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Qu'il soit devenu ces dernières années le portraitiste officiel de la famille royale néerlandaise était un premier signe. Que La Haye accueille actuellement une double exposition consacrée à son travail libre, suivie cet été d'un accrochage au Rijksmuseum, à Amsterdam, dépositaire depuis peu des oeuvres-phares de sa collection, n'a fait que le confirmer : à quelques mois de son soixantième anniversaire, Erwin Olaf compte parmi les photographes les plus en vue des Pays-Bas. Ce qui, au regard des images sans compromis et des opinions pour le moins tranchées que cet autodidacte propage depuis les années 80, n'était pas gagné d'avance. Lui-même ne se reconnaît qu'à moitié dans cette vision, nous confie-t-il après une visite à l'imprimerie Die Keure à Bruges, en charge de sa nouvelle monographie. "Je ne cherche pas à être rebelle à tout prix: moi aussi, je veux me faire ma place et être exposé dans les plus beaux musées. L'un n'empêche pas l'autre... et, permis ou pas, l'artiste doit continuer sans cesse à tout remettre en question." Cette image d'enfant terrible vous colle pourtant à la peau... Surtout parce que j'ai photographié beaucoup de nu dans les années 80 et 90, ce qui faisait soi-disant de moi un contestataire. N'importe quoi! Un parti pris que je n'avais pas adopté pour choquer mais parce que la peau et le corps me fascinent, sous toutes leurs formes. Dans mon petit monde de squatteurs et d'étudiants en art, la nudité et la sexualité n'avaient d'ailleurs rien de scandaleux. Ce n'est que lorsque ces images se sont retrouvées dans des magazines ou sur des affiches que j'ai découvert, à ma grande stupéfaction, combien un sexe ou une touffe de poils pouvaient mettre les foules en émoi, comme s'ils n'appartenaient pas aussi au corps humain. J'ai eu la même expérience, en 1993, avec un cliché dénudé de ma petite nièce de 4 ans. Je ne voyais que la beauté de ce corps d'enfant innocent, mais apparemment, il y avait quelque chose de démoniaque à l'exposer. Aujourd'hui, il faut faire attention avec ce genre de photo: cela peut passer dans un musée d'art, avec les explications nécessaires, mais pas dans un autre contexte. Cela ne vous donne-t-il pas tout de suite envie de contre-attaquer? En vieillissant, on s'aperçoit que la société n'avance pas toujours dans une seule direction, mais plutôt par vagues et tensions. Alors que Netflix témoigne par exemple de l'évolution vers une offre beaucoup plus libérale, la moralisation et la pression de la religion restent très présentes et la culture de la honte dans la vie publique s'est encore intensifiée. En même temps, je me dis que c'est aujourd'hui à mes jeunes collègues de se faire entendre: moi, j'ai déjà tant tapé sur le clou, s'agissant d'émancipation de la sexualité, du corps et de l'idéal de beauté, que je ne peux que me répéter comme un petit vieux qui radote. Et puis je ne suis plus le trentenaire en colère d'autrefois: d'autres thèmes ont gagné en importance dans ma vie et je n'ai plus non plus cette conviction de toujours tout savoir mieux que les autres. A l'époque, je cherchais à imposer mes idées en frappant un grand coup. Aujourd'hui, j'ai beaucoup plus de doutes. Si le monde veut évoluer dans un sens, qui suis-je pour m'y opposer? Cela ne m'empêche évidemment pas de continuer à lire le journal avec indignation et d'être convaincu qu'un artiste doit se soucier du monde dans lequel il vit. Les statues nues censurées à Rome pour la visite du président iranien, la bourgmestre de Cologne conseillant aux femmes de rester à certaine distance des hommes, les attentats de Paris... toutes ces affaires m'ont occupé dans mon travail ces derniers temps. Et heureusement: qu'est-ce que je m'emmerderais, sinon! Au début des années 2000, vous avez créé la surprise avec des séries sobres et pleines d'introspection comme Rain ou Grief, abordant la vulnérabilité, la tristesse... Pourquoi ce revirement?En 2000, il y avait eu Fashion Victims, une série de nus explicites où la tête des modèles était recouverte du sac d'une marque de luxe, et Royal Blood, dont les célébrités ensanglantées illustraient notre quête de sensationnalisme. L'année suivante, j'ai réalisé Paradise The Club, d'exubérants tableaux vivants représentant de sinistres clowns et des scènes d'attouchements, pour dénoncer la mise à mal de la lutte pour l'émancipation. Après coup, c'était une manière de clôturer une période de ma vie, d'en finir avec une approche basée principalement sur l'agression et la confrontation. Il s'est aussi passé toutes sortes de choses autour de moi: le désarroi au lendemain du 11 septembre, ma relation qui s'est terminée, la mort de mon père... et la prise de conscience croissante de la réalité de mon emphysème pulmonaire, cette maladie héréditaire dont je traîne le diagnostic depuis les années 90. Tous ces éléments ont provoqué chez moi une sorte de réaction chimique et, quand je fais du travail libre, je n'écoute que cela: ma tête et mon coeur. Malgré le caractère explicite et politique de vos oeuvres personnelles, vous avez aussi connu un certain succès dans la pub. N'avez-vous jamais eu peur pour votre cote? La notion même de travail libre implique qu'on ne doit tenir compte de personne... et après le Lion d'Argent que m'a valu ma campagne retentissante pour Diesel (NDLR: en 1998), j'avais gagné le droit de faire des photos provoc' pratiquement à l'infini (rire). Vers 2008, j'avais un peu eu mon compte. Les clients voulaient de plus en plus des scènes lifestyle banales montrant des gens heureux avec leurs produits, et j'en avais assez des concertations sans fin. Plutôt que de discuter pendant une heure pour savoir si un pull était mieux en brun ou en camel, autant m'en aller pondre mon oeuf bien à moi, d'autant que mon travail personnel connaissait un succès croissant dans les sphères artistiques. Ma carrière me fait parfois penser à une mer remplie de blocs de glace, où je suis toujours parvenu à sauter juste à temps sur un nouvel esquif... La reconnaissance définitive du monde artistique s'est toutefois fait attendre, et vous avez même longtemps été persona non grata au Stedelijk Museum d'Amsterdam... Mon point de départ a toujours été mon imagination, parce que cela me permettait de créer exactement l'image que je voulais. Le décor, le style, le casting, le post-traitement sur ordinateur: tout est au service de l'image que j'ai en tête. Malheureusement, la mode a longtemps été au genre documentaire, avec des photos qui reflétaient la réalité d'une manière crue et sèche: l'art, c'étaient des images un peu miteuses d'hommes et de lieux imparfaits. La photographie mise en scène, elle, était perçue comme fausse, superficielle, kitsch - et pas tout à fait sans raison, d'ailleurs, car un tableau construit de toutes pièces tombe facilement dans l'excès. Le défi, c'est toujours de conférer à l'artificiel une certaine sincérité, de lui apporter une apparence de crédibilité pour faire passer une émotion bien précise. La photographie documentaire aussi manipule, d'ailleurs, mais là, ça passe toujours! Je pense que les mentalités ont un peu évolué sur ce plan... Mais je ne me fais pas d'illusions, ma façon théâtrale et baroque d'aborder les émotions répugne encore à pas mal de monde dans le monde de l'art contemporain. (rire)L'avenir de votre oeuvre vous préoccupe-t-il? Oui, tout de même. Ma maladie a beaucoup d'inconvénients, mais aussi l'avantage qu'elle me force tous les jours à réfléchir au futur. C'est aussi ainsi que s'est faite la transmission au Rijksmuseum, parce qu'ils sont venus vers moi, il y a quelques années, à un moment où j'étais prêt dans ma tête. Cela m'a apporté une certaine sérénité: même si je meurs demain, je continuerai à vivre... et dans cinq générations, quelqu'un ouvrira les tiroirs bien remplis du Rijksmuseum et je serai là! Et franchement, je suis loin d'être malheureux. Quand je regarde en arrière, il n'y a pas de période noire dans ma vie, aucun passage dont je me dis: "Si seulement j'avais fait ceci ou cela." J'ai accumulé tant d'expériences, tant de succès... Vraiment, j'ai eu une vie pavée d'or.