Entrer chez Bonpoint, a fortiori dans la boutique de la rue de Tournon à Paris, c'est abandonner la grisaille ambiante pour basculer dans un monde enchanté où les fillettes portent des capes et des robes duchesse et les garçons des pantalons à carreaux stylés, où les poupées s'appellent Cerise, les doudous, Lapin et où les mamans sont forcément en maxi-me. A l'étage, des canapés rose poudré accueillent les conversations joyeuses, comme celle-ci, avec Anne Valérie Hash, la directrice artistique de cette maison racée, fondée en 1975. Son long foulard léopard qu'elle a jeté autour de son cou rappelle qu'elle a toujours twisté la mode, depuis ses débuts en son nom, où elle déconstruisait savamment un vestiaire Femme qui pouvait se targuer d'être couture. Elle apporte avec elle un vent de fraîcheur, entraînant cette griffe au chic très parisien dans une ère nouvelle, sans renier ses racines. Pour avoir déjà pensé une garde-robe Fille qu'elle signait Mademoiselle, elle n'ignore pas les enjeux du secteur. Elle a retroussé les manches de son pull-over gris, n'a pas oublié les leçons apprises chez Comptoir des Cotonniers où elle officia de 2014 à 2016 et puisé dans ses souvenirs d'enfance pour crayonner en pointillé des vêtements faits pour grandir heureux.
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Entrer chez Bonpoint, a fortiori dans la boutique de la rue de Tournon à Paris, c'est abandonner la grisaille ambiante pour basculer dans un monde enchanté où les fillettes portent des capes et des robes duchesse et les garçons des pantalons à carreaux stylés, où les poupées s'appellent Cerise, les doudous, Lapin et où les mamans sont forcément en maxi-me. A l'étage, des canapés rose poudré accueillent les conversations joyeuses, comme celle-ci, avec Anne Valérie Hash, la directrice artistique de cette maison racée, fondée en 1975. Son long foulard léopard qu'elle a jeté autour de son cou rappelle qu'elle a toujours twisté la mode, depuis ses débuts en son nom, où elle déconstruisait savamment un vestiaire Femme qui pouvait se targuer d'être couture. Elle apporte avec elle un vent de fraîcheur, entraînant cette griffe au chic très parisien dans une ère nouvelle, sans renier ses racines. Pour avoir déjà pensé une garde-robe Fille qu'elle signait Mademoiselle, elle n'ignore pas les enjeux du secteur. Elle a retroussé les manches de son pull-over gris, n'a pas oublié les leçons apprises chez Comptoir des Cotonniers où elle officia de 2014 à 2016 et puisé dans ses souvenirs d'enfance pour crayonner en pointillé des vêtements faits pour grandir heureux. Dans quel état d'esprit étiez-vous quand vous êtes entrée chez Bonpoint en mars dernier? J'étais euphorique. Enfant, j'avais eu la chance que ma mère m'habille là pour les grandes occasions. Pour le mariage de mon oncle, je devais avoir 10 ans, elle m'avait offert une longue robe blanche à volants, le sac assorti, les chaussures et les chaussettes aussi, c'était comme si c'était moi qui me mariais. Ma maman m'avait fait un tel cadeau, me rendre belle à ce point dans cette tenue d'apparat. Quand mes filles sont nées, je les ai habillées en liste de naissance. Vous a-t-on demandé de "faire du Anne Valérie Hash"? Pas du tout, le brief était clair. Je ne me serais d'ailleurs jamais permis de décaler les codes ni l'ADN bienveillant et élégant de la maison. Je suis en mode respect et subjuguée par l'héritage de Bonpoint - le blanc, la naissance, les rubans de dentelle, les smocks, le Liberty, les roses tendres et bleus doux. Cet archétype de l'enfant modèle est à l'opposé de votre mode androgyne et déconstruite... Quand je créais mes collections Enfant, avec Mademoiselle, j'étais à 100% dans un décalage par rapport à ma marque. Je m'adressais en effet à une femme qui avait la maturité de déconstruire, je pouvais enlever une épaule ou remonter une manche, laisser un col tomber... Tandis qu'un enfant déconstruit naturellement, dans ses gestes, il n'a pas besoin qu'on le décale, il le fait seul, en jouant. Nulle part, je n'ai donc imposé la déconstruction dans les vêtements d'enfant, j'étais dans l'équilibre parfait, avec deux manches, deux épaules. J'ai toujours traité ce vestiaire avec un respect total des coupes, du corps, et considéré qu'il fallait que je construise comme une bulle protectrice. C'est tellement difficile de grandir, on est déjà tellement bousculé par la vie. Mettre nos petits dans une bulle et les entourer de beaucoup de douceur, c'est le minimum que l'on puisse faire.Je sais que c'est cela qui a rassuré les dirigeants de Bonpoint : ils sont plus allés chercher l'AVH qui avait fait de l'enfant, que l'AVH dans sa mode à elle. Vous aviez confié que vous lanciez votre ligne Enfant pour vous rapprocher de vos filles. Est-ce également le cas aujourd'hui? Désormais Elise et Tal sont adolescentes et Bonpoint n'est pas forcément la référence de la marque ado. Elles sont plus "sweat-shirt, jeans et baskets". Si j'ai introduit pas mal de sweats dans la collection et que j'ai essayé de la rendre plus casual, c'est sans doute parce que, à la maison, je n'entends parler que de streetwear. Quand je montrais des blouses en Liberty à mes filles, elles me disaient: "Tu crois qu'on va mettre ça? Tu es folle..." Je suis indirectement drivée par leur vocabulaire, leurs envies. Et je pense que, dans mon recrutement, le fait d'avoir deux jeunes filles a joué. Par contre, créer pour les bébés est totalement nouveau pour vous. Le premier jour, je suis arrivée au studio avec une dizaine de valises, dont deux bourrées de vêtements de naissance de mes enfants, ceux que je n'avais pas réussi à donner. Pourtant, j'avoue que j'en ai donné plein d'autres. D'ailleurs, vous demanderez à toutes les mamans qui achètent Bonpoint, elles vous diront que ce sont des pièces que l'on transmet, soit à une cousine qu'on aime, soit à la génération d'après. Il y a comme un acte d'amour quand on les cède, ce n'est pas anodin. Ces deux valises, ce sont mes archives en somme. Je voulais les partager, car je suis accompagnée par des équipes, dont une personne dédiée au bébé, une au petit garçon, une à la maille et au jersey, une autre à l'imprimé, une à la petite fille et une à l'accessoire. Celle qui s'occupe des bébés était arrivée un an avant moi, elle n'avait jamais vu ces archives-là, toutes ces petites tenues dans leur sachet d'origine en Liberty ont été enrichissantes pour elle. Comment avez-vous abordé ce premier jet, cette collection printemps-été? J'ai essayé de me pencher sur les moments un peu compliqués pour un enfant. La pluie par exemple. Quand il pleut, les parents disent: "Je n'ai pas envie que tu sois mouillé, que tu sautes dans les flaques..." De même, la nuit, c'est aussi un sujet, dès la petite enfance. Parfois même cela dure une vie, cela peut nous suivre longtemps si on a mal déclenché le processus du cérémonial du dodo. Et cela fait bien entendu référence à mes angoisses! J'ai donc eu envie de pyjama en Liberty. Je rêve que, du coup, la nuit soit abordée avec bonheur. Et j'ai traduit le moment "pluie" en vêtements, avec un tutu en plastique aux fleurs en dentelle imprimées, que l'on met sur ses vêtements. Idem pour le ciré, qui vient par-dessus avec un biais en Liberty, des bottes de pluie transparentes et un autre ciré en Liberty exclusif pour Bonpoint, avec des petites cerises qui se baladent. C'était une manière de transformer ce problème en quelque chose de positif. La collection croisière est une première chez Bonpoint, comment est née l'idée? On me l'a demandée quand je suis arrivée, ce n'était pas une collection institutionnelle établie mais une façon de montrer une première partie de collection. Il fallait que ce soit fort. J'ai travaillé sur le principe de récupération des tissus puisés dans les stocks de Bonpoint. Ce n'était pas calculé mais quand j'ai découvert la tissuthèque et tous les Liberty, quand j'ai vu ces trésors, je me suis dit qu'il fallait les réutiliser de façon puissante. C'était aussi une manière de rendre hommage à Christine Innamorato qui m'avait précédée et pendant des années a choisi ces tissus et ces thèmes. C'était une transition naturelle, cela s'est fait doucement et la collection a plu, car elle renvoyait à d'anciens souvenirs chers à toutes les mamans, qui sont des clientes fidèles et n'ont pas oublié ce Liberty acheté en telle année pour la naissance de leur fille ou pour telle cérémonie. Qu'avez-vous appris que vous ne saviez déjà? J'apprends tous les jours. "Faire de l'enfant" ce n'est pas facile, il faut que le vêtement ne soit pas juste joli mais pratique, que cela ne les gratte pas, que le prix reste abordable, même si on est chez Bonpoint... On ne peut pas partir dans le délire. J'apprends donc à construire une collection. Je veux surtout redonner du mouvement à ce vestiaire, qu'il puisse exprimer les gestes des enfants. Je n'ai jamais serré ni entravé mes filles. Je déteste les blousons dans lesquels on ne peut pas lever ses bras, j'aime que les vêtements soient un peu amples, ce qui explique, pour l'été comme pour l'hiver, des manches larges. D'autant que les enfants d'aujourd'hui ne sont pas ceux d'hier. Je devais avoir une vingtaine d'années quand j'ai découvert qu'on emmaillotait les enfants, j'ai eu un choc absolu. Je me demandais si cela pouvait faire des adultes heureux. Tout cela a dû jouer inconsciemment. Dans dix ans, où vous rêvez-vous? Ici, je l'espère. En même temps je sais me retirer quand il le faut. Pour ma marque, au bout de quatorze ans, j'en avais marre, alors que j'étais chez moi! Un créateur s'essouffle, je n'en connais pas un qui ne se soit pas essoufflé, à part Karl Lagerfeld. J'ai donc cette honnêteté-là, au moment voulu, je saurai dire: "Je vous laisse."