Femme de combats, elle participait mercredi et jeudi à deux tables rondes autour des "Européens!", le thème central de cette 43e édition du festival musical, qui abordent les questions liées à la politique migratoire de l'Europe et à l'éducation.

Donner de la voix n'a jamais été un problème pour l'artiste de 70 ans née aux Etats-Unis, dont "l'esprit d'engagement remonte à l'enfance".

"J'avais un père pasteur et je n'hésitais pas à lui dire que je n'étais pas toujours d'accord avec certaines choses qu'il défendait. Par exemple, je trouvais que ce n'était pas très chrétien d'interdire à certaines femmes d'être assises ici ou là, parce qu'elles n'étaient pas mariées et qu'elles avaient beaucoup d'enfants", dit-elle.

"Quand j'avais 20 ans, on n'était d'accord sur rien, la religion, le sexe, la politique. Mais finalement, mon père et moi nous sommes retrouvés plus tard, quand j'ai réalisé à quel point ce devait être difficile pour lui à cette période de ségrégation aux Etats-Unis d'être un homme d'église", poursuit Barbara Hendricks.

"Je n'ai jamais vu mon père porter un t-shirt. Il portait toujours la chemise blanche, que je repassais par ailleurs (rires). Et pourtant dans la rue, il pouvait être traité comme un boy par le premier gamin blanc qu'il croisait. Il n'en disait rien à la maison, je ne l'ai appris que bien plus tard", raconte-t-elle encore.

La réforme des droits civiques dans le pays au milieu des années 1960 lui ont donné "un sens accru de la liberté" dont elle ne s'est jamais départie au cours de sa carrière, même lorsqu'il fallait exprimer ses désaccords aux plus grands chefs d'orchestre.

- Cash avec Karajan -

"J'ai toujours dit mes vérités, mais surtout j'étais assez ignorante du milieu dans lequel je suis entrée jeune. Ne pas savoir ce qui ne fallait pas faire ou dire m'a servi. Un jour lors d'un enregistrement avec Herbert Von Karajan, je lui ai dit: +là on n'est pas ensemble, il faut le refaire+. Les gens me regardaient les yeux écarquillés. Mais il a bien accepté !", sourit-elle.

"On m'a souvent demandé si ça m'avait porté préjudice par la suite. Il ne m'a pas engagée pour certains concerts, mais après tout il avait bien des raisons légitimes, comme ne pas apprécier ma voix selon l'oeuvre présentée ! Je ne pense pas qu'il ne voulait pas de moi en raison de ma couleur de peau. D'autant que de toute façon c'est moi qui faisais vendre les billets!", s'esclaffe-t-elle.

Depuis 1987, Barbara Hendricks est l'une des ambassadrices du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Elle ne se lasse pas de cette mission, malgré une situation qui ne s'améliore pas.

"Les déplacés représentent plus de 70 millions de personnes. Jamais ces gens n'ont eu autant besoin d'aide", peste-t-elle, estimant que "nous sommes dans une situation, non pas de crise migratoire, mais plutôt de crise morale. Comment devons-nous nous comporter, nous êtres humains, envers nos soeurs et nos frères ? L'époque actuelle demande d'avoir beaucoup de volonté et de vision pour l'avenir".

Européenne convaincue, l'artiste qui a abandonné sa nationalité américaine pour devenir Suédoise, dit espérer énormément des prochaines élections du mois de mai, "malgré un populisme grandissant un peu partout". "C'est un peu désespérant, mais je vois toujours le verre à moitié plein. J'espère qu'on aura des femmes qui occuperont la moitié des sièges au Parlement."

Si la musique l'occupe moins qu'avant, Barbara Hendricks profite du luxe que représente d'avoir du temps à soi. "Ça permet d'avoir du recul et de voir la vie comme un long trajet. Je sais depuis bien longtemps que je ne vais pas sauver le monde, mais je suis tenue de faire ce que je suis capable de faire. C'est ça ma tâche."