C'est une maison dont le coeur bat au rythme de la vraie vie, toute distanciation sociale respectée. Pas de confinement au 40 de l'avenue François Ier, Paris. A l'étage, au studio, on s'affaire à finaliser la nouvelle collection. A front de rue, la boutique Courrèges est flambant neuve. Mieux, elle a retrouvé ce qui faisait d'elle un endroit d'optimisme, d'avant-gardisme futuriste, de simplicité souvent virginale et de foi en l'avenir. Comme à ses débuts, dans ces sixties bouillonnantes, quand André Courrèges et sa femme Coqueline inventaient un monde où les lignes, le mouvement, la nouveauté portaient la radicalité pleine d'espoir d'une époque. La griffe avait certes dérapé ces dernières années, ne trouvant pas sa voie dans le concert des autres voix de la mode contemporaine. Puis, en 2018, elle a été rachetée par Artemis, organe d'investissement de la famille Pinault, qui cornaque Kering, deuxième groupe de luxe au monde. Et en septembre 2020, Nicolas Di Felice est arrivé. Il a pour lui un parcours brillant, mais dans l'ombre. Des racines "carolo", des études à La Cambre, où il s'est distingué par son estime de la matière et son sens de la technique. S'il ne les pas terminées, c'est parce qu'en dernière année, il a été engagé chez Balenciaga, époque Nicolas Ghesquière - c'est dire s'il entrait de plain-pied dans un monde visionnaire, qu'il affûta ensuite chez Dior et Louis Vuitton.
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C'est une maison dont le coeur bat au rythme de la vraie vie, toute distanciation sociale respectée. Pas de confinement au 40 de l'avenue François Ier, Paris. A l'étage, au studio, on s'affaire à finaliser la nouvelle collection. A front de rue, la boutique Courrèges est flambant neuve. Mieux, elle a retrouvé ce qui faisait d'elle un endroit d'optimisme, d'avant-gardisme futuriste, de simplicité souvent virginale et de foi en l'avenir. Comme à ses débuts, dans ces sixties bouillonnantes, quand André Courrèges et sa femme Coqueline inventaient un monde où les lignes, le mouvement, la nouveauté portaient la radicalité pleine d'espoir d'une époque. La griffe avait certes dérapé ces dernières années, ne trouvant pas sa voie dans le concert des autres voix de la mode contemporaine. Puis, en 2018, elle a été rachetée par Artemis, organe d'investissement de la famille Pinault, qui cornaque Kering, deuxième groupe de luxe au monde. Et en septembre 2020, Nicolas Di Felice est arrivé. Il a pour lui un parcours brillant, mais dans l'ombre. Des racines "carolo", des études à La Cambre, où il s'est distingué par son estime de la matière et son sens de la technique. S'il ne les pas terminées, c'est parce qu'en dernière année, il a été engagé chez Balenciaga, époque Nicolas Ghesquière - c'est dire s'il entrait de plain-pied dans un monde visionnaire, qu'il affûta ensuite chez Dior et Louis Vuitton. Quand il s'est agi d'expliquer son projet pour cette maison qu'il aimait déjà depuis longtemps, il a préféré envoyer une lettre à ses propriétaires. Il y racontait sa vie, ses jeux d'enfants sur les terrils au pays des charbonnages. Plus loin, il avait aussi esquissé sa passion pour la musique, sa clarinette, ses engouements pour les groupes découverts sur MTV ou le très RTL-ien Dix qu'on aime, et plus tard, à l'adolescence, ses nuits qui n'en finissent plus, où l'on se forge une tribu et où l'on sait la beauté des mouvements qui épousent les rythmes amplifiés par un espace-temps à la marge. A l'heure de peaufiner son premier défilé Courrèges, Nicolas Di Felice n'a rien oublié, il promet un clin d'oeil à ses racines, dont il est fier. Mais avant, il a voulu tout mettre à plat. Réunir autour de lui une équipe qui irait dans le même sens, avec le respect que mérite ce patrimoine qu'il vénère. Donner à voir à sa façon les archives si riches de cette maison fondée en 1961. Proposer quelques pièces en réédition, ajustées aux corps et aux désirs modernes, un blouson et un pantalon qui n'ont pas vieilli, des tops puristes qui revendiquent leur histoire. Il rêvait de faire un "beau" show en public, mais les circonstances covidiennes en ont décidé autrement. Alors, pour garder l'énergie d'un défilé, le créateur fera comme si, malgré l'absence de spectateurs. Dans les coulisses, il sera là pour le coup d'envoi. La vraie vie, toujours. Avec cette sereine incandescence et l'harmonie des extrêmes qui le caractérisent. Après cinq mois passés chez Courrèges, comment vous sentez-vous? Je me sens bien, parce que je ne me sens pas illégitime. Le défi, quand on reprend une maison qui a un patrimoine, c'est de lui faire honneur, mais aussi mettre sa touche et qu'on la sente. C'est le deal que j'ai avec la famille Pinault. Elle m'a confié les clés et je touche à tout, de l'architecture aux parfums - de la Femme, un peu d'Homme, des accessoires, dont des bijoux avec Stéphanie D'heygere, et l'image... Je me suis reposé sur mes goûts, sur Courrèges, ses formes, ses couleurs, sa géométrie et son univers enveloppant. André Courrèges signait avant tout des espaces ; on parle du "space age" à son propos. Ce n'est pourtant pas là-dessus que je vais me poser mais sur la radicalité d'un homme passionné. Je pense que je le suis tout autant et ma vision de Courrèges va l'être. A mon arrivée, on a photographié une centaine de pièces d'archives, on les a rangées par couleurs, c'était important pour moi qu'on se concentre sur la construction - c'était du génie, par le choix des matières, les formes, les détails, les coutures bumpy. Je veux créer un dialogue entre le passé et le futur. Mais il y a chez Courrèges quelque chose qui ne me parle pas, c'est ce truc un peu funny, l'image de cette femme qui danse. On ne retrouvera pas cela car c'était une manière un peu littérale de représenter le mouvement. On n'est plus dans les années 60, ce ne sont plus les mêmes préoccupations ni le même optimisme futuriste. Peut-on encore être optimiste et futuriste aujourd'hui? Si la définition du futurisme, c'est l'étude des sujets relatifs au futur, oui. Après, je pense que, pour beaucoup de gens, le futur est plutôt angoissant avec ce que l'on a vécu et que l'on vit pour le moment. On ne peut pas être optimiste en pensant au futur sans être courageux. Dans les années 60, cela semblait plus facile d'être optimiste. Mon futurisme est basé sur des valeurs sociales, humaines, bien plus que sur des avancées technologiques et sur un fantasme de progrès. Les vrais questionnements sont humains et sociaux. Et environnementaux? Evidemment. Les mailles sont presque totalement écoresponsables, le coton est bio, les fils recyclés et le vinyle commence à être presque parfait: il reste encore 30% de PUL. Je déteste le greenwashing, le pinkwashing, et tous les washings. On ne fait pas faire nos blousons à l'autre bout du monde, on travaille avec des pays limitrophes. Et j'ai abandonné le denim japonais parce qu'il fait un trop long trajet. J'aime aussi la notion de vêtements indémodables, je trouve cela beau et je me sens à l'aise avec cela. Cela incarne ce que je me suis dit quand je suis arrivé ici: beaucoup de pièces sont efficaces mais nécessitent un peu de réglage. On a trop été dans une ère de déconstruction. De même pour la boutique, il me semblait important de la "réparer". Le comptoir était encore là mais il était scié. J'ai eu accès à des documents d'époque. En les regardant, cela nous a donné envie de retrouver cet univers enveloppant, c'était l'image que je me faisais de la maison. L'ombre puissante du couple Courrèges n'est-elle pas oppressante? Quand je regarde la première collection, cela fait terriblement Courrèges. Il y a des ajourés, du vinyle, de la maille côtelée... Je n'ai rien copié textuellement, à part le manteau trapèze un peu réactualisé, mais cela se retrouve dans la manière de monter ces coutures rondes, dans le vocabulaire qu'il a laissé et que j'utilise avec plaisir. Tous ces codes sont tellement forts et reconnaissables, que ce soit dans la façon de réaliser le vêtement, de construire le patronage ou de choisir l'attribution de la matière. Il y a tant de choses iconiques et inhérentes à la maison avec lesquelles je peux m'amuser que j'essaie de ne pas le prendre comme un poids mais plutôt comme une chance et un honneur. Qu'avez-vous ressenti en consultant ces archives? Je connaissais le petit blouson, le manteau trapèze, les bottes. On essaie de recréer cet aspect lisse qui gomme les défauts et tient l'architecture, mais ces pièces en double ou triple crêpe étaient très lourdes, un de mes défis est de garder cet aspect, en les rendant plus portables. Mais j'aime cette simplicité formelle. Je suis obsédé par le fait de faire juste un geste. Classer toutes les photos par couleur, écrire "Courage" sur les murs, c'était juste un geste, en réponse à l'overdose d'images. Je n'ai pas peur: si j'ai repris une maison qui appartient à l'histoire, je dois me rappeler d'être courageux et de suivre mon instinct. Parfois, il y a plus d'impact à crier moins fort mais à crier avec son coeur. André et Coqueline Courrèges travaillaient en tandem. Et vous? J'ai la chance d'avoir des amis avec qui travailler. Notamment Tess Lochanski, avec qui on a réalisé le premier film. Et au studio, avant de lancer le vêtement final, je demande l'avis de tous. Je ne pourrais jamais faire ce métier seul. Et je n'aurais aucun plaisir. J'ai vécu en tribu et même si j'apprécie mes moments de solitude, j'ai cette incroyable chance d'être bien entouré. Ma source première d'inspiration, c'est les autres. Et vos autres inspirations? J'ai eu la chance de découvrir des artistes qui travaillaient sur ce qui m'inspire: les relations humaines, l'amour qui va bien, l'amour qui va mal, la musique, la scène, les gens qui expriment une certaine liberté. J'aime Corinne Day, cette Anglaise qui photographiait des instants volés entre amis, elle capturait avec beaucoup de douceur l'intensité des relations. Je travaille avec des opposés, je suis aussi doux qu'intense. Erwin Wurm m'inspire aussi et Tracey Emin, et Robert Mapplethorpe, surtout son côté nuit, trash mais rendu avec élégance. Quand je suis arrivé à la rue du Cherche-Midi chez Balenciaga, il y a eu un choc des cultures. Je passais de Bruxelles à Saint-Germain, l'un des quartiers les plus chics de Paris, et cette opposition me représente bien. Je suis un mélange de tout cela. Que retenez-vous de ces années passées auprès de Nicolas Ghesquière, chez Balenciaga? La précision, l'acharnement, l'obligation - et l'envie - de perfection dans la coupe. C'est génial d'avoir travaillé une bonne dizaine d'années avec lui - chez Balenciaga puis Louis Vuitton -, toujours dans la remise en question. On élaborait chaque saison à partir de documents et d'artistes différents, c'était enrichissant d'un point de vue culturel. Et c'était galvanisant de travailler sur de nouvelles choses, mais ce n'est pas ce que j'ai envie de faire avec Courrèges. Car son histoire à lui s'est écrite petit à petit et sur le long terme. Il ne refaisait pas les choses chaque saison. Il y avait chez lui un vocabulaire très tôt constitué qu'il a continué à travailler, des matières emblématiques et des coupes qu'il n'a cessé de décliner. Et je trouve cela bien, surtout par les temps qui courent, on a vécu dans une ère de l'ultra-information, dans la rapidité et dans l'extra quantité des images. Courrèges avait aussi débuté chez Cristobal Balenciaga... Un même destin? Une chose est sûre, on est tous les deux des hommes à accent! Je ne l'ai pas connu mais j'ai regardé ses interviews télé. C'est bizarre parce que, avant de commencer, j'étais très stressé, je me jetais un peu dans la gueule du loup et puis, je sortais de l'ombre... Allais-je être à la hauteur? En l'écoutant, cela m'a rassuré: il s'exprimait d'une manière simple. Il disait qu'il faisait des couleurs parce qu'il trouvait qu'il faisait trop gris dehors et que c'était triste. C'est tellement simple que cela pourrait paraître simplet mais je m'y retrouve. La passion que l'on peut déceler dans ses paroles me confortait sur ce que je m'apprêtais à faire. Même s'il était appliqué dans son travail, je pense qu'il était surtout très passionné, très idéaliste. Il disait: "Je suis un terrien qui essaie de réaliser ses rêves." Dans la mesure du possible, je vais m'atteler à réaliser les miens, pas de regrets, même si je me plante. Et quels sont vos rêves? Etre un mec bien. Essayer de perpétuer une histoire que je trouve belle et la faire vivre dans notre époque. Etre entouré de gens qui croient en mon projet et m'aident à réaliser la vision que j'ai. Et cela paraît bateau, mais qu'il y ait moins d'inégalités, qu'on soit tous un peu plus libres... La liberté, c'est l'un des synonymes de Courrèges... Il était connu pour faire des vêtements dans lesquels on pouvait bouger... Maintenant quand on les regarde, on se rend compte que les matières étaient lourdes et qu'un vêtement oversize n'est pas celui dans lequel on bouge le mieux. D'un point de vue formel, je vais retourner plus près du corps mais on va pouvoir bouger dans ces vêtements. Il est aussi important pour moi que certaines pièces soient nettes, qu'elles gomment les défauts. J'ai dû m'atteler pour trouver la bonne manière de rendre cet aspect 2D, avec des lainages contrecollés, qui ont l'avantage d'apporter confort et chaleur mais aussi cet aspect couture de l'époque, super chic. Vous prenez les rênes d'une maison qui a un parfum vintage, la concordance parfaite avec les envies sociétales actuelles... Dans une ère où la plupart des gens bien intentionnés ne veulent plus gaspiller, c'est normal et génial que le vintage et des sites comme Vinted soient en train d'exploser. C'est super rassurant. Je devrais être inquiet parce que je propose de nouveaux vêtements mais j'espère qu'ils ne se démoderont pas. Je rêve qu'ils deviennent un jour vintage. Et c'est la bonne maison pour réaliser ce rêve.