Une bougie parfumée, un mug, une coque de smartphone, un puzzle, un tablier de cuisine, des boucles d'oreilles... Cette année, vous n'y échapperez pas. Que vous fassiez votre shopping de Noël en ville ou sur le Web, vous croiserez des objets à l'effigie de Frida Kahlo. On en trouve près de 10 000 rien que sur Amazon. L'artiste mexicaine est la championne du merchandising. Bien malgré elle...
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Une bougie parfumée, un mug, une coque de smartphone, un puzzle, un tablier de cuisine, des boucles d'oreilles... Cette année, vous n'y échapperez pas. Que vous fassiez votre shopping de Noël en ville ou sur le Web, vous croiserez des objets à l'effigie de Frida Kahlo. On en trouve près de 10 000 rien que sur Amazon. L'artiste mexicaine est la championne du merchandising. Bien malgré elle... Avec ses tenues bigarrées, ses lèvres carmin et son éternelle couronne de fleurs, Frida Kahlo avait certes tout pour devenir une icône de la pop culture. Mais qui se souvient de ce que fut réellement sa vie? Née en 1907, la petite Frida a 6 ans quand elle contracte la polio. Elle en garde une jambe atrophiée, qui la condamne à boiter. A 18 ans, alors qu'elle rêve d'entamer des études de médecine, elle est victime d'un accident de la route. Un tramway percute le bus dans lequel elle vient de monter. L'adolescente souffre d'innombrables fractures, notamment du bassin et de la colonne vertébrale. C'est à ce moment-là, immobilisée durant de longs mois, qu'elle découvre la peinture. Mais que représenter quand on n'a qu'un pied de lit pour horizon? La jeune femme demande à sa mère de suspendre un miroir au plafond afin de réaliser des autoportraits. Ces premières toiles lui permettent de rencontrer Diego Rivera, un artiste engagé, déjà renommé, de vingt ans son aîné. "J'ai eu deux accidents graves dans ma vie", dira Frida plus tard. L'un à cause d'un tram, l'autre ce fut Diego. Et Diego fut de loin le pire..." Si leur histoire est devenue mythique, elle fut d'abord toxique. Pendant que son mari la trompe, notamment avec sa soeur, Frida enchaîne les fausses couches. Puis, elle voit sa santé se dégrader inexorablement avant de s'éteindre, à l'âge de 47 ans. Derrière l'icône aux joyeuses couleurs, on découvre donc une femme dont la vie fut faite de douleurs. Après son décès, en 1954, Diego fait condamner leur salle de bains. La pièce ne sera rouverte que cinquante ans plus tard, en 2004. On y retrouvera des médicaments, des béquilles, une prothèse orthopédique et une vingtaine de corsets en cuir, en métal ou en plâtre. C'était ça, la vie de l'icône. Difficile de l'ignorer puisque toutes ses souffrances, tant physiques que psychiques, imprègnent son oeuvre. Elle se représente ensanglantée, percée de clous ou entourée de fantômes de foetus. Les surréalistes français y ont vu une inspiration fantasmagorique proche de la leur. Ils n'avaient rien compris. "Je n'ai jamais peint mes rêves ou mes cauchemars, leur rétorquera Frida Kahlo, qui les méprisait. J'ai toujours peint ma réalité!" Comment l'image de Frida Kahlo peut-elle désormais se retrouver sur des chaussons ou un body pour bébé? "Frida Kahlo est une icône dévoyée, affirme Léa Lejeune, l'autrice de Féminisme washing (Seuil), un essai qui dénonce l'exploitation du féminisme à des fins commerciales. C'est dingue de voir son visage sur une bouteille de tequila alors qu'elle a eu des problèmes d'alcoolisme. Ou sur un pantalon de sport alors qu'elle a été amputée d'une jambe à la fin de sa vie!" Mais ce que condamnent surtout les détracteurs de ce merchandising, c'est le relooking que subit son image. Sur la cinquantaine d'autoportraits qu'elle a peints, elle ne cache rien de son handicap, de son teint mat ni de sa pilosité excessive. Tout cela est largement gommé dans les représentations commerciales. La peau de l'artiste mexicaine est blanchie, sa moustache effacée, ses problèmes moteurs ignorés. Seul son légendaire monosourcil est conservé pour être stylisé. "C'est un relooking esthétique, raciste et validiste", estime Léa Lejeune. Mattel s'est retrouvé au coeur de cette polémique. En 2018, le géant du jouet a proposé une Barbie à l'effigie de la Mexicaine. Lancée à l'occasion de la Journée des droits des femmes, elle faisait partie de la série "Inspiring Women". Mais sa peau claire et son corps parfait n'ont pas plu à tous. L'entreprise s'est défendue en indiquant avoir travaillé en collaboration avec la Frida Kahlo Corporation. Fondée par la famille et basée à Miami, la FKC détient en effet tous les droits liés au nom et à l'image de l'artiste. Ce serait donc à elle de défendre sa mémoire. Il suffit pourtant de surfer sur son site Internet, de voir le portrait stylisé de Frida à la peau rosée, pour comprendre qu'il est moins question de mémoire que de gros sous... Et c'est ainsi que l'on retrouve cette femme forte et engagée à l'infini sur une housse de couette ou des chaussettes. "L'art de Frida est un ruban autour d'une bombe", disait André Breton. Cette année, pour Noël, prenez garde de ne pas enrubanner quelques cadeaux plus explosifs qu'il y paraît. Le visage de la Mexicaine fait vendre, la preuve avec cette sélection... à prendre ou à laisser, à chacun d'en décider.