Comment avez-vous vécu le confinement et ce temps soudain ralenti?
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Comment avez-vous vécu le confinement et ce temps soudain ralenti?Je me suis dit que c'était un moment d'opportunités, que le changement est dans nos mains. Le mot crise en Chinois est composé de deux idéogrammes, le deuxième signifie " magnifique changement ", je trouve que c'est tout à fait cela : nous avons la possibilité d'imaginer autre chose, de voir la vie et le travail d'une autre façon. Et ce temps-là, je l'ai passé à travailler à la maison. En liaison avec mes collaborateurs, certes, c'est une autre démarche mais la distance permet aussi de réfléchir et d'imaginer d'autres choses, d'autres temporalités, d'autres mécanismes. Ce ne fut pas négatif pour moi, ce fut une période intéressante. Je trouve que l'on avait trop montré la Haute Couture, ses secrets, ses détails infimes, tous ces petits plaisirs, cela en était devenu banal. Son charme s'était presque envolé. Aujourd'hui, tout le monde utilise le terme " artisanal ", il en a perdu sa valeur - c'est exactement la même chose que si vous répétez cent fois à quelqu'un que vous l'aimez, à la fin, l'énergie se perd. Le défilé virtuel permettra de redonner un peu de mystère à la Couture, lequel est un ingrédient fondamental.Vous n'étiez cependant pas celui qui dévoilait le plus...Non mais justement. Après, chacun a son discours, sa démarche, sa façon d'être... Mais celle qui achète de la Haute Couture, et qui la porte, achète un rêve. C'est très intime, un rêve. Et il faut créer le mystère autour de lui. Pour mon défilé, je proposerai plutôt des ambiances, des atmosphères pour permettre d'imaginer ma Haute Couture. Je ne dis pas que c'est la bonne, je dis que c'est la mienne et que pour moi cela marche comme cela.Votre Haute Couture, justement, quelle est-elle ? C'est la recherche de la beauté, un équilibre. Avec une attention à celle qui la porte car un vêtement, ce n'est pas un uniforme, c'est lié à la gestualité, aux états d'âme, aux émotions. Mon rêve de Haute Couture a très vite emprunté ce chemin-là. Au départ, dans les années 90, je faisais du prêt-à-porter. J'ai compris tout de suite que le marché et la société allaient de plus en plus vers quelque chose de différencié : aujourd'hui, vous avez des produits de mass market même de bonne qualité et des produits plus exclusifs. Les clientes ont changé, elles regardent moins les détails, la construction d'un vêtement, elles sont plus orientées vers le résultat final. Dans le passé, on était dans le plaisir de découvrir comment un vêtement était conçu.Cela vous attriste ?Non, l'important est de le savoir.Vous avez créé votre maison de Haute Couture en 1985 et vous êtes membre permanent depuis 2008, vous en avez vu passé des " révolutions " ...Oui, j'en ai vu beaucoup mais je suis toujours resté ferme sur ma recherche tendue vers la beauté. Je crois intimement qu'on ne peut être beau à l'extérieur si on ne l'est pas à l'intérieur. C'est une question d'équilibre. Et l'on ne peut pas créer un beau vêtement si la construction n'est pas bonne et si les ingrédients ne sont pas beaux, comme en cuisine. Les matières, le savoir-faire, l'idée de départ et celle qui l'habite importent.Votre démarche est atypique, vous confessez que vous créez des objets avant de créer des vêtements. Je ne crois pas aux saisons, pas du tout, je fais des vêtements hors saisons - mes clientes portent encore leurs robes dix ans après et c'est toujours d'actualité. Je ne crois pas non plus au total look, ni aux diktats. Je crée donc des objets et la cliente a le choix, je l'invite à mélanger mes vêtements avec d'autres pièces, qu'elle puisse se raconter elle-même à travers mes collections... Quand je dis que je crée des objets, cela vient de ma formation d'architecte, que j'ai suivie en parallèle quand j'étudiais la mode à Rome. J'avais choisi la mode pour son discours : avec elle, on peut raconter des choses, communiquer. Descendez dans la rue, vous comprenez immédiatement qui vous croisez grâce à la manière dont la personne est habillée. Et le lien est évident pour moi avec l'architecture, qui est une façon de gérer des espaces : le vêtement est une maison pour le corps.Vous présentez votre Haute Couture automne-hiver 2020/2021 le lundi 6 juillet online...Ce sera plutôt comme un film d'auteur, mon idée était de réaliser une vidéo qui raconte en émotions et en imaginaire. Pas un catalogue de vêtement. J'ai travaillé avec Lili Roze, une photographe avec qui j'avais déjà collaboré, j'aime sa vision, son sens de l'image qui n'est pas nette - on peut alors y ajouter ce que l'on désire et cela devient votre vision. Il n'y a rien à faire, ce sera différent d'un défilé mais c'est la même différence que regarder un spectacle au théâtre et voir un film au cinéma. L'idée d'entendre le froissement du tissu, par exemple, on peut évidemment la transposer en vidéo. Je ne suis pas contre les défilés online et virtuel, d'autant que la seule chose qui importait ces derniers temps était de savoir qui était assis aux deux premiers rangs...Vous êtes un membre de la Haute Couture française mais néanmoins italien...La modernité et la force de la Haute Couture française tient à sa beauté et à la société française multiraciale qui accueille non seulement des créateurs français mais aussi des Italiens, des Chinois... qui viennent à Paris pour mettre en valeur la couture française, je trouve cela exceptionnel. Je suis venu à Paris pour son juste équilibre entre une vision anglo-saxonne et ma Méditerranée, parce qu'elle est un point de rencontre entre une vie très solaire et méditerranéenne, avec des rites complètement différents et quelque chose qui vient du nord, très organisé. Je trouve cette fusion intéressante. Cela fait 22 ans même plus que je vis à Paris, j'ai toujours essayé de garder cette émotion qui saisit le touriste quand il arrive dans cette ville. J'essaie de rester un touriste éternel. J'ai choisi d'acquérir la nationalité française il y a une dizaine d'années, la cérémonie était très émouvante, je ne m'y attendais pas, à la fin, une dame m'a pris dans le bras et m'a dit : " Bienvenue en France ". Quelle émotion...Que reste-t-il d'italien en vous ?Peut-être mon enfant intérieur, il faut le nourrir, le caresser, l'écouter surtout, c'est lui qui nous " guide " dans la vie.Quel avenir pour la Haute Couture ?Je la vois devenir plus importante encore parce que c'est un laboratoire, c'est le lieu où l'on teste des choses, où l'on crée des silhouettes. La mode change notamment parce que l'être humain a un autre rapport à son corps. Dans les années 50, elle avait pour fonction de créer une silhouette et de modifier le corps, aujourd'hui, la chirurgie esthétique a pris cette place et nous ne sommes plus prêts non plus à subir ce qu'elle imposait alors. La mode n'est pas autre chose que le miroir de ce qui se passe autour de nous, elle n'invente rien. Et la Haute Couture n'est pas simplement un reliquat du passé, elle est vivante - la preuve, elle s'empare du virtuel - et elle a de beaux jours devant elle.