D'entrée de jeu, elle en convient, "gagner n'est pas une fin en soi". Voilà pourquoi Sarah Levy (Seattle, 1982) est partie à Hyères le coeur léger, avec sa première collection d'accessoires Creatures of Habit, participer à ce concours international qui concentre ce qui se fait de mieux en matière de jeune création alternative. Elle aspirait à en être, trouve que "c'est prodigieux", pressent "de manière assez évidente que ce festival intelligent est ouvert à l'expérimentation". Formée à l'architecture et à l'accessoire à La Cambre, elle est de cette génération qui privilégie le collectif comme extension de soi - seul, on est si peu. Elle était encore étudiante, à peaufiner ses accessoires de Master, qu'elle avait rencontré Cyril Bourez. Il préparait son défilé de fin d'études, même école mais section mode. Il lui avait demandé de dessiner un sac et une ceinture, elle n'avait pas hésité. "Sa collection traitait de cette nouvelle figure d'homme très assumé dans son envie de paternité, nous nous sommes rencontrés à l'intersection de son travail et du mien. Très rapidement, je lui ai proposé un gant-coussin porte-bébé." Plus tard, elle fera pareil avec Ester Manas, racines scolaires identiques. Il a suffi qu'elle débarque chez elle pour décider, parfaitement en phase, de développer une ceinture, un bracelet en guise de premier jet puis des sacs extensibles, présentés à Paris durant la Fashion Week de février dernier.

Apprendre, dit-elle. Sarah Levy se place du côté de l'avide curiosité. Et convoque les talents de ceux qui l'entourent, comme Annoula Casale qui fut sa professeure et désormais l'accompagne. "Elle m'a fait découvrir la maroquinerie. Si elle ne m'avait pas sensibilisée à ce métier, je n'en aurais jamais eu l'idée. Elle a étudié le design industriel à La Cambre et s'est formée principalement chez Delvaux, elle y était prototypiste, je cherchais quelqu'un pour réaliser mes pièces finales..." Lesquelles osent l'humour et le constat sociologique, sont admirables et ont l'audace de l'hybridité entre ganterie et maroquinerie - Sarah Levy aurait trouvé dommage de se limiter. Pourquoi entrer de plain-pied dans une seule case alors même que les savoir-faire se magnifient quand ils sont partagés?

© MARIE RIME

Des origines

"L'idée de départ était de travailler sur les postures liées aux smartphones, de considérer les pathologies dues à leur utilisation intensive et de proposer une série d'orthèses qui soulagent. J'ai rencontré des orthopédistes et réalisé des moulages, en janvier 2018, quand j'étais en dernier Master Accessoires à La Cambre. On y développe une approche plutôt théorique, textuelle, très référencée, on est dans une sorte d'expérimentation et d'exploration large, et ensuite, on s'oriente de manière plus spécifique vers une série cohérente d'objets. Après, la question s'est posée: allais-je rester dans une démarche plastique ou avais-je envie d'être créatrice d'accessoires? Ce vocabulaire m'intéressait, le sujet ne changeait pas, la technique restait la même mais il fallait que j'essaie d'envisager cette réflexion-là dans une optique un peu plus mettable. J'ai donc fait évoluer la collection, d'abord en simplifiant très fort: j'ai fait une prolongation d'un gant, avec une coque de téléphone. Puis j'ai réfléchi aux autres accessoires que l'on a constamment, une cigarette, un petit chien et même un bébé que l'on porte dans ses bras, un peu comme une extension de soi. Je les ai poussés à l'extrême."

© Chloé Clément

De l'artisanat

"Je travaille avec le gantier Lavabre Cadet, j'ai une chance folle, il n'y en a plus beaucoup en France, plus du tout en Belgique, j'en ai appelé quinze avant de le trouver. Et aussi avec le tanneur Bodin-Joyeux, j'adore ses cuirs qui se prêtent bien à la ganterie. D'autant que j'avais envie que tout tourne autour de cette idée de seconde peau: la question de la prothèse et la matière doivent procurer cette sensation que dès qu'on porte le gant, il est complètement intégré par le corps, dans un principe de continuité. Quand je leur ai amené le projet du sac chien, ils n'y croyaient pas mais plus cela avance, plus ils se prennent au jeu."

© BENOÎT BÉTHUME

De la narration

"J'ai besoin de construire une histoire; j'ai étudié l'architecture et cette étape est pour moi indispensable pour que jaillisse une idée de forme, d'espace, de propos. Même si après je m'autorise beaucoup de liberté. Cela me plaît qu'un objet évoque quelque chose à celle ou à celui qui va le voir. Et puis, j'échange énormément avec mon compagnon, qui est sociologue. On a bâti cette histoire de Creatures of Habit en s'intéressant aux comportements des gens mais aussi en partant sur des narrations spécifiques à des personnalités..."

De la démarche

"D'abord bâtir un récit avant même de réfléchir aux pièces que je vais pouvoir développer, ma démarche est assez récurrente. Or, pendant mon Master 1 en Accessoires, on était tenu de commencer par un angle différent du travail, que ce soit la technique, une matière, un propos, une réflexion théorique, cela a été bénéfique et assez libérateur. Ce qui est étonnant, c'est que, à la fin de l'année, il y avait un fil rouge. Et si, au début des projets, c'était bancal, la personnalité, la sensibilité de chaque étudiant ressortait à la fin... Comment définirais-je la mienne? J'aime l'idée d'avoir un regard spécifique sur les situations, analytique tout en restant assez légère et amusée et en essayant de transmettre ça. Je suis également assez rigoureuse. Mes pièces, je tiens à ce qu'elles soient réalisées avec sérieux pour être prises au sérieux."

© BENOÎT BÉTHUME