêtements. Mes souvenirs remontent à quand j'avais 5 ans. On se rendait à Jounieh (NDLR: une ville côtière du Liban), pas à Beyrouth, c'était la guerre. On y allait en famille, en début de saison, pour les fêtes de Noël, des Rameaux, c'était surtout lié à des fêtes religieuses où l'on devait bien se vêtir. On ne faisait pas du shopping frénétique, mais utilitaire. J'avais pourtant envie de ces trucs à la mode que je voyais sur des amis, genre le tee-shirt Snoopy, mais ça, jamais on ne me les a achetés. Mes parents aimaient les choses de qualité et sans trop de décor. Je me rappelle de la maison dans laquelle j'ai vécu, il n'y avait rien d'inutile, pas de bibelot, pas d'objet qui ne servaient à rien. Je connais la valeur des choses. De vos parents, que retenez-vous qui vous soit nourrissant au quotidien? Je suis à leur image. Ils m'ont appris la simplicité, à aimer la vie, être proche de la nature, aimer sans complexité - ce n'était pas des gens compliqués. Je pense beaucoup à eux, à ma grand-mère qui m'a appris à faire le pain; mes souvenirs culinaires, c'est à elle que je les dois. Ma force vient de cette chance d'avoir eu des parents comme eux. Je n'ai jamais eu besoin d'être rebelle, j'étais bien avec eux et du coup, dans mon travail, je ne revendique rien. Je me souviens qu'en famille, on vivait le moment présent et comme chez nous, il n'y avait pas d'objets ni de vêtements inutiles, je n'ai jamais eu un côté nostalgique. Le lendemain ne me fait pas rêver, le passé ne me manque pas, ce qui m'intéresse, c'est le présent. Ce qui m'importe dès lors est un vêtement moderne qui traverse le temps. Je ne suis pas avant-gardiste, j'aime qu'on dise que je suis moderne, avec toute la noblesse de ce mot-là, puisque le moderne dure et ne se démode pas pour revenir ensuite et se démoder à nouveau... Je n'aime pas ce cycle mais le vêtement avec un grand V, que l'on a envie de garder et transmettre. L'année dernière, vous fêtiez les 20 ans de votre maison et vous annonciez un New beginning. Cela reste d'actualité? Rien ne change mais tout évolue. J'ai toujours envie d'habiller les femmes et d'assumer cette liberté et cette singularité. Comment puis-je abandonner chaque saison mes vêtements pour en créer d'autres? C'est presque irrespectueux pour eux et pour les femmes... Je veux ralentir cette course à la consommation, j'ai envie qu'on prenne le temps de créer, d'admirer ce que l'on fait, je veux que mes essentiels restent. Et ce temps, je veux le donner à mes modélistes, à mes couturières, je veux respecter mon tissu, la coupe, le corps que j'habille, la femme qui va le porter, les fabricants et ce vêtement. Votre singularité prend aussi sa source dans votre double ancrage, à Paris et Beyrouth. Au mitan des années 90, vous créez votre maison de couture au Liban. Pourquoi, en 2008, l'avez-vous également installée en France? Après mes études, je suis rentré à Beyrouth en 1995, c'était la première fois que je rencontrais cette ville, elle se reconstruisait, j'avais envie d'y être, j'étais jeune, je ne pensais pas commencer une maison, je devais faire mon service militaire... Une femme m'a demandé d'imaginer sa robe de mariée, et mon parcours a débuté. J'ai installé un atelier en bas de chez moi, à Ghazir. Puis, j'ai trouvé un appartement à Beyrouth, rue du Liban, où il n'y avait rien à l'époque, et j'en ai fait mon salon de couture. En 2008, j'ai eu envie d'aller explorer autre chose. Je m'étais entraîné et amusé en créant mes robes de mariée, du soir, du jour mais ce n'était pas du prêt-à-porter. J'avais envie qu'elles soient habillées tout le temps par Maison Rabih Kayrouz. Je rêvais de bouger, le Liban était devenu trop petit, cela m'apparut une évidence d'aller à Paris, ma ville d'adoption où j'ai tant appris. J'ai rencontré ce lieu chargé de tous les possibles, l'ancien théâtre de Babylone où fut joué pour la première fois En attendant Godot, boulevard Raspail. Avant même de rencontrer des gens formidables, Angelo, Anna Luisa, Constance, Heba, Cécile, pour former une équipe... On ne fait rien seul. Hala, Nizar, Fawzi, Sophie, Flavie sont venus s'ajouter à la famille pour qu'on soit vraiment une maison. Comment cette part d'Orient et cette part d'Occident se marient-elles en vous et dans votre travail?Il n'y a aucune volonté d'être qui je ne suis pas. Je suis Rabih Kayrouz, né au Liban, à Ghazir, à la montagne, n'ayant pas connu la ville et quittant mon Orient, débarquant à Paris où je me suis plu et qui m'a adopté. Je suis ce mélange, qui me nourrit: la poésie, la sensualité, la chaleur de l'Orient, plus la Méditerranée et la rigueur, la structure, l'architecture d'une ville occidentale. Les citadins m'amusent, les montagnards me donnent de la force, je suis en admiration devant une rue en béton et tout autant devant une forêt. Je suis ces deux cultures. Elles viennent se poser dans mes collections en coupant un blazer, en lui donnant une souplesse et une sensualité orientale tout en gardant une structure et une rigueur citadine et européenne, un mélange de caresses et de fermeté. Vous avez créé la fondation Starch soutenant les jeunes créateurs libanais, qui en ont terriblement besoin pour l'heure. Et vous êtes parrain de la section mode de l'Académie libanaise des beaux-arts. La jeunesse nous sauvera? Je vois émerger au Liban une nouvelle génération, surtout avec ce que l'on y a vécu - la crise économique, la révolution d'octobre, la pandémie et l'explosion. Je perçois une énergie neuve, parmi ces jeunes qui ont souffert et ont une volonté de construire, d'aller de l'avant. Je le sens dans la création, que ce soit des designers ou des créateurs de mode et c'est joyeux. Cela donne de l'espoir, si on revient à la politique, de voir qu'il y a des jeunes qui ont une conscience politique que nous n'avions pas il y a vingt ans. Ma génération a connu un peu la guerre et a reconstruit car on était là au moment où il fallait le faire. On ne se préoccupait pas de politique, nos dirigeants avaient tout fait pour. Les jeunes d'aujourd'hui veulent s'en mêler, et j'appuie ce travail. Le dire est une chose, mais il faut aussi se pousser. Et les jeunes nous poussent à agir. Cette leçon de détermination a marqué les esprits, lors de la révolution et après la destruction de votre ville. Mais vous récusez le mot "résilience"... C'est comme si c'était une bonne excuse pour qu'on nous frappe à nouveau. Ce peuple ne baisse pas les bras: les jeunes, les moins jeunes, les vrais gens, les Beyrouthins étaient dans la rue sans l'aide de personne, du gouvernement, de la police, des politiciens, à balayer les débris. Je suis fier de faire partie de ce peuple. Cette explosion est le résultat de la négligence et de l'incompétence de ceux qui prétendent être nos dirigeants. Aucun ne s'est excusé ni justifié, alors que le peuple continue à reconstruire. L'entraide est extraordinaire et je veux que cette force crée un nouveau Liban et une nouvelle classe dirigeante, en lieu et place de cette classe pourrie. Certes, on a voté pour elle, mais il est temps que l'on s'en débarrasse. Les Libanais méritent mieux que cela, notre pays mérite mieux que cela.