Depuis longtemps déjà vous rêviez de monter ce texte d'Elfriede Jelinek, alors pourquoi seulement maintenant?
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Depuis longtemps déjà vous rêviez de monter ce texte d'Elfriede Jelinek, alors pourquoi seulement maintenant? Je n'avais jamais trouvé les soutiens pour le mettre en scène. Mais suite à l'affaire de harcèlement par le directeur des Tanneurs puis, en juin dernier, le cri poussé au Théâtre National par plus de 200 femmes - nous hurlions notre ras-le-bol du sexisme dans la culture en Belgique -, nous avons formé F.(s), un groupe né sur les réseaux sociaux, fort de 1.726 membres, qui mène des actions pour qu'enfin les lois changent. Il y a vraiment une exigence à ce qu'il y ait une parité dans les directrices, les auteures, les metteuses en scènes et les textes. Certes, celui d'Elfriede Jelinek est un ovni, il est particulier, mais cette exigence lui permet dorénavant d'accéder à la scène. L'auteure y pose brutalement cette question: "Une femme peut-elle être sujet ou est-elle condamnée à n'être qu'objet?" C'est la suite d'Une maison de poupée d'Henrik Ibsen, un texte féministe, dans le sens où Elfriede Jelinek se saisit du personnage de Nora, cette femme qui décide de quitter son mari. Elle décrit sa descente aux enfers, parce qu'elle n'a pas pris la température exacte de ce qu'il fallait faire pour changer de cadre. C'est un texte assez noir. Je venais d'écrire Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n'avez pas pu brûler, qui raconte différents épisodes-clés de la lutte des femmes, les suffragettes, les féministes en France pour le droit à l'avortement, la jeune Malala au Pakistan, pour le droit à l'éducation, et les Femen contre les dictateurs et les prédicateurs religieux. Cela m'intéressait de montrer non plus une figure héroïque mais comment tout part à vau-l'eau, si la réflexion n'est pas assez profonde, si le rapport au monde n'est pas assez réfléchi dans un sens féministe. Nora tombe dans une série de pièges tendus par la société patriarcale. Elle est jeune et belle. Très vite, elle devient la maîtresse d'un chef d'entreprise; très vite, elle n'est plus en fraternité avec ses compagnes ouvrières; très vite, elle pense que les valeurs qu'elle défend peuvent être mises de côté pour, égoïstement, vivre ce qu'elle a à vivre. Le texte écrit en 1977 est-il toujours d'actualité? Oui, ce qui m'intéresse dans les mises en scène, c'est entre autres de parler de figures féminines marquantes. Et Nora l'est. Elfriede Jelinek est l'une des seules qui ose attaquer de façon virulente le comportement des femmes pour le remettre en question. Et cette virulence-là n'a pas vieilli. Avec tant de pertinence, elle confronte cette femme à ses limites. On a trop l'habitude d'avoir le héros et à côté, la mère ou la putain, je trouve important de raconter des personnages de femme forts, avec de vraies ambivalences psychologiques et qui ne sont pas des héroïnes roses. Pour ce texte particulier, avec cepersonnage de Nora qui rencontre différentes figures d'hommes assez cruels, je fais jouer les rôles masculins par les comédiennes elles-mêmes. Nous avons fait un atelier Drag King par Genres pluriels pendant lequel elles ont appris à s'habiller et se comporter en homme, à se faire une petite moustache, une barbe. Je pense que cela apporte quelque chose à la pièce et à la mise en scène. On observe en méta la manière dont une femme voit le rapport entre une femme et un homme. Jelinek est jusqu'au-boutiste dans sa manière de décrire le pire des relations. Elle nous montre les pièges rencontrés par Nora, elle les dénonce, et en les dénonçant en miroir, elle nous dit comment faire pour ne pas tomber dedans.