Y a de la voix

Ils avaient décidé de sortir sur leur balcon forestois, à Bruxelles, en explorateurs indociles, en partageurs résolus. Le vent était piquant, le soleil encore timide, c'était le premier dimanche de confinement. La soprano Sarah Defrise avait jeté un châle sur ses épaules et s'était posée devant le micro, Stéphane Ginsburgh était déjà au piano - sa version nomade, pas celle des gammes ni des concerts, il avait fallu être pratico-réaliste. En amont, ils avaient répété leur répertoire puis avaient prévenu quelques connaissances qui partagent le même îlot côté cour et jardin. A midi, en plein air, au faîte des toits, ils donneraient un concert, non pour étancher leur besoin de s'exprimer publiquement ni par pure pulsion narcissique, encore moins par autopromotion. Ils étaient en verve, ce jour-là, à l'instar des dimanches suivants, expliquant leurs choix et contextualisant ce qu'ils allaient interpréter, hist...

Ils avaient décidé de sortir sur leur balcon forestois, à Bruxelles, en explorateurs indociles, en partageurs résolus. Le vent était piquant, le soleil encore timide, c'était le premier dimanche de confinement. La soprano Sarah Defrise avait jeté un châle sur ses épaules et s'était posée devant le micro, Stéphane Ginsburgh était déjà au piano - sa version nomade, pas celle des gammes ni des concerts, il avait fallu être pratico-réaliste. En amont, ils avaient répété leur répertoire puis avaient prévenu quelques connaissances qui partagent le même îlot côté cour et jardin. A midi, en plein air, au faîte des toits, ils donneraient un concert, non pour étancher leur besoin de s'exprimer publiquement ni par pure pulsion narcissique, encore moins par autopromotion. Ils étaient en verve, ce jour-là, à l'instar des dimanches suivants, expliquant leurs choix et contextualisant ce qu'ils allaient interpréter, histoire que nous ne mourrions pas idiots. Et un peu plus lyriques que ce que l'époque nous imposait. Il y eut Summertime d'Ella Fitzgerald, des lieds de Mozart, Schubert, Schumann, puis Alban Berg, Anton Webern, Arnold Schönberg et encore Jean-Luc Fafchamps. Les voisins, puisqu'ils étaient déjà là, n'étaient pas venus pour eux, comme on le fait d'habitude quand on s'installe religieusement dans une salle, mais les mélodies qui ricochaient d'une façade à l'autre les avaient attirés vers la lumière. Quelque chose de l'ordre du lien s'était tissé. L'air avait semblé soudain plus cristallin. Et chargé cependant des grands questionnements contemporains - il était temps d'éveiller les consciences sur la place de l'art et des artistes en Belgique, d'élargir " le débat à d'autres domaines qui font partie du bien commun, du vivant ". Si bien que, grâce à Sarah Defrise et Stéphane Ginsburgh, plus jamais on ne pourra dire je hais les dimanches. La ville allemande, jamais à court de folie artistique, a imaginé une exposition " avec zéro budget, sans vernissage et sans foule ", expliquent ses deux commissaires. Cadre de cette " balade intime " : le quartier arty-branché de Prenzlauer Berg, où une cinquantaine d'artistes ont invité les promeneurs à lever le nez, histoire d'admirer des grandes photos en noir et blanc, des plantes façonnées avec des capsules de bouteille, une échelle en branches d'arbres ou de longs pans de papier toilette - décidément l'ultime symbole de cette crise - dégringolant le long d'une façade. " Des sorties de secours pour prendre l'air, passer un moment au soleil ou fumer. " Dans le IVe arrondissement de Lyon, autour d'une cour entourée de cinq immeubles, on partage forcément beaucoup. On applaudit le personnel médical à 20 heures tapantes. Puis après, désormais, on attend aussi le choix de Ludovic De Champs, menuisier, qui prolonge les retrouvailles en projetant un film sur un mur. Un court-métrage, tous les soirs, en forme de moment suspendu " pour garder quand même un petit peu d'esprit collectif ", raconte le projectionniste. Entre les pépites en technicolor de Disney ou les trésors pour cinéphiles, il y en a pour chaque goût de cette fête des voisins qui n'a rien d'une fiction. D'un côté de la rue, la comédienne Ruth Gibson. De l'autre, l'acteur Ché Walker. Ils se connaissaient, bien sûr, mais ils ne savaient pas qu'un jour, ils seraient amenés à divertir les résidents de leur morceau de bitume londonien en rejouant la scène du balcon de Roméo & Juliette. Une improvisation dominicale, début avril, dans le quartier de Hampstead. Depuis ce jour-là, le tandem réitère ses criées chaque semaine. Parmi les riverains, se cachaient même quelques musiciens. Qui, désormais, accompagnent la tirade en alternance, en offrant une bande sonore faite de saxophone, de flûte ou de cymbales. Après, ce sont les spectateurs qui choisissent de lever ou de tirer le rideau... Jeune diplômée des beaux-arts à Rouen, en Seine-Maritime française, Roxanne Chaussalet a très vite ressenti le besoin de transformer cette période étrange en parenthèse créative. Alors elle a sorti ses pinceaux et, tous les jours, sur son balcon, elle expose deux nouvelles toiles. Sa première fan est la mieux placée : elle habite juste en face, et elle immortalise les oeuvres sur pellicule... pour en faire profiter Instagram. Dans la même ville, la professeur d'arts plastiques Céline Delabranche a proposé à ses élèves d'utiliser leur temps " libre " en dessinant sur leurs balcons, mais aussi leurs fenêtres, leurs portes ou même leur jardin - peu importe la passerelle, l'art trouve toujours son chemin. Et aujourd'hui, toute la région s'y met...