Il avait étudié la mode à l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers tandis que les années 70 finissantes laissaient la place aux prémices du siècle suivant. Très vite, Martin Margiela (Louvain, 1957) avait fait ses premiers pas remarqués, chez Jean Paul Gaultier d'abord, puis tout seul, sous son nom, dès le printemps-été 89. Il avait d'emblée choisi l'anonymat, le pluriel à la place du singulier, l'exigence du collectif, une griffe blanche vierge de toute marque, l'implantation à Paris et un alphabet à ce point personnel qu'il calligraphia une mode qui fit révolution. Car dans un beau geste de tailleur, instruit et intuitif, il travailla à montrer ce que tout le monde d'ordinaire cache. S'autorisa le déchiré, le non-fini, l'hybridation, le trompe-l'oeil, le jeu d'échelles, les déconstructions, l'économie des formes et son contraire, les ruptures de ton, les défilés qui lui ressemblent - autant de partis pris qui firent école. Ne se cantonna jamais si ce n'est au questionnement permanent du vêtement, de son histoire, de son rapport intime avec celles qui le portent. Et, vingt ans après ses débuts, tira sa révérence avec une élégance silencieuse qui fut tout sauf muette.
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Il avait étudié la mode à l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers tandis que les années 70 finissantes laissaient la place aux prémices du siècle suivant. Très vite, Martin Margiela (Louvain, 1957) avait fait ses premiers pas remarqués, chez Jean Paul Gaultier d'abord, puis tout seul, sous son nom, dès le printemps-été 89. Il avait d'emblée choisi l'anonymat, le pluriel à la place du singulier, l'exigence du collectif, une griffe blanche vierge de toute marque, l'implantation à Paris et un alphabet à ce point personnel qu'il calligraphia une mode qui fit révolution. Car dans un beau geste de tailleur, instruit et intuitif, il travailla à montrer ce que tout le monde d'ordinaire cache. S'autorisa le déchiré, le non-fini, l'hybridation, le trompe-l'oeil, le jeu d'échelles, les déconstructions, l'économie des formes et son contraire, les ruptures de ton, les défilés qui lui ressemblent - autant de partis pris qui firent école. Ne se cantonna jamais si ce n'est au questionnement permanent du vêtement, de son histoire, de son rapport intime avec celles qui le portent. Et, vingt ans après ses débuts, tira sa révérence avec une élégance silencieuse qui fut tout sauf muette. Alors qu'aujourd'hui ses intentions, ses réflexions, ses collections n'en finissent pas d'inspirer les créateurs de la nouvelle génération, le Palais Galliera, à l'initiative de son précédent directeur, Olivier Saillard, lui consacre la première rétrospective du genre, avec sa bénédiction concentrée. Cette chronologie d'une carrière polysémique ne pouvait avoir lieu que dans ce musée de la mode parisien - les liens que l'on tisse s'avèrent parfois indéfectibles. Martin Margiela, alors encore étudiant, l'arpenta en effet avec avidité, y affûtant son regard et son goût pour le vêtement décrypté. Jeune créateur, il y exposa ensuite aux côtés des plus grands, vit ses premières silhouettes entrer dans les collections du musée et finit carrément par lui emprunter son fonds de mannequins anciens, une cinquantaine, pour mettre en scène son automne-hiver 94-95 dans son showroom parisien du Passage Ruelle. L'invitation est ici simple, directe : Margiela / Galliera 1989-2009. Afin de mieux plonger dans les annales de cet homme qui ne fit rien comme les autres, voici quelques morceaux choisis, les fondements d'un catalogue raisonné commentés par Alexandre Samson, responsable des collections contemporaines du Palais Galliera et commissaire de cette exposition existentielle."Si Martin Margiela a aimé l'histoire du vêtement, c'est grâce au Galliera. Nous étions le seul musée de mode dans les années 70 : nous avons ouvert officiellement en 1977 mais nous avions déjà des galeries avec notre collection au musée Carnavalet. Il a tout vu. Et certaines de nos pièces ont inspiré ses collections. Comme cette "visite", un ovni dans l'histoire du vêtement occidental. C'est un objet très étonnant, une veste que les femmes portaient pour rejoindre leurs amies durant les après-midi, entre 1870 et 1895. Le xixe siècle est celui de l'entrave : elle est courte, avec des manches coudées, on ne peut rien faire dedans, on y est enchâssé, le dos galbé par la ceinture interne. Il l'a découverte à l'époque, l'a dessinée, malheureusement, il n'a jamais retrouvé son esquisse, quelle tristesse. C'est elle, nous a-t-il confié, qui lui a donné l'inspiration pour cette cape en feutre qui date de son automne-hiver 91-92. Elle est longue, avec à l'intérieur une ceinture de taille qui galbe le dos. Ce galbe, on le retrouve en réalité dès le premier défilé, dès le printemps-été 89. Il le rééditera pour le printemps-été 09, le dernier. C'est beaucoup pour une seule pièce!""Cette silhouette-ci date de l'hiver 89, Martin Margiela l'avait accompagnée d'un dessin pour expliquer comment la porter. Marie-Sophie Caron de la Carrière, alors conservatrice du patrimoine du Galliera, venait de créer le département contemporain dont je suis l'héritier. Elle n'était pas frileuse : elle a acheté Walter Van Beirendonck, Ann Demeulemeester, Dirk Bikkembergs, Jean Paul Gaultier, Mugler, Montana, Alaïa et Martin Margiela, dès sa deuxième saison - elle s'est lancée, elle savait qu'elle avait affaire à un grand créateur. Quand j'ai découvert la collection Margiela, elle était déjà gigantesque, elle comptait 200 pièces, je l'ai enrichie, elle en compile désormais 400. Toutes les pinces de cette veste sont apparentes. Cette carrure est en réaction totale aux années 80, Martin Margiela détestait cette décennie. Il a construit une épaule à l'opposé, alors que Montana impose 50 cm de carrure, lui la réduit. La cigarette, qui donne un beau bombé, est au-deçà de l'épaule naturelle, grâce à un système de pinces et de soufflets. C'est un geste de tailleur. Dans l'histoire de la mode, peu de créateurs ont pensé de nouvelles carrures. Martin Margiela, lui, en proposera bien d'autres ensuite - la carrure capuche, en cône, cintrée, en pointe, en trompe-l'oeil.""La collection Artisanal apparaît dès le deuxième défilé mais sans être instituée comme telle, avec ce gilet composé d'éclats d'assiettes en porcelaine et en faïence trouvées dans la rue et avec cet autre fait d'affiches publicitaires lacérées et collées, que Martin Margiela avait récupérées dans le métro. Grâce au prix de l'Andam qu'il a été le premier à obtenir, il crée dans sa maison un atelier artisanal qui redonne une seconde vie à des objets puis, dès 1991, à des vêtements venus d'un peu partout mais majoritairement des puces. Les tout premiers ? Des jeans et des blousons en denim ouverts puis montés ensemble en manteau long, suivis d'une série de robes de bal tranchées milieu devant, surteintes en gris et portées en gilet qui dessine une traîne.""L'exposition est chronologique, parce que toutes les collections sont interconnectées, l'une réagit à l'autre, c'est remarquable. Martin Margiela n'a pas peur, s'il a une belle idée, de la reprendre, d'aller jusqu'au bout, d'en faire deux collections ou plus. Il va à l'encontre de la nature même de la mode, de son principe de renouvellement permanent. S'il s'oppose ainsi, c'est afin de montrer sa vision personnelle, il savait qu'il prenait des risques. Mais jamais il n'a un geste provocant ou alors c'est dilué dans tellement d'autres qu'il entoure de petites bontés. Dès ses débuts, il s'intéresse au jeu sur l'échelle, qu'il travaillera à plusieurs reprises. Le vêtement de poupée agrandi à taille humaine en fait partie.""En 1991, Galliera est le premier musée à organiser une belle exposition, Le monde selon ses créateurs, où sont invités Jean Paul Gaultier, Vivienne Westwood, Romeo Gigli, Sybilla, Jean-Charles de Castelbajac et Martin Margiela. Il est le benjamin de cette histoire où chacun investit le Palais avec des installations. Il en est très touché, il a créé sa maison depuis trois ans seulement et on l'invite déjà à faire partie des grands, aux côtés de Gaultier et des autres. Cette paire a été taguée par le public de l'exposition. Martin Margiela avait vu des tabis pour la première fois en avril 1984, lors d'un voyage au Japon avec les Six d'Anvers (NDLR : les célèbres créateurs diplômés de l'Académie et qui ont fait connaître notre mode à l'international). Dans ses collections, elles sont surtout nées de l'envie de créer des chaussures qui n'en sont pas, avec l'illusion d'un pied nu posé sur une semelle. Ses premières tabis avec cet orteil séparé donnaient cette sensation d'invisibilité, elles étaient en veau velours chair. Quand, en 1996, il les fait tenir avec du Scotch autour du pied, c'est la concrétisation de son envie initiale. A côté des silhouettes et des archives, nous montrerons les films des défilés. De manière très classique, chronologiquement. On pourrait croire que c'est un peu vieux jeu de procéder ainsi, mais à propos de Martin Margiela, c'est complètement novateur : personne ne l'avait abordé par sa chronologie. Or, cela permet de comprendre son chemin créatif et ses doutes. On le découvre alors par sa cohérence."